‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 50 sur 88 · Article sur Théocrite · texte numérisé non relu

Article sur Théocrite

hontes de l'amour en un petit nombre de vers où il a condensé tout ce que les moralistes anciens et modernes ont pu dire sur ce sujet de plus vrai et de plus triste. J'ose dire que dans aucune littérature on ne trouvera un tableau plus achevé dans sa courte et forte simplicité, d'un sentiment plus profond, et où les mots aient plus de poids et de portée. Mais pour le bien comprendre, il faut se figurer les sentiments antiques et romains; le dédain pour la femme, le mépris pour tout ce que nous appelons galanterie, l'indignation civique contre le luxe et les modes étrangères, grecques ou orientales, le respect pour la fortune paternelle qu'il ne faut point dépenser en folies, et pour la dignité du citoyen qui se doit à de mâles occupations, tous ces sentiments si divers se pressent dans ce morceau et tour à tour éclatent en traits rapides et perçants.

Ces tourments de l'amour usent le corps et l'âme ;

Ta vie est suspendue au geste d'une femme,

Ton bien croule, l'usure envahit ta maison,

Dans l'oubli des devoirs s'évanouit ton nom,

Oui, pour qu'un brodequin venu de Sicyone

Rie à des pieds mignons, qu'à de beaux doigts rayonne

Un grand rubis dans l'or, que les plus fins tissus

S'abreuvent chaque jour des sueurs de Vénus.

Ton bien, l'antique fruit des vertus paternelles,

Flotte en mitre, en rubans sur la tète des belles,

Traîne sur les pavés en robes, en manteaux

Teints des molles couleurs d'Alinde et de Chios.

Puis le vin coule à flots ; aux festins que tu donnes

Il faut encor parfums, tapis moelleux, couronnes.

Vain effort du plaisir ! du fond de ces douceurs

Monte un dégoût amer qui tue au sein des fleurs,

Soit qu'un remords secret avertisse ton âme

Que lu perds tes beaux ans dans un repos infâme,

Soit que par ta maîtresse un mot dit au hasard

Ait planté dans ton cœur un soupçon comme un dard,

Qui s'y fixe, y descend, creuse une plaie ardente,

Soit que ton œil jaloux, épiant sur l'amante

Quelque regard furtif, surprenne avec effroi

La trace d'un souris qui ne fut pas pour toi t. (IV, 1 1 13.)

Sans épuiser par un long commentaire la plénitude de cette poésie si riche et si ferme, il convient de faire remarquer la profondeur de l'observation psychologique. Peu d'anciens, parlant de 1' amour, ont pénétré plus avant dans le cœur. Tel de ces vers

1. Adde quod absumunt vires pereuntque labore ; Adde quod alterius sub nutu degitur setas. Labitur interea res, et vadimonia fiunt ; Languent officia, atque œgrotat fama vacillans. Unguenta et pulchra in pedibus Sicyonia rident Scilicct, et grandes viridi cum luce smaragdi Auro includuntur, teriturque thalassina vestis Assidue, et Veneris sudorem exercita potat ; Et bene parta patrum fiunt anademata, mitrae; Interdum in pallam atque Alidensia Cbiaque vertunt. Eximia veste et victu convivia, ludi, Pocula crebra, unguenta, coronœ, serta parantur, Nequidquam ; quoniam niedio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat ; Aut cum conscius ipse aniinus se forte remordet, Desidiose agere œtatem, lustrisque perire ; Aut quod în anibiguo verbum iaculata reliquit, Quod, cupido adfixum cordi vivescit, ut ignis; Aut minium iactare oculos, aliumve tueri Quod putat, in vultuque videt vestigia risus.

résume en quelques mots les situations les plus dramatiques de nos tragédies et de nos romans.

Pour ne citer qu'un exemple, dans Adolphe, de Benjamin Constant, il est une situation qui remplit tout le livre, celle d'un homme engagé dans des liens qu'il voudrait et qu'il ne peut pas rompre, qui se plaint « de sa vive contrainte, du despotisme dont il est la victime, qui jette un long et triste regard sur le temps qui vient de s'écouler sans retour, qui se rappelle les espérances de sa jeunesse , la confiance avec laquelle il croyait autrefois commander à l'avenir, l'aurore de réputation qu'il a vue briller et disparaître, et qui souffre enfin de cette inaction forcée à laquelle le condamne le despotisme d'une passion devenue sans charme. » On pourrait donner pour épigraphe a ce livre navrant ces vers de Lucrèce :

Adde quod alterius sub nutu degitur œtas... Aut quod conscius ipse animus se forte remordet Desidiose agere actatem lusîrisque perire...

D'autres mois révèlent une pénétration digne de Racine, ceux, par exemple, qui peignent avec une si heureuse hardiesse la jalousie dont la perspicacité démêle sur un visage impassible non pas seulement un sourire, mais les traces d'un sourire infidèle: in vulluque videt vestigia risus.

Enfin il est des vers où l'on croit sentir quelque chose de la mélancolie moderne, de cette vague ambition morale qui ne peut se contenter des joies

vulgaires, qui dédaigne le plaisir terrestre et aspire à je ne sais quelle volupté infinie. On dirait le pressentiment et comme l'annonce de cette tristesse généreuse dont René, Obermann, des poètes et des romanciers contemporains, se sont faits si souvent les interprètes et qui a fini par devenir un lieu commun de notre poésie :

Mcdio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.

Nous ne prétendons pas que Lucrèce ait été tourmenté, comme on l'a dit quelquefois par le sentiment de l'infini; il ne recherche pas

Cet amour idéal que toute âme désire

Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour1.

Mais nous croyons qu'il sentait vivement et plus que tout autre ancien ce qu'il y a de fragile, d'incomplet, de limité dans la nature humaine. Il y a un mot qui revient souvent dans ses vers, quand il parle ou de puissance ou de plaisir :^iequicquam, c'est en vain. Il semble voir partout les bornes des eboses et s'y heurter avec douleur. On conçoit d'ailleurs qu'une âme ardente et noble, emprisonnée dans une étroite doctrine dont l'austérité indigente ne pouvait ni nourrir ni fortifier le cœur, ait ressenti de ces vagues ennuis qu'elle ne pouvait pas elle-même défi-

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