A. de Musset
pas passer sous silence, d'avoir su admirer le Poëme de la Nature en un temps où celui-ci était presque universellement ignoré ou méconnu. Au reste, le libre génie de notre grand comique était sur certains points de la littérature latine en avance sur ses contemporains, comme le prouve son estime pour deux auteurs alors dédaignés, Lucrèce et Plaute. On peut dire que Molière a été plus qu'un admirateur de notre poëte, qu'il fut presque un disciple. Dans plus d'une scène de ses comédies on remarque, sinon les maximes, du moins l'esprit d'Épicure. Tandis que tous les grands écrivains du siècle ont été formés à l'école de Descartes, Molière, par un singulier hasard, avait reçu les leçons de Gassendi1, qui sans cloute lui inspira de l'estime pour la doctrine épicurienne et l'encouragea à traduire en vers le grand poëte de l'école. De cette traduction, dont la perte est regrettable, il ne reste que quelques vers charmants sur les plaisantes illusions de l'amour, auxquels Molière a su prêter un air si français et qu'il a si bien placés dans la bouche de la sage Éliante donnant une leçon de galanterie au farouche Alceste qui. met son honneur à bien injurier les personnes qu'il aime :
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
1. Voir l'excellente Histoire de la philosophie cartésienne, par M. Bouillier, t. I.
Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable ;
Us comptent les défauts pour des perfections
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;
La noire à faire peur une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux :
La naine un abrégé des merveilles des cieux ;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime1.
On est surpris de rencontrer dans le grave Poème de la Nature des vers d'une malice si gracieuse et si légère. Comme à tous les grands écrivains emportes par la passion, accoutumés à la haute éloquence, comme à Démosthènes ou à Bossuet, il arrive rarement à Lucrèce de se montrer spirituel. Du reste, sans rien affirmer, nous sommes tenté de croire que cette fine satire a été empruntée à quelque poète grec aujourd'hui perdu. Une si délicate observation morale, le tour aisé et la vivacité des traits rappellent le langage de la Comédie nouvelle. Les mots grecs qui entaillent le texte latin :
t. Le Misanthrope, acte II, se. 0. — Ailleurs, dans le Bourgeois gentilhomme, acte III, se. 9, Molière a mis en action les atténuations plaisantes du langage amoureux.
Nigra [/.eXïxpco; est : Immunçla et Fœtida àxcay.o;...
peuvent être regardés comme des vestiges ou des débris de quelque poëme attique. Quoi qu'il en soit, que le morceau soit original ou imité, l'emploi de ces mots grecs est ici fortpiquant et naturel. A Rome, le langage de la galanterie était grec. De la Grèce étaient venus non-seulement les modes nouvelles, les objets de toilette et tous les raffinements du luxe mondain, mais encore ce qu'on pourrait appeler le luxe de l'esprit et du cœur, les gentillesses de la langue amoureuse'. Le vieil idiome latin ne se serait pas prêté à ces délicatesses, et les Romains livrés à euxmêmes ne se seraient peut-être jamais avisés de recourir aux élégants euphémismes de la tendresse ou aux aimables recherches du sentiment. On comprend maintenant quelle est dans l'emploi de ces mots grecs l'intention satirique de Lucrèce. C'est une manière de se moquer des petits-maîtres de Rome, dont le langage est doublement ridicule parce qu'il est précieux et parce qu'il est étranger. C'est la raillerie d'un philosophe observateur et d'un vieux Romain.
Tout dans ces peintures de l'amour n'est pas d'une grâce si exquise, et le poêle d'ordinaire n'a pas recours aux euphémismes. Un moraliste si fort ennemi de la passion devait déparer l'idole, la dépouiller de son prestige et montrer, par exemple,