Juvcnul, VI
ce que les soins de la toilette et les parfums déguisent souvent de réalités repoussantes, dévoiler enfin ce qu'il appelle les coulisses de la vie, postscenia vilœ. Il importe au dessein du poète de n'être pas scrupuleux pour mieux produire la désillusion, et la grossièreté antique est ici au service de la morale.
Si cette morale, en général, n'est ni Lien pure, ni bien noble, si les prescriptions qui recommandent une inconstance prudente choquent le cœur et les oreilles modernes, si enfin, à force de vouloir rendre l'amour odieux, le poëte rend odieux ses conseils mêmes, il faut reconnaître pourtant qu'il ne reste pas étranger à l'idée d'une union honnête et constante, et qu'il décrit, non sans charme, l'amour dans le mariage. Ainsi dans son tableau des sociétés primitives le mariage est pour lui le fondement du premier contrat social. Les hommes, avant même d'avoir un langage parlé, convinrent par des gestes et des cris inarticulés de respecter la faiblesse du sexe et de l'âge, les femmes et les enfants. Le mariage, les chastes et tendres sentiments qu'il inspire, adoucirent, dit Lucrèce, l'humeur sauvage des premiers humains.
Castaquo privatoo veneris connubia locta...
Tum genus humanum primum mollescere cœpit.
Si bien que la première civilisation a pour point de départ la famille. De même, dans le quatrième
livre qui nous occupe, Lucrèce repose l'esprit du lecteur par le tableau d'un amour légitime, et sans donner sur ce point des préceptes positifs, il laisse voir qu'il est sensible aux charmes tranquilles d'une union régulière. 11 semble que la vieille morale romaine s'impose ici au poëte et corrige les trop libres principes d'Épicure, ou du moins lui fasse choisir parmi les préceptes du maître les plus honnêtes. L'ennemi de toutes les superstitions protestant contre le préjugé antique célébré par les poètes1, qui regardait l'amour comme un sentiment surnaturel envoyé par les dieux, qui voulait surtout que l'amour ressenti pour une femme sans beauté fût une folie divine, est amené à prouver que rien n'est moins surnaturel qu'un pareil amour, qui s'explique
1. On sait que Lucrèce fait la guerre aux poètes et aux superstitions qu'ils répandent dans le monde. Il pense à Euripide, aux tragiques et à leurs peintures de passions prétendues fatales : «0 haine de Vénus!... Je reconnus Vénus et ses feux redoutables. — C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. » Racine. — Lucrèce repousse tous ces préjugés à la fois commodes et pieux qui sont contraires à la liberté morale, il développe le mot d'Épicure : OjSè 8£07iî|j.7ïxôv elvai xôv spwxa. Diogène, X, 118.
Virgile a exprimé en un beau vers devenu proverbe la croyance des anciens qui regardaient les passions, même les plus coupables, comme divines : « Sua cuique deus fit dira cupido. » Hélène, dans Homère, reproche à Vénus de l'avoir séduite, et dès lors elle a la conscience tranquille. Ce qui est plus étonnant, Ménélas, dans Euripide, est persuadé que son épouse ne lui a été infidèle que pour obéir aux dieux. Cette croyance avait du moins l'avantage de consoler l'amour-propre des maris malheureux. Lucrèce veut que l'homme soit seul responsable de ses actes et repousse ce surnaturel corrupteur et contraire à la liberté.
par les qualités morales de la femme aimée. Ce n'est pas sans une certaine grâce attendrie qu'il peint le paisible bonheur de l'union conjugale:
Si parfois nous aimons la femme sans beauté, Ce n'est pas, comme on dit, qu'un coup nous soit porté Par un dieu, que Vénus lance un trait dans notre âme, Non, ce qu'on aime alors, c'est le cœur de la femme. Une douceur modeste, un complaisant esprit, La belle propreté par quoi tout resplendit. Font que l'homme entouré de bonne grâce amie Auprès d'une compagne aime à passer sa vie. Et puis vient resserrant l'union chaque jour La lente accoutumance, ouvrière d'amour.
Tel sous un faible coup, mais qui se renouvelle, Le corps le plus solide avec le temps chancelle ; Ne vois-tu pas que l'eau, si molle dans son choc, Goutte à goutte tombant, creuse même le roc ' ?