Ilist. nat., variétés dans l'espèce humaine
30'2 CIIAPITRK VIII.
cris différents qui sont devenus peu à peu des paroles, comme les animaux qui expriment par des sons variés la crainte, la douleur, la joie.
Quum pecudes mutae, quum denique secla ferarum
Dissimiles soleant voces variasque ciere,.
Quum metus aut dolor est, et quum jam gaudia gliscunt.
11 s'oppose à Pythagore et à Platon qui prétendaient qu'un être supérieur, un homme de génie avait inventé seul un langage tout fait et l'avait ensuite appris aux autres. La théorie de Lucrèce occupe encore aujourd'hui une grande place dans la science, et les philosophes qui ne l'adoptent pas prennent du moins toujours la peine de la réfuter.
Selon Lucrèce le langage est si naturel que le petit enfant, dont l'organe n'est pas encore formé, essaie déjà de se faire comprendre par signes et laisse voir ainsi qu'il se sent fait pour parler un jour. Ce naïf effort est comme la première et lointaine révélation de cette faculté qu'il n'aura que plus tard. La démonstration de Lucrèce est aussi précise que poétique :
L'enfant muet encore déjà parle du geste. Montrant du doigt l'objet qu'il aime ou qu'il déteste. Tout être est averti de son futur pouvoir Dont il tente d'user môme avant de l'avoir: Vois le jeune taureau qui, la tète baissée, Menace do la corne encore non poussée ; Bien avant-tl'étre armé de la griffe ou la dent De la gueule et des pieds un lion se défend ;
Surpris dans son berceau, l'oiselet le plus frêle
Se confie au duvet tremblotant de son aile1. (V, 1029.)
Est-il surprenant que l'homme, ayant reçu de la nature un organe délicat, ait poussé, selon ses diverses sensations, des cris différents qui sont devenus peu à peu des paroles, quand les animaux, même les plus sauvages, expriment par des sons variés la crainte, la joie, la douleur, et tous les sentiments avec leurs nuances.
Quand l'énorme molosse au seuil de la maison Se dresse inquiété par un premier soupçon 11 gronde sourdement; les lèvres retirées, Il traîne un lent tonnerre entre ses dents serrées ; Mais si l'obscur soupçon devient clair sentiment, Sa fureur se déploie en un vaste aboiement. Et lorsque sous sa langue et sa patte innocente 11 roule, en se jouant, sa famille naissante, Que sous sa dent terrible il lève son en tint Et feint de l'engloutir, heureux et triomphant, Son petit cri d'orgueil et son murmure tendre N'est pas ce hurlement si long qu'il fait entendre,
Non alia longe ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguœ, Cum facit ut digito qua? sint prœsentia monstrent. Sentit enim vim quisque suam quoad possit abuti. Cornua nata prius vitulo qnam frontibus exstent, Illis iiatus petit atque infensus inurget; At catuli pantherarum, scymnique leonum Unguibus ac pedibus jam tum morsuquc répugnant, Vix etiam cum sunt dentés unguesque crcati ; Alituum porro genus alis omne videmus Fidcre, et a pennis tremulum peti-rc auxiliatum.
Quand seul dans sa prison il se pleure oublié, Que coupable et rampant du maître il fuit le pié.
Du hennissant coursier l'accent est-il le même Quand il suit, crins au vent, la cavale qu'il aime, Que tout étincelant déjeune grâce il court Éperdu sous un trait, le trait aile d'amour, Ou quand ses fiers naseaux appellent la bataille, Ou que sous un effroi son vaste corps tressaille?
Les stupides oiseaux, faucons, brigands des airs, Et plongeons demandant leur vie au flot des mers Font parler autrement ou leur crainte ou leur joie Ou leur fureur criarde en disputant la proie. Même il est des oiseaux dont les rauques chansons Changent selon l'humeur des mobiles saisons. Des corbeaux par les cieux quand fuit la noire bande, Par des cris différents elle annonce et demande, Comme un devin, dit-on, qui prévoit l'avenir, La pluie ou l'aquilon, l'orage et le zéphyr.
Puis donc que l'animal et muet et sauvage Dans ses transports divers trouve un divers langage, L'être humain, mieux doué, par de plus clairs instincts Dut pouvoir aux objets donner des noms distincts1.
1. Irritata canum cum primum magna molossùm Mollia ricta fremiuit duros nudantia dentés, Longe alio sonitu rabies districta minatur. Et cum jam latrant et vocibus oninia comptent; Et catulos blande cum lingua lambere tentant, Aut ubi eos jactunt pedibus, morsuque petentes, Suspensis teneros imitantur dentibus baustus, Longe alio pacto gannitu vocis adulant, Et cum deserti baubantur in aedibus, aut cum Plorantes fugiunt summisso corpore plagas.
Sur l'origine des religions ses idées peuvent choquer plus d'une doctrine, mais si elles ne rendent pas compte de tous les faits religieux: qui se sont passés dans le monde, elles expliquent du moins, avec la plus énergique précision, l'établissement des cultes antiques, qui ne sont fondés que sur la terreur. Ces vues ont paru si justes à Buffon qu'il les a reprises dans sa Septième époque, en retraçant il est vrai, d'une main plus légère et plus circonspecte, ce que Lucrèce peignait hardiment avec la violence d'une irréligion déclarée.
Il y a dans ce livre des vers bien remarquables sur les progrès de l'industrie. Le savant poëte eslime que de la découverte du feu date le commencement de toute civilisation. Il entrevoit ce que
Denique, non hinnitus item differre videtur, Inter equas ubi equus florenti œtate juvencus Pinnigeri saevit calcaribus ictus Amoris Et fremitum patulis ubi naribus edit ad arma Et cum sic alias concussis artubus hinnit? Postremo, genus alituum variaeque voluercs, Accipitres atque ossifragœ mergique mariais Fluctibus in salso victum vitamque petentes, Longe alias alio jaciunt in tempore voces, Et cum de victu certant prœdaîque répugnant.
Et partial mutant cum tempestatibus una Raucisooos cantus cornicum secla vetusta Corvorumque grèges, abi aquam dicuntur et imbres Poscere, et interdum rentes aurasque vocare.
Ergo, si varii sensus animalia cogunt, Muta tamen quom sint, varias emittere voces; Qnanto mortales magis œquum est tuai potuisse Dissimiles alia atque alia res voce notan?
l'archéologie la plus récente vient seulement de démontrer, à savoir la succession des trois âges de pierre, de bronze, de fer :
Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuerunt Et lapides, et item silvarum fragmina rami... Et prius acris erat quam ferri cognitus usus.
Tout dans cette difficile peinture n'est pas d'une égale exactitude. L'imagination du poëte supplée quelquefois, non sans naïveté, à la science impuissante du philosophe. Ainsi, Lucrèce assigne une singulière origine à la propriété. Il imagine que les rois firent le partage des terres et des troupeaux en donnant plus ou moins à chacun de leurs favoris en proportion de sa beauté ou de sa force, parce que, en ce temps-là, c'étaient les qualités qu'on estimait le plus. Observation juste, faite bien souvent par les voyageurs anciens et modernes qui ont décrit les mœurs des peuples barbares. Mais l'existence même de la royauté suppose déjà que les hommes avaient quelque chose à défendre et, en admettant même qu'elle ne fût d'abord qu'une usurpation et une tyrannie, elle n'aurait pas eu d'intérêt à s'établir si les sujets n'avaient rien possédé, Avec plus de vraisemblance, Buffon et Rousseat pensent que ce fut la culture des terres qui amena leur partage et que la propriété dut fonder les gouvernements et les premières règles de justice. La plus haute antiquité n'a-t-elle pas donné à Cérès l'épithète de législatrice? Dans la suite de ce tableau
l'imagination de Lucrèce, se montrant plus naïve encore, se figure que les rois ont été renversés et mis à mort par une révolution populaire et que, pour sortir de l'anarchie, on institua des magistratures. Il semble calquer l'histoire des sociétés primitives sur celle de Rome, il pense sans doute à l'expulsion des Tarquins et à l'établissement du consulat, et fait du reste une belle peinture d'une démocratie républicaine, qui n'a que le défaut d'être placée dans les premiers temps du monde :
Les rois morts sous le fer, leur sceptre ensanglanté,
De leur trône en débris l'antique m;ijes!é,
Et leur bandeau superbe, épars dans la poussière,
Pleuraient leur déshonneur sous le pied populaire.
Tenir sous s"on talon ce qu'on a redouté
Four qui trembla longtemps c'est rage et volupté.
Mais comme au plus vil peuple il allait dans sa chute
Ce pouvoir convoité que chacun se dispute,
Sur la foi du plus sage on proposa des lois
Avec des magistrats gardiens de tous les droits.
Par la lutte épuisée alors la race humaine
Comprenant le bienfait d'une commune chaîne,
Chacun prêta son front et reçut sans ennui
Un joug qu'on imposait aux autres comme à lui *.
Ergo, regibus occisis, subversa jacebat Pristina maj estas soliorum et scci>tra superba; Et capitiS summi praeclarum insigne cruentum Sub pedibus vulgi magnum lugebat houorem : Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.
Res itaque ad sumniam fsecem turbasque redibat, Imperium sibi cum ac summatum quisque pitebat,
On retrouve ailleurs ce même mélange de vérité et de fantaisie' par exemple, dans le tableau où paraît la suite des inventions guerrières qui commencent avec la première industrie et que depuis le génie humain n'a cessé de pousser jusqu'à la perfection la plus destructive. Que l'homme, après la découverte du fer, s'en soit forgé d'abord une arme, qu'il ait fait du cheval l'irrésistible auxiliaire de sa fureur; qu'il ait lancé sur l'ennemi des chars meurtriers et même certains monstres sauvages plus ou moins difficiles à discipliner, toute l'histoire ancienne est là pour le prouver; mais qu'il ait dressé pour le combat les taureaux, les sangliers et les lions, aucun fait, ce me semble, ne permet de l'affirmer. Combien des alliés si terribles et d'une humeur si brutale eussent été dangereux pour ceux qui les auraient employés, Lucrèce le sait lui-môme, à en juger par sa propre peinture, si poétiquement tumultueuse :
Quand le fer fut trouvé, le hardi combattant
Dompte un cheval farouche, ose en presser le flanc,
Et sur les ennemis par les airs il s'enlève,
Le frein dans une main et dans l'autre le glaive.
Bientôt au même joug unissant deux coursiers,
Il dirige debout le vol des chars guerriers
Et, pour mieux moissonner dans les champs du carnage,
Inde magistratum partim docuere creare, Juraque constituera, ut vellen.1 legibus uti.
Nam genus humanum, defessum vi celorc œvom, Ex inimicitiis languebat; quo magis ipsum Sponte sua cecidit sub leges arctaque jura.
D'un char armé de faux le quadruple attelage, Ce n'est pas tout encore, et l'Africain apprend Au monstre dont la trompe est un hideux serpent A porter une lour et l'horreur de sa taille Et son poids dans les rangs de la vaste bataille. C'est ainsi que la guerre, habile en ses fureurs, Sans cesse imagina de nouvelles terreurs, En donnant aux mortels acharnés à se nuire D'effroyables leçons dans l'art de se détruire. Même l'on essaya pour ces sanglants travaux La dent des sangliers, la corne des taureaux ; Et le Farthe imprudent s'avança dans la plaine Précédé de lions que tenaient à la chaîne, Sous l'empire du fouet, de rudes conducteurs Oui devaient en régler les sauvages ardeurs. Espoir vain ! Par le bruit, par le sang animées, Ces bêtes au hasard plongent dans les armées, Partout flotte et bondit leur crinière ; les rangs S'ouvrent épouvantés sous d'affreux cris errants. Le coursier n'écoutant frein, ni voix, ni caresse Se refuse aux combats immobile, et se dresse. Les lions en tous sens par leur rage entraînés Ou retournent sur ceux qui les ont déchaînés, Ou bien sur un fuyard s'élançant par derrière S'abattent avec lui d'un bond dans la poussière, Et sous l'ongle et la dent le tenant embrassé, De leur énormité pèsent sur le blessé. * (V, 1296.)
1. Et prius est annatum in cqui conscendere costas, Et moderarier hune frenis dextraque vigere, Quam bijugo curru bolli tenture pericla. Et bijugum prius est, quam bis conjungere binos, Et quam falciferos armatum ascendere currus. Inde boves Lucas turrito corpore, tetros, Anguimanus, belli docuerunt volnera Pœni Sufferre, et magnas Martis turbare catervas.
La plus incontestable vérité dans la sombre peinture des premiers âges est la vérité de la couleur. Elle produit l'illusion et donne du crédit et de la vraisemblance aux inventions du poëte. Lucrèce s'est bien gardé de placer à l'origine du monde les aimables félicités de l'âge d'or. Ce n'est pas une idylle que la vie de ces premiers hommes, créés par le hasard, misérables enfants d'une aveugle nature, abandonnés par elle à leur ignorance et à leur dénûment, cherchant leur nourriture sous un chêne, se couchant nus sur une terre nue, comme des sangliers, vigoureux, mais sans autres armes que des pierres et des branches arrachées aux arbres, surpris pendant leur sommeil au fond de leurs cavernes par quelque monstre plus puissant, dévorés,
Sic alid ex alio peperit discordia tristis, Horribile humanis quod gentilius esset in armis, Jnque dies belli teiToribus addidit augmcn. Tentarunt etiam tauros in mœnere belK, Expertique sues ssevos sunt mittere in liostes; Et validos Partlii prae se misère leones Cum ductoribus armatis ssevisque magistris Qui moderarier lus possent, vinclisque tenere : Nequidquam, quoniam permixta cœde calentes Turbabaut sa:vi nullo discrimine turmas, Terrificas capitum quatientes undique cristas; Nec potcrant équités fremitu perterrita pquorum Pectora mulcere, el frenis convertere in bostes Irritata leae jaciebant corpora saltù Undique, et adversum venientibus ora petebant, Et ncc opinantes a tergo diripiebant, Deplexaeque dabant in terrain volnere victos, Morsibus adfi\a? validis atque unguibus uncis.
engloutis, « se sentant descendre vivants dans un sépulcre vivant, » ou bien, échappés à la griffe de leur ennemi, courant à travers la plaine avec d'horribles cris, leurs mains tremblantes appliquées sur leurs hideuses blessures qu'ils ne savaient guérir. Un poêle des âges classiques eût sans doute reculé devant de pareilles descriptions; le goût scrupuleux d'un Virgile en eût un peu dissimulé l'horreur sous l'élégance et l'harmonie. Mais s'il est permis de peindre avec brutalité une nature brutale, si ce que nous appelons la couleur locale est un charme, on ne peut qu'admirer ces scènes hardiment dépeintes auxquelles d'ailleurs conviennent, par une heureuse rencontre, une langue encore rude, une versification peu polie. C'est une consonnance et une vérité de plus. Si on éprouve un regret en lisant les passages analogues de Buffon , c'est que le soin de l'harmonie et le balancement des périodes donnent à la description de la nature brute un trop délicieux accompagnement.
Cette vérité de couleur se retrouve dans les scènes plus douces où paraissent les plaisirs et les amusements des premiers hommes. Tout est alors d'une grâce vraiment rustique et même un peu sauvage. Lucrèce est loin de prêter à ces premiers nés de la nature les sentiments raffinés des bergeries. Ces rudes humains ne se livrent à la joie que quand ils sont bien repus. Si le ciel est serein, s'ils ont trouvé un doux gazon près d'un ruisseau frais, ils ne désirent plus rien, ils se rassemblent, ils s'essayent à la
musique et à la danse: avec quelle rude simplicité ces vers nous le dironl :
D'harmonieux oiseaux l'homme imitait les sons Bien avant de former ces savantes chansons, Ces vers, enfants de l'art, délicates merveilles, Dont il aima depuis à charmer ses oreilles. Le zéphyr qui soupire à travers les roseaux Leur apprit à souffler dans les creux chalumeaux, Et, par un lent progrès, la lèvre sut répandre, Sous les mobiles doigts, l'accent plaintif et tendre Des flûtes, dont l'usage enfin fut découvert Dans les divins loisirs des bois et du désert. C'est ainsi que par l'art et le cours des années Toutes inventions au jour sont amenées.
Tels étaient des humains les doux jeux au moment Où, la faim apaisée, ils trouvaient tout charmant. Couchée en cercle ami souvent- leur troupe oisive Sur un gazon moelleux, au penchant d'une rive, Sous le murmure frais d'un arbre aérien, Trouvait le vrai bonheur qui ne vous coûte rien, Surtout quand la saison et souriante et pure Des fleurs sur les prés verts ranimait la peinture. Puis naissaient gais propos, longs ris, bruyants éclats Où la muse prenait ses agrestes ébats : Feuille et fleur sur leur front, à leurs flancs, sans cadence Tous essayaient ensemble une robuste danse, Heureux et fiers de battre, en sauvages enfants, La terre, leur nourrice, au bruit des pas pesants. Quels cris montaient au ciel et quel rire sonore ! Oh! qu'ils paraissaient beaux ces jeux nouveaux encore1 !
lY, 1378.)