Macérât invidia : Ante oculos illum esse potentem
Ce n'est pas non plus dans un livre de morale que Lucrèce a pris le portrait de l'ambitieux; il l'a vu dans les rues de Rome, il a observé les labeurs et les déconvenues de ce candidat aspirant sans cesse aux honneurs consulaires qui lui échappent sans cesse, véritable Sisyphe roulant son rocher, qu'il ne faut pas chercher dans les enfers, que chacun peut voir bien vivant dans la république1.
Ainsi cette morale toute de doctrine, empruntée à la Grèce, avait pris sous la main de Lucrèce une forte couleur romaine. C'est toujours un plaisir sérieux de trouver en des maximes générales un certain accent qui avertit qu'elles ont été composées en face des désordres qu'elles prétendent combattre. Elles ne sont éloquentes que si une indignation présente les inspire et les anime. La science du moraliste n'a d'intérêt et d'originalité que si elle a été recueillie, non dans les livres, mais dans le monde. Des vérités morales pareilles à celles que nous venons de voir sont communes à tous les peuples et à toutes les sectes; il faut, pour qu'on les distingue, qu'elles portent l'empreinte d'une époque, d'une doctrine et d'un homme. A ces vérités qui circulent partout il faut une effigi-e et une date, comme à la monnaie. Elles ont ainsi plus de valeur pour le peuple auquel on les destine, elles deviennent aussi
lllum adspectari, claro qui incedit honore, Ipsi se in tenebris volvi cœnoque queruntur. !. III, 1008.
plus précieuses pour la postérité, parce qu'à leur prix réel s'ajoute encore une valeur historique. Ce qui fut monnaie, avec le temps devient médaille. Comme nous tenons à peindre surtout Lucrèce par lui-même, terminons cette série de tableaux sur la vanité des grandeurs par un morceau entre tous célèbre où le poëte philosophe fait sur ce point sa profession de foi avec une sincérité frémissante et une incomparable magnificence d'images. Du haut de son observatoire philosophique, d'où il embrasse d'un regard tout le spectacle de la vie humaine, il accable de ses malédictions l'amour des honneurs et des richesses, il oppose à ces fureurs cupides la paix dont il jouit lui-même dans le sein de la sagesse et, avec un singulier mélange de mépris pour les luttes de l'ambition, de pitié pour le malheur de ceux qui y sont engagés, de joie en sentant sa propre sécurité, il fait à la fois un tableau général des mœurs romaines au temps des guerres civiles et une exposition poétique de sa doctrine.
Devant la mer immense on aime à voir du port L'homme battu des flots lutter contre la mort ; Non, le malheur d'aut'rui n'est pas ce que l'on aime, Mais la tranquillité que l'on sent en soi-même ; On aime à voir encore, en paisible témoin, De grandes légions s'entre-choquer au loin ; Mais on aime surtout au-dessus des orages Habiter ce séjour élevé par les sages, D'où l'on voit à ses pieds les mortels incertains, De la vie au hasard courant tous les chemins,
Armés de leur génie ou fiers de leur naissance ,
Lutler pour la richesse et la toute-puissance
Et par de longs travaux jour et nuit disputer
Ce faîte des grandeurs où tous veulent monter.
0 triste aveuglement, ô misères humaines,
Dans quelle sombre nuit, hélas! dans quelles peines,
Misérable mortel, tu perds ces quelques jours
Que la nature donne et ravit pour toujours1! (II, 1.)
Faute de connaître la morale épicurienne, on a souvent mal compris le sens de ces belles images du poëte latin. Voltaire s'y est mépris : « Pardon, Lucrèce, je soupçonne que vous vous trompez ici en morale, comme vous vous trompez souvent en physique. C'est, à mon avis, la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger. Cela m'est arrivé ; et je vous jure que mon plaisir, mêlé d'inquiétude et de
1 . Suave, mari magno turbantibus œquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem ; Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est ; Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli. Sed nil dulcius est, bene quam munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena, Despicere unde queas alios, passimque videre Errare, atque viam palantcs quserere vitœ, Certare ingenio, contendere nobilitate, Noctes atque dies niti prœstante labore Ad summas emergere opes, rcrumque potiii. O miseras bominum mentes ! o pectora caeca ! Qualibus in tenebris vitac, quantisque periclis, Degitur hoc œvi, quodeumque est !
malaise, n'était point du tout le fruit de ma réflexion; il ne venait pas d'une comparaison secrète entre ma sécurité et le danger de ces infortunés ; j'étais curieux et sensible à la fois... A la bataille de Fontenoy, les petits garçons et les petites filles montaient sur les arbres d'alentour pour voir tuer du monde1. » Voltaire me paraît ici parler un peu à la légère et ne pas entrer dans la pensée de Lucrèce. Sans doute on peut assister à un naufrage ou à une bataille par simple curiosité, mais on peut aussi y éprouver un tout autre sentiment. Un philosophe qui fait de la tranquillité l'unique objet de ses désirs et de son étude, qui professe le mépris de l'ambition et de la cupidité, s'il voit une bataille où on se dispute la puissance, le naufrage des matelots qui naviguent pour s'enrichir, fera bien naturellement une comparaison entre ces agitations périlleuses et sa propre sécurité. Ces images ne sont pas des fantaisies de poëte, elles mettent en lumière le principe fondamental de la doctrine. L'espèce de bonheur que décrit ici Lucrèce est en effet le bien le plus précieux que promît la morale d'Épicure.
D'autres ont accusé Lucrèce de trouver sa joie dans une curiosité inhumaine; ils n'ont pas vu que le poëte lui-même leur répondait d'avance en disant : « Non, ce n'est pas que je prenne plaisir a l'infortune d'autrui : »