Dict. phil., article Curiosité
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas.
On s'est même appuyé quelquefois sur ce début du deuxième livre pour soutenir que Lucrèce est un esprit froid, égoïste, impassible. Rien de moins juste. Il n'est pas de poêle ancien, si ce n'est Virgile, qui soit plus prompt à s'émouvoir et qui ait plus laissé voir les tendresses de la virilité. Même quand il ne fait que de la science, qu'il ne se propose que d'être exact, s'il rencontre un sujet où est intéressée la destinée humaine, son génie palpite. Qu'il nous suffise de citer comme exemple la description de la peste d'Athènes1. Bien plus, sa délicate sensibilité ne resle pas même indifférente devant le sort des animaux et des plantes, et son imagination va jusqu'à prêter la vie à l'inerte matière. On a bien peu senti l'originale beauté de son poëme, si on ne s'est pas aperçu que la pitié en fait souvent le charme et que de toutes parts s'échappe,
1. Nous désignons à dessein ce morceau parce qu'il a été souvent cité pour prouver au contraire que Lucrèce est insensible. On a môme ajouté qu'un poëte sans dieu ne pouvait compatir au mallieur d'un peuple et devait regarder les hommes comme un vil troupeau. On lui a opposé enfin Virgile, si poétiquement tendre dans sa Peste des animaux. En parlant ainsi, ces critiques ne prouvent qu'une chose, c'est qu'ils ont été insensibles cux-méme: à la sombre couleur du tableau de Lucrèce, à son Iiarmonie lugubre, à ses expressions sobrement pathétiques, telles qu'on doit les attendre d'un pbilosophe qui ne prétend faire dans le moment que de la physiologie, et qui tient à se montrer, en si grave matière, aussi exact que Tbucydidect Ilippocratc. A qui sait regarder, cette peinture paraîtra terrible.
souvent malgré le poète et comme à son insu, le flot contenu de son universelle sympathie.
11 continue, et en des vers d'une précision et même d'une sécheresse didactiques, il rappelle les principes épicuriens sur lesquels est fondé le vrai bonheur : la nature demande peu, elle n'a besoin ni de richesse, ni de luxe; la santé du corps et de l'âme suffit à sa félicité : voilà les règles que Lucrèce établit avec une rigueur scolastique; mais peu à peu sa pensée, bien qu'elle reste toujours attachée à ce fond de doctrine, comme la fleur à la graine, s'épanouit en poétique corollaire et se déploie en images.
Eh quoi ! n'entends-tu pas le cri de la nature ? « Un corps sain, sans douleur, une âme libre et pure, Sans souci, sans terreur, voilà l'unique bien, Voilà ce que je veux, tout le reste n'est rien. » Peu de chose en effet au corps est nécessaire ; Pourvu qu'à la douleur il puisse se soustraire, Et qu'il goûte sans frais quelques simples plaisirs, Sa nature est contente et n'a plus de désirs ! Si dans un grand palais tu n'as pas ces statues, Beaux jeunes gens en or, montrant leurs grâces nues, Qui portent des flambeaux dans leurs superbes mains Pour mieux illuminer tes nocturnes festins ; Et si le bruit des luths ne vient battre à toute heure Les murs d'or ou d'argent de ta riche demeure, Du moins sur l'herbe molle et sous l'ombrage épais, Sur les bords d'un ruisseau, lu pourras et sans frais Avec tes chers amis, en douce compagnie, Goûter nonchalamment les charmes de la vie, Surtout quand la saison sourit, que le printemps
A ranime les fleurs sur los prés renaissant- :
Crois-tu que moins longtemps la fièvre bat les veines
Si sur la pourpre en feu la nuit tu te démènes,
Sur les tableaux tissés d'un tapis phrygien,
Que s'il te faut rouler sur un lit plébéien ' ? (II, 16.)
Si la richesse el la puissance ne fournissent rien (lui soit vraiment utile au bien-être du corps, elles ne peuvent non plus contribuer à la tranquillité de L'âme. Comme elles nous laissent la fièvre, elles nous laissent nos terreurs. Ces peintures morales, on le voit, sont toujours des démonstrations philosophiques. Lucrèce ne cesse jamais de raisonner. On ne ferait pas comprendre l'originalité puissante
Nonne videre, Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut, cui Corpore sejunctus dolor absit, menti' fruatur Jucundo sensu, cura semota metuque ?
Ergo corpoream ad naturam pauca videmus Esse opus omnino, qua? déniant cumque dolorem, Delicias quoque uti multas substernere possint. Gratius interdum neque natura ipsa requirit, Si non aurca sunt juvenum simulacra per aules, Lampadas igniferas manibus retinentia dextris Lumina nocturnis epulis ut suppoditentur ; Nec domus argento fulget auroque renidet ; Nec citliarœ reboaut laqueata aurataque templa : Cum tamen inter se, prostrati in gramine molli, Propter aquœ rivum, sub ramis arboris alla1, Non magnis opibus jucunde corpora curant ; Prœsertim cum tempestas arridet, et anni Tempora conspergunt viridantes floribus herbas. Ncc calidœ citius decedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostroque rubenti Iactaris, quam si plebeia in veste cubandum est.
de cette poésie, si on négligeait de faire sentir sous la beauté des formes la solide ossature qui leur sert de soutien :
Peut-être en admettant que l'or et la richesse
N'apportent rien au corps, pas plus que la noblesse,
Pas plus que du pouvoir la royale splendeur,
Penseras-tu que l'âme en reçoit le bonheur.
Non, s'il est doux pour toi de voir, grand capitaine,
Tes belles légions mouvantes dans la plaine
Simuler un combat immense, et sur les eaux,
Dociles à ta voix, flotter tes Gers vaisseaux,
Ah! crois-tu que devant tes soldats qu'on redoute
Tes superstitions, elles, sont en déroute,
Que tes peurs de la mort à leur tour prenant peur
N'osent plus habiter l'âme d'un dictateur?
Puisque cet appareil de la toute-puissance N'est qu'un hochet risible, et non une défense, Que nos vagues terreurs, nos tenaces soucis Bravent javelots, glane et tout leur cliquetis, Qu'ils n'ont aucun respect même pour les couronnes, Qu'ils osent fièrement s'asseoir auprès des trônes, Et qu'ils n'éprouvent pas comme nous de l'émoi Devant la pourpre et l'or dont resplendit un roi, Tu n'as pour les chasser d'arme que la science : C'est la nuit qui nous perd, la nuit de l'ignorance *.
I. Quaproptcr, quoniam nil nostro in corpore gaza? Proficiunt, neque nobilitas, nec gloria regni ; Quod superest, animo quoque nil prodesse putandum ; Si non forte tuas legiones per loca campi Fervere cum videas, bclli simulacre ciontes ; Fervere cum videas classem lateque vagari ; His tibi tu m rébus timefactœ religiones
Cette ferme éloquence paraîtra plus vivante et plus solide à qui prendra la peine d'y saisir les allusions aux mœurs du temps et de remarquer la traîne dogmatique qui porte ces images '.
On ne saurait trop répéter qu'on ne comprend bien Lucrèce que si on ne perd pas de vue dans sa poésie les réalités historiques et les réalités doctrinales, car ses plus beaux vers doivent leur beauté surtout à son mépris pour les vices contemporains et à la vigueur de sa foi.
Ce qui donne à celte exposition poétique de la doctrine un intérêt plus touchant, c'est l'accent personnel de l'auteur. Il semble qu'il ait décrit ses propres joies et les délices de son calme philosophique. On ne connaît pas assez sa vie pour savoir s'il a été mêlé un moment au conflit des passions contemporaines, et s'il a rempli des charges publiques auxquelles la noblesse de sa famille et ses talents lui permettaient d'aspirer. Cependant l'amertume de certaines réflexions donne à penser qu'il n'est pas
Effugiunt animo puvidaj, mortisque timorés Tum vaciuim pectus linquunt curaquc solntum. Quod si ridicula hœc ludibriaque esse videmus, Re veraque metus hominum curaeque sequaces Nec nictuunt sonitus armorum, nec fera tcla, Audacterque inter reges rcrumque potentes Versantur, npque fulgorem reverentur ab auro, Nec claruin vestis splendorem purpureaï, Quid dubitas, quia omni' sit lisec rationi' potestas, Omnis cuiu in tenebris prœsertim vita laboret? 1. Voir sur ces allusions les notes dans l'appendice.
un spectateur désintéressé de la vie humaine, et qu'il n'a pas toujours habile le séjour tranquille de la sagesse, templa sercna, d'où l'on contemple sans péril comme sans trouble les orages de la vie. On ne célèbre pas les douceurs du rivage et du port avec une joie si vive et un transport si naturel quand on n'a pas été soi-même le jouet de la tempête et tout près du naufrage. Il faut avoir souffert de ses propres passions ou des passions d'autrui pour les détester avec celte vigueur, et une haine si profonde suppose moins peut-être l'indignation de la vertu étonnée que le regret encore présent d'une ambition déçue. Quoiqu'il en soit, que Lucrèce ait été simplement le témoin indigné d'une époque abominable, ou qu'il ait été la victime de ses propres erreurs, on comprendra également qu'il ait embrassé avec amour une doctrine qui recommandait avant tout la modération, la douceur des mœurs et le bonheur d'une sage indifférence. Il est arrivé plus d'une fois dans l'antiquité que de grands esprits, dégoûtés du monde et d'eux-mêmes, se sont jetés dans la philosophie, à peu près comme, dans les temps modernes, des âmes blessées vont cacher et guérir leurs peines dans les asiles de la religion.
La doctrine d'Épicure ne devait pas épargner l'amour. Aussi bien que la cupidité, l'ambition et les terreurs superstitieuses, il peut troubler la tranquillité de l'ame, qui est le dernier ternie de la sa-
gesse. Sans doute, L'amour ne pouvait pas être absolument condamné dans un système qui le regardait comme la grande loi de la nature, et dans un poème qui s'ouvre par un hymne à l'universelle Vénus. Cependant on signalait avec force et insistance tous les périls de la passion, on en redoutait les orages. Ce n'est pas au nom de la pureté des mœurs qu'on recommandait d'en éviter les dangers, mais au nom d'une certaine prudence philosophique pour ne pas compromettre le paisible bonheur de l'impassibilité épicurienne. L'amour est redoutable, selon Lucrèce, parce qu'il s'empare de notre esprit et le tourmente en lui présentant sans cesse les perfections chimériques de l'objet aimé. Il faut donc surveiller son imagination et l'empêcher surtout de se fixer sur une seule personne. A défaut de la vertu, l'inconstance est encore le moyen le plus efficace d'échapper à la tyrannie de la passion. Ces recommandations peuvent paraître aujourd'hui peu nobles et choquantes, venant d'un philosophe, mais il ne faut pas les juger avec nos idées modernes. C'était de la sagesse aux yeux desanciens, qu i n'avaient pas, sur ce point, une grande délicatesse, qui ne connaissaient guère les scrupules de la pureté et n'avaient pas non plus ce que nous appellerions volontiers le respect de l'amour. Un rigide stoïcien, Sénèque môme, qui pourtant semble avoir des pressentiments de morale moderne, n'aurait point blâmé cette espèce de prudence.
Lucrèce ne fait que reproduire les prescriptions
de l'école, mais avec quel accent personnel et quelle furie dans les peintures physiologiques et morales de l'amour! Tandis que le tranquille Épicure, avec une douceur persuasive et par l'autorité de son propre exemple, recommandait de fuir une passion funeste au repos, le poète s'exprime avec une sorte de dégoût et d'horreur ; on peut dire avec M. Sainte- Beuve « qu'il dépeint l'amour en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux '. » On est tenté de croire que le fougueux moraliste a été lui-même la victime d'une passion qu'il déteste si fort, que sa blessure n'était pas encore fermée, ou du moins qu'il avait chèrement acheté une tardive sagesse. Car il parle avec un accent tragique qu'on ne retrouve que dans la bouche de certains héros du théâtre, mais qui, loin de faire penser, par exemple, au chaste effroi d'un Hippolyte, reproduit bien plutôt la honteuse douleur d'une Phèdre repentante et désenchantée. Quoi qu'il en soit de cette supposition, à laquelle certains récits de l'antiquité viennent donner quelque crédit, et en admettant même que la folie du poète et l'histoire du philtre amoureux donné par une femme jalouse ne soit qu'une fable, il faut reconnaître du moins que ces peintures émues et la sombre tristesse qui se mêlent aux conseils attestent une expérience douloureuse.
Lucrèce nous met sous les yeux les misères et les