‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 62 sur 88 · Plutarque, Opin. des phil., III · texte numérisé non relu

Plutarque, Opin. des phil., III

selon eux, qu'une science, celle du bonheur. Quoi ! disaient-ils, nous irions, comme Platon, nous consumer dans la géométrie, dans les nombres et dans l'étude des astres, quand nous savons que ces sciences sont fondées sur des principes faux : falsis initiis profecta vera esse non possunt. Et quand elles nous conduiraient à la vérité, elles ne nous conduiraient pas au souverain bien. Ils se moquaient des mathématiciens qui ne savent pas peut-être « combien il y a de stades d'Athènes à Mégare, mais qui savent positivement de combien de coudées est l'espace qui sépare la lune du soleil, qui dessinent des triangles sur des carrés avec je ne sais combien de sphères, et mesurent, ma foi, le ciel lui-même. » Aussi ne sommes-nous pas étonné que Balbus ait dit qu'Épicure ignorait « ce que font deux et deux, » que ses disciples n'avaient jamais tracé une figure « sur la savante poussière des géomètres. » Les épicuriens parlaient des sciences exactes avec un dédain dont la naïveté est d'autant plus inconcevable qu'eux-mêmes appuyaient tout leur système sur la science physique. N'oublions pas de relever un fait curieux : un jour un grand mathématicien, Polyœnus, s'étant converti à 1' épicurisme, déclara aussitôt que toute la géométrie est fausse, magnus mathemalicus, Epicuro assentiens, tolam geometriam falsam esse credidit1. N'avons-nous pas le droit, comme nous

1. Cicéroo, Academ., II, 33; De Finib., I, 21; De nat. Deor., II, 18. Lucien, Icaroménippe, G. — Cicérc-n dit avec esprit qu'Epicure « aurait mieux fuit d'apprendre la géométrie de

avons fait plus haut, de comparer l'école épicurienne à un couvent?

Mal guidé par cette insouciance d'Épicure si peu sensible aux découvertes de la science, Lucrèce passe quelquefois à côté des plus belles vérités sans s'y arrêter, ou ne s'y arrête que pour les combattre. Ainsi il réfute comme une ineptie, vanus stolidis error, l'opinion des philosophes qui admettent les antipodes. Cette opinion qu'il repousse, il l'expose avec une précision surprenante; un physicien moderne ne pourrait mieux dire : a Conçoit-on, dit-il avec dédain, que des corps pesants, sous nos pieds, exercent leur gravitation en haut, attachés à la terre dans une position inverse à la nôtre, comme le sont nos images reflétées dans l'eau? D'après ces principes on assure que sur la surface opposée de la terre vont et viennent des êtres animés qui ne sont pas plus exposés à tomber dans les régions inférieures de leur ciel que nous ne risquons nous-mêmes d'être entraînés vers notre voûte céleste. On nous dit encore que ces peuples voient le soleil quand nous voyons les flambeaux nocturnes, qu'ils partagent alternativement avec nous les saisons, les jours, les nuits, qui ont la même durée qu'ont les nôtres i. » Il est singulier que Lucrèce,

Polynenus, son ami, que de la lui faire désapprendre. » De Fin., I, 6.

1. Il faut voir ici la précision du texte latin : Et quœ pondéra surit sub terris, orania sursum Isiliur, in terraque rétro requiescere posta :

après avoir si bien compris l'opinion sur les antipodes, la rejette. Sa docilité pour Épïcure ne lui permet pas d'admettre ce que sa pénétration a si bien saisi.

Ce que Lucrèce repoussait avec tant de mépris au nom d'une science incrédule, les Pères de l'Église le rejetteront bientôt avec plus de mépris encore au nom de la religion. Qu'on nous permette de faire à ce sujet une réflexion que nous a souvent suggérée la lecture du poëme.

Les opinions sur la pbysique ne sont point par nature religieuses ou impies. Elles n'appartiennent pas en propre à telle ou telle secte et souvent changent de parti avec le temps. Cependant, pour employer le langage du jour, nous déclarons quelquefois que telle opinion sur la physique est spiritualiste, telle autre matérialiste, et nous l'adoptons ou la rejetons d'avance selon la doctrine à laquelle nous appartenons, sans songer que ces sortes de théories n'ont point de drapeau ou du moins ne lui sont pas exclusivement fidèles. INous voyons ici que ce qui fut épicurien est devenu chrétien. Plus d'une fois des opinions de libres penseurs se sont chan-

Ut per aquas quœ nunc rerum simulacra videmus, Adsimili ratione aninialia subtu' vagari Contendunt, neque posse e terris in loca cœli Recidere inferiora magis , quam corpora nostra Sponte sua possint in cœli templa volare; llli cum videant solem, nos sidéra noctis Cernere, et alternis nobiscum tempora cœli Dividere, et noctes pariles agitare diesque. (I, 1058.)

gées en opinions religieuses et réciproquement. {Vous pourrions en trouver bien des exemples dans Lucrèce même. C'est lui, le philosophe matérialiste, qui affirme le libre arbitre (la liberté dans l'épicurisme est une opinion sur la physique), ce sont les doctrines religieuses de l'antiquité qui le nient. Sur la génération spontanée, c'est le pieux Empédocle qui admet que les êtres peuvent sans germe naître de la fermentation des éléments, c'est l'incrédule Lucrèce qui reconnaît, à sa façon, les germes préexistants1; c'est encore Lucrèce qui soutient, à rencontre de la religion, la permanence des espèces, et aujourd'hui ce sont les matérialistes qui la nient, et les spiritualistes qui l'affirment2; chez les anciens ce sont les pieuses âmes qui croient à l'éternité du monde et c'est l'impie Lucrèce qui pense que le monde est voué à une destruction prochaine. Aussi ne faut-il pas, comme on fait trop souvent, embrasser avec amour ou repousser avec haine une opinion nouvelle sur la physique, sous prétexte qu'elle est amie ou qu'elle est ennemie. Est-elle vraie, est-elle fausse, voilà toute la.question. Elle est impie aujourd'hui, elle sera peut-être religieuse demain . Sans être indifférents, aimons-la comme si nous pouvions la haïr un jour, haïssons-la comme si nous pouvions un jour être amenés à l'aimer. Aussi bien, les idées sur la physique ne sont dangereuses

que parce qu'on les a déclarées telles. Une l'ois qu'elles ont fait leur chemin, tout le monde s'en accommode. De dangereuses qu'elles étaient e^Jes sont devenues innocentes. Les systèmes d'abord condamnés de Copernic et de Galilée ont fourni depuis à la religion des armes nouvelles et, pour en revenir à l'exemple de Lucrèce, la théorie des antipodes, qui jadis avait si fort agité les espriis, a été acceptée par toutes les doctrines les plus contraires, sans qu'aucune d'elles s'en soit mal trouvée. Même cette science inepte, arriérée, dont s'accommodait la paresse d'Épicure et dont il avait fait des articles de foi, est revêtue par Lucrèce de la plus éclatante et souvent de la plus aimable poésie. Cette vile matière façonnée par l'imagination inventive du poète prend parfois des formes exquises. Pour citer encore un exemple, à propos des phases de la lune, Lucrèce d'après Épicure nous dit d'abord : « La nature ne pourrait-elle pas produire une lune pour chaque jour... détruire la lune delà veille et mettre la nouvelle à sa place? » L'explication du phénomène est lisible et donne l'envie de demander à Épicure ce qu'on fait des vieilles lunes. Eh bien, Lucrèce, même en une si pitoyable démonstration, demeure grand poète; il cherche à se satisfaire par des comparaisons, il croit voir dans la nature un grand nombre de pareilles productions périodiques, et le voilà conduit à faire un tableau de l'alternative des saisons qui, dit-il, peut être assimilée aux phases de la lune ; tableau plein de force et de grâce où

l'on voit comment l'imagination d'un grand poète peut couvrir de misérables erreurs non par des artifices, mais par de brillantes vérités accessoires1.

Épicure n'est donc pas un philosophe physicien, bien que sa doctrine repose sur la physique. 11 a emprunté le système de Démocrite parce qu'il lui paraissait le plus capable de mettre l'esprit en repos; mais il dédaigne les progrès de la science, surtout ceux de l'astronomie. Non-seulement il la méprise ouvertement, mais il en adopte avec plaisir les explications les plus enfantines parce qu'elles ôtent de l'importance aux phénomènes, qu'elles les rapetissent et empêchent ainsi que le spectacle du ciel ne devienne un objet d'épouvante ou d'élonnement. Comme la morale seule a pour lui du prix, il écarte de ses méditations tout ce qui ne peut servir à la tranquillité de l'âme, tout ce qui risquerait de troubler son indifférente quiétude. Ici encore nous sommes tenté de le comparer à certains quiétistes modernes qui déclarent aussi mépriser les sciences parce qu'elles sont inutiles pour la connaissance de nos devoirs moraux, qu'elles inquiètent l'esprit et la foi et enlèvent l'âme à l'unique pensée du salut2.

2. Il nous est d'autant plus permis de faire ce rapprochement qu'Épicure appelait salut la perfection morale : « Egregie mini hoedixisse videtur Epicurus : initium est salutis notitia peccati. » Sénèque, Lett., '28. — « Isto homo non est unus e populo, ad salutem spectat. » 10.

Si la science épicurienne est sur certains points bien infirme, sur d'autres elle est solide. Elle renferme une théorie physique qui est loin d'être méprisable et qui suppose chez ses inventeurs une singulière pénétration de génie. Celle théorie marque un grand progrès dans la science. Les premiers philosophes physiciens essayant d'expliquer l'univers et l'origine de la nature avaient fait tout sortir d'un principe unique; pour Thaïes, c'était l'eau, pour Anaximène l'air, pour Heraclite le feu. D'autres, comme Xénophane, admettaient deux principes, la terre et l'eau. Empédocle établit les quatre éléments. Ces explications primitives qui, malgré leur apparente naïveté, étaient déjà de grandes vues sur la nature, ont été bien dépassées par les fondateurs de l'atomisme, par Leucippe et par Démocrite. Ces deux grands physiciens, reculant les bornes de la science antique, à l'aide de raisonnements profonds reconnurent que ces prétendus éléments simples sont des corps composés, et que ces corps, en remontant jusqu'à leurs premiers principes, sont formés de particules qu'il n'est plus possible do diviser, qui sont insécables, aTouoi. Cette théorie n'est pas abandonnée, et la science moderne repose encore sur celte hypothèse1.

Cependant nos chimistes, tout en rendant hommage à la parfaite clarté de cette théorie moléculaire, clarté qui, disent-ils, n'a point été surpassée,

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