Hœfer, Hist. de la Chimie
prétendent que les atomistes n'ont tu qu'un côté des choses, qu'ils n'ont admis dans la nature que des combinaisons mécaniques, c'est-à-dire des assemblages variés d'atomes qui forment les êtres divers comme les assemblages de lettres forment les mots1, mais que ces philosophes anciens restent tout à fait étrangers à l'idée d'une véritable combinaison chimique. Après avoir fait ces réserves, il faut reconnaître que le système atomique, très-net sur certains points, moins explicite sur d'autres, ressemble beaucoup à nos théories moléculaires. Ces antiques hypothèses ont gardé tout leur prix. Elles sont incomplètes, elles n'ont pas tout prévu, ni tout embrassé, elles ne donnent pas à l'atome toutes les vertus ni toutes les évolutions que nous attribuons à la molécule, mais elles ne sont pas rejetées par la science contemporaine. Aussi certains vers de Lucrèce qui renferment les principes les plus généraux du système pourraient servir encore d'épigraphe à nos livres de physique ou de chimie. Quand le poëte dit : « Les principes qui forment le ciel, la mer et la terre, les fleuves et le soleil, sont les mêmes qui, mêlés avec d'autres et entraînés en d'autres combinaisons, ont formé les fruits de la terre, les arbres, les animaux, »
1. « Une tragédie et une comédie se font avec les mêmes lettres; seulement ces lettres sont ici combinées autrement que là.» Cette comparaison lucide, employée déjà par Leucippe et par Démocrite, est reprise par Lucrèce, liv. I, 82 i.
Namque earlem cœlum, mare, (erras, flumina, so!em
Constituunt, eadem fru<:es, arbusta, animantes,
Verum aliis, alioque modo commixta moventur, (I, 820.)
ces vers s'appliquent avec rigueur à ce que nous appelons les corps simples, les éléments indécomposables, et un chimiste de nos jours voulant résumer en quelques mots la science pourrait les écrire en tête de son traité1.
Outre ces hypothèses profondes on peut recueillir ça et là dans l'atomisme un grand nombre de vérités physiques, que nous ne voulons pas énumérer, mais dont il faut donner des exemples. Lucrèce reconnaît que l'espace est infini. Il faut remarquer encore que les épicuriens, qui étaient de pauvres astronomes et qui se piquaient même de mépriser l'astronomie, étaient pourtant arrivés par le seul raisonnement à penser que l'espace infini est peuplé de mondes. xMétrodore disait : « Prétendre qu'il n'y a qu'un seul monde dans l'infini serait aussi absurde que de penser qu'un vaste champ est fait pour produire un seul épi de blé2. » Tandis que Pyth;igore, Platon, Aristole n'admettaient que notre système, la terre, le soleil, les planètes et les étoiles, les épicuriens croyaient qu'au delà il y a d'autres systèmes de même nature, et pour eux la somme de tous ces systèmes compose ce qu'ils appellent le grand Tout, omne immcnsum. « Si un espace infini, dit Lucrèce,
1. Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse. Introd.