DE LA NATURE
Le cinquième livre est comme le couronnement du système des atomes. On y voit enfin dans le plus vaste ensemble ce que le tumulte de la matière livrée à elle-même a pu produire ; brillante peinture qui embrasse l'histoire de l'univers et de l'homme, où sont abordés en môme temps, avec la plus confiante témérité, les plus grands problèmes de la physique, de la religion, de la morale.
Le chaos se débrouille, les atomes de même nature se cherchent et s'assemblent; les plus pesants se précipitent et forment la terre; l'air, plijs léger, s'élève et flotte au-dessus, et la matière ignée, plus subtile encore, se répand autour du monde qu'elle enveloppe de ses feux. Les astres commencent à paraître et prennent leur course. Après avoir explique les causes de leurs mouvements en disciple d'Épicure et avec les faibles lumières de l'école, le
poète fait voir comment la terre donna naissance aux plantes, aux arbres, aux animaux, aux hommes; comment, dans ce premier enfantement, des monstres, informes ébauches de la nature, incapables de vivre et de se reproduire, périrent à jamais; comment des espèces d'animaux, trop faibles pour se défendre, s'éteignirent. Ensuite il nous fait assister à la vie des premiers humains, de ces rudes enfants d'une terre encore vigoureuse, qui cherchent dans les forêts leur sauvage nourriture et luttent contre les bêtes féroces. Peu à peu les mœurs deviennent moins farouches-, l'amour, le mariage, le désir de protéger les femmes et les enfants, unissent entre eux les premiers chefs de famille par une sorte de convention tacite et les empêchent d'opprimer la faiblesse. De là un commencement de société que l'invention du langage étend bientôt et fortifie. L'ambition fait les rois, la royauté partage les terres et crée la propriété; de longues anarchies font établir les lois, la terreur enfante les religions. Cependant la découverte du feu et des métaux donne naissance à l'industrie, fournit des armes plus terribles à la guerre et d'utiles instruments à l'agriculture. On s'essaye aux arts de pur agrément, on invente la musique. Guidé par le hasard, excité par le besoin, éclairé par son génie, l'homme a trouvé les arts, les sciences, que l'expérience accroît et perfectionne chaque jour. Déjà il habite des villes, déjà il lance des navires sur la mer, l'écriture lui permet de fixer sa pensée, et les poêles commencent à raconter son
histoire à la postérdtë. Lucrèce ne s'arrête qu'au moment: où s'ouvrent les annales des nations. Il fait revivre ces âges lointains qui n'ont pas d'histoire, qui sont hors de notre portée, dont il ne reste ni monuments, ni souvenir, en deçà desquels la tradition s'arrête et qu'on ne peut aborder qu'à l'aide des inductions les plus aventureuses.
Le poëte traverse avec une confiance intrépide les plus difficiles problèmes posés par la science moderne. Quand il peint la formation du monde et les différents âges de la création, il fait penser à la Théorie de la terre de Buffon, au Système sur les planètes et aux Époques de la nature; quand il parle des races disparues qui n'ont pas su vivre ni se perpétuer, il semble soupçonner certains faits sur lesquels repose l'ouvrage de Cuvier, des Révolutions du globe; quand il explique la naissance et la marche des astres, il a la même ambition que Laplace dans son Système du monde; enfin, lorsqu'il décrit l'origine des sociétés, des gouvernements et des lois, il agite de grandes questions que les publicistes et les philosophes des deux derniers siècles aimaient à traiter, depuis Grotius jusqu'à J.-J. Rousseau. Hàtons-nous de dire que le hardi poëte n'a point toujours jeté beaucoup de lumière durable sur ces lointaines obscurités de la science physique ou sociale. Alais quand il s'agit de si grands objets, les erreurs mêmes ont leur prix. Un puissant intérêt philosophique et moral s'ajoute à celui de la poésie dans cette étonnante peinture, qui est la plus vaste en
ce genre, la plus suivie, sinon la plus parfaite, que nous ait laissée l'antiquité.
Ce n'est point à la légère qu'au sujet de ces hypothèses antiques nous avons prononcé le grand nom de Laplace. Le rapprochement peut paraître forcé à qui n'a lu que le cinquième livre, où les idées du poëte, trop mêlées de discussions accessoires, ne sont point assez ramassées, ne forment pas un ensemble lumineux et nagent, pour ainsi dire, dans une dispersion peu systématique. 11 faut les voir réunies et condensées dans l'éclatant et harmonieux résumé qu'en a fait Virgile dans ses Bucoliques, où cette cosmogonie s'échappe à flots pressés de la bouche d'un dieu :
« Il chantait comment dans les vastes espaces du vide se trouvaient confondus d'abord les principes de la terre, de l'air, de la mer et du fluide igné, comment de ces premiers éléments tout était sorti, comment le inonde enfant a pris de la consistance, comment la croûte terrestre s'est affermie, rejetant peu à peu les eaux de Nérée clans le bassin des mers, donnant aux objets mille formes diverses; il disait la terre s' étonnant à l'éclat nouveau du soleil, les nuages montant dans l'espace pour retomber en pluie, les forêts apparaissant pour la première fois et les rares animaux errants sur des montagnes inconnues, enfin l'homme... »
Namque canebat, uti magnum per inane coacta Semina lerrarumque animaoque marisque fuissent
Et liquidi simul ignis : ut his exordia primis Omnia et ipse tener mundi concreverit orbis, Tum durare solum et discludere Nerea ponto Cœperit et rerum paulatim sumere formas : Jamque novum terrae stupeant lucescere solem, Altius atque eadant submotis nubibus imbres, Incipiant silvœ quum primum surgere, quumque Rara per ignotos errent animalia montes... (VI, 31.
Qu'on veuille bien peser chaque mot et remarquer la suite et la gradation de ces évolutions de la matière. Si, comme poésie, ces vers sont des plus admirables, comme science antique, ils nous paraissent prodigieux1.
On a souvent comparé Lucrèce à Buffon. Dans plusieurs ouvrages de notre grand naturaliste on rencontre en effet des descriptions qui rappellent des vers célèbres du Poème de la nature. Ils se ressemblent surtout par l'audace de leur entreprise scientifique. Mais il ne faut pas pousser plus loin la comparaison, de peur de rendre au poète des honneurs qu'il ne mérite pas. Sans doute Lucrèce a embrassé dans le cinquième livre un grand nombre de problèmes que Buffon cherche à résoudre. Pour raconter et décrire l'origine des choses, tous deux sont forcés par leur sujet même de pénétrer dans les ténèbres des âges à l'aide d'hypothèses téméraires et de mêler, comme dit Buffon, la fable à la physique. Mais tandis que l'un fonde ses conjectures sur des faits, recueille avec patience les