‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 67 sur 88 · Principio succum scntimus in ore, cibum cum · texte numérisé non relu

Principio succum scntimus in ore, cibum cum

Mandendo exprimimus, ceu plenam spongiam aquai Si quis forte manu premere ac siccarc coépit : Inde quod exprimimus, per caulas omne palati Diditur, et raraî pcr plexa foramina linguœ. (IV, C15.)

et le combat pour l'existence? De même sur les tremblements de terre on rencontre çà et là Lien des traits de lumière qui sans doute n'éclairent pas notre géologie, mais qui sont comme le premier crépuscule de cette science. Le poëme a donc de l'intérêt, même comme traité de physique. Il peut être justement appelé le roman de la nature, mais, comme tous les romans bien faits et de main de maître, il est plein de vérités.

Sans nous arrêter davantage sur ce qui appartient à l'école et qui est impersonnel, nous devons relever ce qui est propre au génie de Lucrèce et montrer par quel effort poétique il a embelli une ingrate matière. Faute d'avoir étudié dans toutes ses parties cette grande œuvre, certains critiques répètent que Lucrèce n'est poëte que dans ses descriptions et dans sa morale. Non, la poésie est partout répandue dans cet aride système. Tantôt elle s'épanouit à l'aise en de belles digressions, tantôt elle est attachée étroitement à la matière même et y étend une surface brillante, tantôt elle y est disséminée en resplendissante poussière et des mots d'un' éclat imprévu étincellent dans les vers les plus techniques, comme l'or qui dans les graviers les plus stériles de certaines terres privilégiées se rencontre en morceaux ou en impalpables parcelles.

Prenons nos exemples dans les deux premiers livres où la science est abstruse et bien difficile à orner, puisqu'il ne s'agit que de la nature et du

mouvement des atomes. Jusque dans ces hypothèses, où tout échappe à nos sens, et qui ne sont que des conceptions rationnelles, Lucrèce déploie son imagination. Alors même qu'il n'est occupé que de ses raisonnements, qu'il disserte, qu'il ne se soucie que de rendre sa démonslration lucide, il trouve naturellement un langage plein de passion et d'images. Ce ne sont pas des ornements qu'il cherche, mais des arguments dont il a besoin. La simple clarté exige quelquefois des expressions poétiques qui nous metlent sous les yeux ce que nous aurions autrement de la peine à comprendre. Elles n'illuminent que si elles brillent. Quelquefois, à l'appui d'un principe ou d'un raisonnement abstrait, il faudra au poêle un exemple capable d'éclairer l'esprit par une frappante analogie, et cet exemple uniquement destiné à la démonstration sera comme un épisode agréable, bien qu'il ne prétende qu'à servir de preuve lumineuse. Ainsi en un endroit où il s'agit de prouver que les atomes sont éternels, indestructibles, que rien ne s'anéantit dans la nature, que tout se transforme, Lucrèce se fait faire une objection : « Mais la pluie, lui dit-on, disparaît dans la terre, elle s'y dissipe, elle y périt. » Non, répond le poète, et sa réponse à une objection va devenir un tableau animé, de la [tins gracieuse magnificence.

Tu penses que la pluie est détruite et perdue Quand le céleste époux, l'Air, du haut de la nue,

S' unissant à la Terre en un fécond hymen, De son épouse ardente emplit le vaste sein. Mais c'est grâce à ces eaux que les moissons verdissent, Qu'à l'arbre desséché les rameaux refleurissent, Que cet arbre lui-même élèvera son front, Que sous le poids des fruits ses branches fléchiront. L'homme et les animaux en reçoivent la vie ; De là, dans la cité joyeuse et rajeunie, D'un grand peuple d'enfants l'aimable floraison, Et, plein d'hôtes nouveaux, le bois n'est que chanson. De là les gras troupeaux dans les herbes nouvelles Traînent leur embonpoint et leurs lourdes mamelles, D'où la chaude liqueur s'épanche en blancs ruisseaux ; De là, par les prés verts, un fol essaim d'agneaux S'animant au doux feu de ce lait qui l'enivre Sur ses débiles pieds bondit, heureux de vivre. Rien ne périt : le corps que tu croyais perdu, Quoi qu'en disent tes yeux, à la vie est rendu ; La main de la nature en forme un nouvel être ; C'est par la mort de l'un qu'un autre pourra naître1.

1 . Postremo, pereunt imbres, ubi eos pater iEther In gremium matris Terrai praecipitavit : At nitidœ surgunt fruges, ramique virescunt Arboribus ; crescunt ipsae, fetuque gravantur : Hinc alitur porro nostrum genus atque ferarum ; Hinc laetas urbes pueris florere videmus, Frondiferasque novis avibus canere undique silvas ; Hinc fessae pecudes pingui per pabula laeta Corpora deponunt, et candens lacteus humor Lberibus manat distentis ; hinc nova proies Artubus infirmis teneras lasciva per bcrbas Ludit, lactc mero mentes perculsa novellas. Haud igitur penitus pereunt quœcumque videntur, Quando alid ex alio reficit natura, nec ullam Rem gigni patitur, nisi morte adjuta aliéna.

Que de poésie pour expliquer une évolution d'atomes ! Et pourtant ce n'est pas un morceau rapporté et d'apparat, mais une démonstration philosophique et pressante. La peinture est renfermée dans un raisonnement. On verra toujours que la poésie impétueuse de Lucrèce est emprisonnée dans le système et qu'elle s'épanche dans un canal tracé par la logique1.

Nous cherchons à marquer par des exemples variés les différents caractères de cette poésie scientifique, pour montrer comment l'auteur a donné de l'intérêt à l'épineuse physique d'Épicure, qui paraît si peu faite pour les vers. Quelquefois la poésie tient seulement à la justesse, au choix de quelques ohservations communes, qu'on peut faire journellement, comme on en rencontre dans nos traités modernes de physique. La science alors esl agréable parce qu'elle est palpable, qu'elle ne coule aucun effort et qu'elle est exprimée avec cet art que Virgile portera à sa perfection, l'art de dire les petites choses avec aisance, précision et avec une élégance flatteuse pour l'esprit et l'oreille. Ainsi, pour prouver l'invisibilité des atomes, Lucrèce accumule des exemples familiers à tout le monde et qui montrent que les molécules entrent dans les corps ou s'en détachent sans qu'on les aperçoive; la grâce

1. Un peu plus loin, liv. I, 272, pour rendre sensible cette vérité que le vent est un corps, bien qu'il soit invisible, le poëte est amené à faire une description de la puissance et des ravages de l'air. Cette belle et longue peinture est encore un raisonnement.

poétique est ici dans l'exacte observation des phénomènes vulgaires :

Qu'aux bords où l'eau se brise un lin soit suspendu,

Il se mouille ; il se sèche au soleil étendu ;

Tu n'as pas vu pourtant entrer le corps humide,

Ni comment la chaleur a chassé le fluide;

C'est que l'eau divisée en atomes épars

Dans sa ténuité se dérobe aux regards.

Vois les effets du temps et sa lente morsure : L'anneau qui brille au doigt s'amincit par l'usure, L'eau creuse le rocher en distillant du toit, Le fer même du soc dans le sillon décroît, Les pavés sous les pieds sont usés dans nos rues ; Aux portes des cités regarde ces statues Qu'on salue en passant, qui montrent une main Dont de fréquents baisers ont dévoré l'airain. La perte de ces corps sans doute elle est visible, Mais l'usure elle-même est pour nous insensible ; Car comment chaque atome a fui, s'est détaché, La jalouse nature à nos yeux l'a caché.

On voit bien qu'à tout corps la nature dispense Une matière propre à sa lente croissance, Et puis, avec le temps, retire sous nos yeux Aussi de la substance au corps devenu vieux ; Mais tu n'as vu jamais la subtile partie Ou quand elle est entrée, ou quand elle est sortie. Pas plus que tu ne vois comment le sel amer Ronge les grands rochers qui surplombent la mer. Ainsi donc la nature, en discrète ouvrière, Par d'invisibles corps fait, défait la matière1. (I, 315.)

\. Denique fluctifrago suspensre in littorc vestes Uvcscunt; eœdem dispansœ in sole serescuut;

Quand Lucrèce veut faire comprendre que les atomes sont toujours en mouvement, que leurs rapides évolutions et leurs rencontres fortuites forment les corps, mais qu'un grand nombre de ces molécules sont exclues et rejetées de tout assemblage et flottent au hasard et sans emploi dans le vide, il a recours à une analogie-, il les compare à ces légers flocons presque imperceptibles que Ton \oit s'agiter dans un rayon de soleil pénétrant dans un lieu obscur. La comparaison, au témoignage d'Aiïstote1, a été faite en un mot par Démocrite.

At neque quo pacto persederit humor aquaï Visum est, nec rursum quo pacto fugerit aestu. In parvas igitur partes dispergitur humor, Quas oculi nulla possunt ratione videre.

Quin etiam, multis solis redeuntibus annis, Annulus in digito subtertenuatur habendo; Stillicidi casus lapidem cavat : uncus aratri Ferreus occulte decrescit vomer in arvis; Strataque jam volgi pedibus detrita viarum Saxea conspicimus; tum portas propter aliéna Signa manus dextras ostendunt attenuari Saepe salutantum tactu, praeterque meantum. Haec igitur minui, cum sint detrita, videmus; Sed quae corpora décédant in tempore quoque, Invida prœclusit speciem natura videndi.

Postremo quœcumque dies naturaque rébus Paullatim tribuit, moderatim crescere cogens, Nulla potest oculorum acies contenta tueri, Nec porro quœcumque a?vo macieque senescunt; Nec mare qua? impendent vesco sale saxa peresa, Quid quoque amittant in tempore, cernere possis. Corporibus caecis igitur natura gerit res. 1. De anima. I, 5.

Lucrèce avec ce mot compose un tableau et trouve le moyen de nous intéresser à ces atomes égarés :

Ainsi, lorsqu'au travers d'une étroite fenêtre

Un rayon du soleil s'insinue et pénètre,

Clair et droit, dans la nuit d'un sombre appartement,

Tu vois tout aussitôt voler confusément

De mille petits corps la vivante poussière

Qui monte el qui descend dans ce champ de lumière.

On dirait un combat sans fin; leurs tourbillons

S'élancent l'un vers l'autre en ardents bataillons.

Ici, là, sans repos, la troupe avance ou plie,

Et tantôt se divise et tantôt se rallie.

Tu peux imaginer par là de l'élément

Dans le vide infini l'éternel mouvement;

Car le plus simple objet souvent découvre au sage

De grandes vérités dans leur petite image1. (II, 144.)

II faut redire que ces sortes de comparaisons ne sont destinées qu'à éclaircir le système. On n'y trouve pas de ces recherches de style et de versification par lesquelles on essaye d'ordinaire de relever un sujet dont on se défie. Ce n'est point l'art de Delille, qui souvent ne décrit que pour

1. Contemplator enim, cum solis lumina cumque Inserti fundunt radios pcr opaca domorum : Multa minuta, modis multis, per inane videbis Corpora misceri, radiorum lumine in ipso, Et velut seterno certaminc prœlia pugnasque Edere, turmatim certantia, nec dare pausam, Conciliis et discidiis exercita crebris; Conjicere ut possis ex hoc, primordia rerum Quale sit in magno jactari semper inani. Duntaxat rerum magnarum parva potcst res Exemplare dare et vestigia notitiai.

décrire, et dit en vers élégants ce qui ne vaudrait pas la peine d'être dit en prose, ou qui croit de son devoir de cacher la science sous les fleurs. On ne sent pas même, comme dans les Gcorgiques, cet autre art plus savant de Virgile qui laisse voir dans l'harmonieuse précision de ses peintures le souci d'un écrivain industrieux. Les vers de Lucrèce ne veulent être que des éclaircissements et l'imagination du poète n'est que la servante de la physique.

La poésie de Lucrèce non-seulement raisonne sans cesse, mais encore sait définir le raisonnement. Elle nous apprend en vers ingénieux ce qu'est l'analogie ou l'induction. Après avoir démontré l'existence du vide par des preuves accumulées, le poëte s'arrête tout à coup pour dire à son ami Memmius qu'il n'a pas besoin d'en entendre davantage, qu'il est maintenant sur la voie. L'esprit, à la poursuite de la vérité, finit par l'atteindre, si on l'a mis sur la piste. On ne peut mieux définir ou plutôt peindre un procédé logique :

Sans doute je pourrais à cette grande loi

Par vingt autres raisons solliciter ta foi ;

Mais pourquoi ces lenteurs? Lancé sur une trace

Seul à la vérité court un esprit sagace.

Par les bois, par les monts, souvent le chien chasseur,

Si de la bête errante il a saisi l'odeur,

De détours en détours, penché sur cette voie,

Dans le feuillage obscur va surprendre sa proie ;

Tel l'esprit, poursuivant un mystère lointain,

Peut toujours, s'il rencontre un principe certain,

De réduit en réduit, par des routes secrètes,

Forcer la vérité jusque dans ses retraites1. (I, 400.)

Il y a quelquefois dans cette singulière histoire des mouvements corpusculaires de grandes images dignes de l'épopée. C'est que Lucrèce s'intéresse à ses atomes comme Homère à ses héros. Il croit les voir, il suit leurs combinaisons, leurs succès et leurs revers. De là des réflexions et des tableaux qui surprennent par leur grandeur et leur éclat en pareil sujet. Le système atomique exige, par exemple, que les atomes de même espèce soient en nombre infini, parce que flottant dans un espace infini, s'ils n'étaient eux-mêmes infinis en nombre, ils n'auraient pas la chance de s'unir et de former un être. Lucrèce éclaire cette question de physique par de magnifiques images. Les atomes, dit-il, s'ils étaient en nombre fini, nageraient dispersés dans l'infini de l'espace, comme les débris d'un naufrage, les bancs, les rames, les gouvernails sur l'immensité des mers. Vue profonde et conforme à la science moderne qui se hasarde à dire que certaines pous-

1. Multaque prseterea tibi possum commemorando Argumenta fidem dictis corradere nostris ; Verum animo satis hœc vestigia parva sagaci Sunt, per quae possis cognoscere cetera tute. Namque canes ut montivagœ persaepe ferai Naribus inventant intectas fronde quiotes, Cum semel institerunt vestigia certa viaï, Sic alid ex alio per te tute ipse videre Talibus in rébus poteris, csecasque latebras Insinuare omnes, et verum protrahere inde.

sières cosmiques, les pluies de pierres, les étoiles filantes sont comme des matériaux non employés dans la construction des mondes l.

Ne craignons pas de multiplier les exemples de ces descriptions et de ces analogies qui ont souvent une grande force démonstrative. Pensons un peu comme Lucrèce lui-même qui ne croit pas que son sujet, si difficile qu'il soit, puisse rebuter le lecteur. Lucrèce nous apprend que les atomes et tout dans la nature est toujours en mouvement. Il entrevoit ce grand principe de la physique moderne qui enseigne que les forces générales de la nature ne se reposent jamais même dans le monde inorganique, que rien n'est absolument stable et, comme on l'a dit, que tout oscille, la molécule aussi bien que l'océan, a Tout est mouvement, disait Galilée, et qui ignore le mouvement ignore la nature. » Nous ne voyons pas cette agitation perpétuelle des atomes dans les corps, parce que nos organes sont trop grossiers pour la saisir. Ces corpuscules sont trop éloignés de nous par leur petitesse, et cette espèce de distance nous dérobe leur mobilité. Il était malaisé de rendre ces idées intelligibles et claires. Deux comparaisons d'une grâce et d'une grandeur homériques, où les images sont encore des preuves, vont jeter la lumière sur cette théorie et ces lointains mystères de la science.

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