‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 82 sur 88 · At liquidas avium voces imitarier ore · texte numérisé non relu

At liquidas avium voces imitarier ore

Ante fuit multo, quam levia carmina cantu

Ce vif et juste sentiment de la nature que nous remarquons dans ce cinquième livre paraît du reste dans tout le poème sous les aspects les plus divers. Le poëte qui chantait la nature devait plus que tout autre s'intéresser à elle. Lucrèce non-seulement aime la vie rustique et simple, mais il en fait son idéal philosophique. La campagne est pour lui le vrai séjour du repos et du bonheur, le plus sûr asile contre les passions. De plus, chose rare dans l'antiquité, il éprouve déjà ces émotions variées et profondes que le spectacle de la nature peut

Concelfibrare homines possent, auresque juvare. Et Zephyri, cava per calamorum, sibila primum Agrestes docuere cavas inflire cicutas.

Inde minutatim dulces didicere querelas, Tibia quas fundit, digitis pulsata canentum, Avia per nemora ac silvas saltusque reperta, Per loca pastorum déserta atque otia dia. Sic unum quicquid paulatim protrahit setas In médium ratioque in luminis erigit auras. Htec animos ollis mulcebant atque juvabant Cum satiatc cibi : nam tum sunt omnia cordi. Ssepe itaque inter se, prostrati in gramine molli Propter aquœ rivum, sub ramis arboris altœ, Non magnis opibus jucunde corpora habebant, Prœsertim cum tempestas ridebat, et anni Tempora pingebant viridantes floribus herbas. Tum joca, tum sermo, tum dulces esse cacbinni Consuerant : agrestis enim tum musa vigebat. Tum caput atque humeros plexis redimire coronis, Floribus et foliis, lascivia Iseta monebat, Atque extra numerum procedere, membra moventes Duriter, et duro terrain pede pellere matrem; Unde oriebantur risus, dulcesque cacbinni, Omnia quod nova tum magis hsec et mira vigcbant.

donner à l'homme et que notre poésie contemporaine se plaît à exprimer. Il reste confondu devant l'accablante immensité des espaces infinis et des temps éternels; il est quelquefois saisi de ces frissons poétiques que ressent l'esprit à la pensée des grands mystères. Il comprend la beauté des lois ou leur horreur, il reconnaît et célèbre tour à tour avec douceur ou avec amertume les bienfaits maternels de la nature et ses duretés de marâtre. Déjà même il connaît, avant Virgile, ce sentiment délicat, faut-il dire cet art? qui sait prêter une âme aux êtres inanimés et qui répand sur toutes choses son universelle sympathie. Il y a pourtant une grande différence entre les deux poètes. Lucrèce étudie la nature, il l'observe, il la fait comparaître devant son mâle génie, il la juge, il la voit devant lui, il ne vit pas en elle. L'âme tendre et plus faible de Virgile a été plus loin et s'est abandonnée davantage à la nature. Lui aussi aurait voulu en sonder les mystères, mais faute de génie, dit-il lui-même, il s'est contenté de l'aimer. Il jouit de ses douceurs, de ses spectacles, de ses bruits, de ses parfums; il oublie en elle la science et la gloire, il s'y repaît de tristesses délicieuses ; il en a fait sa confidente et son idole. Lucrèce en demeure toujours le viril contemplateur et s'il est souvent ému, sa mélancolie est celle, non d'un poète qui se délecte de ses rêves, mais d'un philosophe qui médite et s'afflige.

De nos jours, où l'on fait volontiers aux poëtes an mérite de leur tristesse et où la mélancolie est regardée comme le charme suprême des vers, on n'a pas manqué d'écrire sur celle de Lucrèce des pages émues, mais qui ne sont pas toujours justes. Souvent on lui a prêté des sentiments trop modernes. On l'a pris pour un sceptique qui souffre de son scepticisme, en proie aux angoisses du doute, qui aspire à des vérités que sa doctrine ne lui donne pas, qui se sent dépossédé de ses anciennes^ croyances et, sans regretter précisément ce qu'il ne peut plus admettre, éprouve pourtant les troubles d'une raison non satisfaite. Ce sont là des sentiments qu'on ne peut, en général, attribuer au vieux poète romain, que par une sorte d'anachronisme moral. Lucrèce, au contraire, est sur tous les points content de sa doctrine, il n'en désire pas une meilleure. Je ne sais si même, dans toute l'histoire de la philosophie, on trouverait un autre exemple d'une conviction si entière, d'une foi si

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pleine, d'un attachement si obstiné à la parole d'un maître. Le poète n'est pas triste, parce que son système lui laisse quelque chose à regretter, mais la tristesse est dans le système.

Pour faire comprendre ce caractère de l'épicurisme, qu'on nous permette de nous figurer Lunée, comme d'ailleurs il se présente lui-même, méditant « durant le calme des nuits sereines » sur les plus grands mystères du monde -, supposons que, devant l'immensité de la nature et du ciel étoile, la suite de ses méditations soit celle qu'à l'aide de morceaux épars nous allons établir. Ce scia un chapitre analogue à ceux de Pascal sur l'univers et sur l'homme, dont la conclusion sans doute ne sera pas la même, mais touchante aussi, grave, austère et pleine de cette mélancolie qu'on rencontre toujours dans les hautes et vastes pensées.

D'abord qu'est-ce que le monde? Une aveugle combinaison d'atomes, l'œuvre du hasard, un ouvrage imparfait. Tandis que les autres philosophes admirent Tordre de l'univers au point de ne pouvoir attribuer un si bel arrangement l qu'à une intelligence souveraine, pleine de sollicitude pour l'homme, le poêle épicurien ne voit partout qu'une incurie désordonnée dont il l'ait un argument contre la croyance à une création divine :

1. Le bon sens populaire a donné au monde le nom de -/.ia^oz, de mundus, ce qui signifie, en grec et en latin, ordre, arrangement.

Pour moi, si j'ignorais le jeu des éléments* Au simple aspect du ciel, de ses dérèglements, De toutes les erreurs que montre la rature, J'oserais affirmer qu'une telle structure, Dont partout les défauts nous offensent les yeux, N'est pas faite pour nous, n'est pas l'œuvre des dieux. Ce monde, sur lequel le ciel roule et tournoie, Des sauvages forêts d'abord il est la proie ; Rocs, monts, vastes marais nous usurpent les champs, Et puis l'immense mer qui rompt les continents. Aux mortels retranchez encor deux parts du globe, Qu'un feu brûlant, qu'un froid éternel nous dérobe. Et le peu de terrain à nos besoins laissé Serait en quelques jours de ronces hérissé, Si, luttant pour sa vie et pour sa nourriture, L'homme ne repoussait l'assaut de la nature, Et s'il ne déchirait la terre, en gémissant Sur sa lourde charrue ou son noyau pesant. Car si le soc n'entrait dans la glèbe profonde Pour en solliciter la puissance féconde, Le germe ne pourrait sortir de son sommeil, Se lever dans les airs et flotter au soleil. Et quand ce doux espoir d'une rude culture . Nous montre enfin ses fleurs ou sa jeune verdure, Par les feux du soleil souvent il est brûlé, Noyé par l'eau du ciel, par les frimats gelé, Ou meurtri par les vents et leur fureur mortelle. Et pourquoi la nature encore nourrit-elle Et ces bêtes des bois et ces monstres marins, Tant d'ennemis cruels, la terreur des humains ? Pourquoi l'automne impur promenant son ravage ? Pourquoi la mort qui frappe au hasard le jeune âge'?

1. Quod si jam rerum ignorem primordia qure sint, Hoc tamcn ex ipsis cœli rationibus ausîm

Ainsi le détordre règne dans le monde; rien Q';es1 fail pour l'homme, qui est comme perdu dans celte confusion des éléments. Voilà déjà pour l'épicurien une source de réflexions amères. Les autres grandes doctrines de l'antiquité sont plus justes envers la nature, plus sages et moins exigeantes. Elles reconnaissent l'ordre général de l'univers, qui est visible. Les stoïciens surtout, pleins de confiance en la Raison universelle, qui croient à une Providence, déclarent que le mal physique n'est souvent qu'une

Confirmare, aliisque ex rébus reddere nuiltis, Ncquaquam nobis divinitus esse paratam Naturam rerum : tanta stat prœdita culpa. Principio, quantum cœli tegit impetus ingens, Iadc avidam partem montes sylvreque ferarum Possédera, tenent rupes vasUeque paludes Et mare, quod late terrarum distinct oras. Inde daas porro prope partes fervidus ardor, Assiduusque geli casus mortalibus aufert. Q iod superest arvi, tamen id natura sua vi Sentibus obducat, ni vis bumana résistât, Vitaî causa valido consucta bidenti Ingemere, et terram pressis proscinderc aratris; Si non, fecundas vertentes vomere glebas, Terraîque solum subigentes cioius ad ortus, Sponte sua nequcant liquidas existerc in auras; Et t;imen interdum magno quresita labore, Cumjam per terras frondent atque omnia flori nt, Aut nimiis torret fervoribus setherius sol, Aut subit! perimunt imbres gcHdœque pruinœ, Flabraque ventorum violento turbine vexant. Prseterea, genus horriferum Natura ferarum llumanœ genti infestum terraque marique Cur alit atque auget? cur anni tempora inorbos Apportant? quare Mors immatura vagatur?

apparence, ou une nécessité des choses, qui ne peuvent être autrement, ou un moyen d'exercer l'industrie et la vertu de l'homme. N'est-ce pas à Épicure ou à Lucrèce que s'adressent ces beaux mots d'Épictète : « Que crois-tu donc que fut devenu Hercule, s'il n'y avait pas eu le fameux lion et l'hydre et le sanglier et plus d'un homme inique dont il a purgé la terre? qu'aurait-il fait si rien de pareil n'avait existé? Il se serait enveloppé de son manteau et y aurait dormi... Comprends donc toul tout cela, jette les yeux sur les forces qui sont en toi et dis : « Envoie-moi maintenant, ô Jupiter, les u circonstances que tu voudras; car j'ai des res- « sources données par loi-même pour tirer parti de « tous les événements. » « Au lieu de cela, vous restez assis, tremblants, gémissants... c'est le manque de cœur qui fait de vous des impics1. » En effet, le mol épicurisme aurait voulu que la nature lui eût d'avance préparé un lit de repos; la loi du travail lui paraissait une oppression et une iniquité. Le stuïcisme. plus juste et plus vaillant, trouvait sa Eérénité dans son optimisme religieux et sa gloire dans la nécessité de la lutte.

Non-seulement le monde est mal fait, mais il va de mal en pis; il dégénère. Cette grande machine s'use à la longue et déjà nous sommes témoins desa vieillesse. Lucrèce va nous peindre en vers désespérés cette décrépitude progressive de la nature :

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