VI
qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature..., qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi-même. » A vrai dire, de telles pensées ne sont pas tristes, ou du moins elles n'ont que la tristesse de leur sévère grandeur. Les plus belles doctrines inorales ont toujours recommandé ces sublimes méditations. Avant les Pères de l'Église, avant Pascal, avant Bossuet, les stoïciens y trouvaient un texte de fortifiantes réflexions. Mais selon eux, si pour l'homme la part est petite de l'universelle matière, il porte du moins en lui une part de l'âme universelle : « Voilà ce qu'il te faut méditer, se disait Marc-Aurèle à lui-même, afin de le mettre dans l'esprit qu'il n'y a rien de grand que de faire ce qu'exige ta nature, et de souffrir ce que t'apporte la nature commune1.» Pour l'épicurien, l'homme n'est qu'un assemblage, une motte d'atomes, qu'un hasard heureux, ou plutôt, pour parler comme Lucrèce, un [hasard malheureux , appelle un instant à la vie, et dont les éléments bientôt dissous, dispersés, ballolés par l'inintelligente inconstance de la matière, servent à des créations nouvelles.
Le monde, sans repo.=, finit et recommence, D'èlre en cire mortel court et fuit l'existence.
I. Pensées, XII, cli. 32. — Voy. liv. V, 50 ; V, 21. — « Quota pars omnium sumus. » Séûèque, Lettres, 01. — Kpictète, Entret., I, 12.
Telle espèce s'étend, s'accroît et se nourrit
De tout ce qu'a perdu telle autre qui périt;
De la foule qui meurt, dans le plus court espace,
La foule qui renaît a déjà pris la place,
Et comme dans les jeux, aux fêtes de Vulcain,
Vole la torche errante allant de main en main,
Chaque race à son tour par une autre suivie
Lui transmet en courant le flambeau de la vie1. (II, 75.)
Que sont, en effet, la vie et la mort? Le résultat de la lutte aveugle et perpétuelle entre des atomes qui se recherchent et des atomes qui se repoussent, entre des mouvements créateurs et des mouvements destructeurs, qui, par une alternative infinie, éternelle, de victoires et de défaites, forment les êtres et les dissipent. Le monde n'est que l'immense théâtre de cette guerre entre deux principes qui se surmontent tour à tour et qui infligent à l'homme ou la vie ou la mort:
L'un ne peut toujours vaincre, et ce qu'il a détruit
Ne reste pas plongé dans l'éternelle nuit,
Et l'autre, par qui naît, grandit, s'élève un être,
Ne peut pas conserver toujours ce qu'il fait naître.
Principes ennemis et de vie et de mort
Se disputent le monde en un contraire effort ;
De toute éternité ces puissances rivales
Se balancent sans fin dans leurs luttes égales.
. . . Sicrerum summa novatur
Sempcr, et inter se mortales mutua vivunt.
Augcscunt aliœ gentes, aliœ minuntur;
Inque brevi spatio mutantur secla animantum,
Et quasi cursores vitai lampada tradunt.
Les germes de la vie ici, là, sont vainqueurs,
Mais pour céder bientôt aux germes destructeurs.
Tandis que le mourant sanglote, l'enfant crie
Au moment de toucher aux rives de la vie.
Le jour chasse la nuit, la nuit succède au jour
Sans qu'il cesse un moment, ce bruit lugubre et sourd ;
Là, près d'un noir bûcher, familles gémissantes,
Ici, vagissements et pleurs de voix naissantes1. (II, 569 w
Même clans les plus hauts principes de sa physique, on le voit, Lucrèce fait souvent de ces retours mélancoliques sur la destinée de l'homme. Il ne perd pas de vue cette victime de la nature. Combien ses accusations seront plus amères quand il peindra le plus grand malheur de l'être humain, sa naissance, son entrée dans la vie, où il est précipité malgré lui, où son premier cri est un pleur, comme s'il avait déjà le sentiment de ses misères futures! Sans doute il n'y a rien de bien nouveau dans ces plaintes qui sont de tous les temps. Salomon s'écriait déjà : « Étant né... je me suis fait entendre d'abord
1. Nec supcrare queunt motus itaque exitiales Perpetuo, ncque in œternum sepelire salutem ; Nec porro rerum génitales auctificique Motus perpetuo possimt servare creata.
Sic aequo geritur certamine prinripiorum Ex infinito contractum tempore bellum.
Nunc hic, nunc illic superant vitalia renim, Et superantur item : iniscetur funere vagor, Quem pueri tollunt visantes luminis oras ; Nec nox ulla diem, neqne noctem aurora secuta est, Quae non audierit mixtos vagitibus œgris Ploratus, mortis comités et funeris atri.
en pleurant comme tous les autres. » Bien des sages dans l'antiquité, Empédocle, Platon, Aristote et d'autres ont dit et redit que naître est un malheur. Pline l'ancien, dans un morceau célèbre, a fait de l'enfant, comparé aux animaux, une sombre peinture; Buffon l'a reprise, et les écrivains chrétiens ont dû à leur tour insister sur notre infirmité native. Mais personne n'a ressenti la profonde émotion de Lucrèce et n'a trouvé de si grandes images. Le poète épicurien est comme inspiré par son impiété et fait de cette humaine faiblesse un argument contre la Providence. Vous nous parlez de la sollicitude divine; eh bien, contemplez donc cet être si favorisé :
Le voilà, cet enfant, pareil au matelot Lancé sur un rocher par la fureur du flot ; Pauvre, nu, sans parole, et sentant sa misère, Il salue en pleurant les bords de la lumière, Quand du flanc maternel, avec de longs efforts, La nature l'arrache et le jette dehors. Ah ! je comprends qu'il pleure et se débatte et crie, Lui qui doit traverser tant de maux dans la vie M
L'ennemi des dieux trouve un aigre plaisir à
Tum porro puer, ut saevis projectus ab undis Navita, nudus humi jacet, infans, indigus omni Vitali auxilio, cum primerai in luminis oras Nixihus ex alvo matiïs natura profudit ; Vagituque Iocum lugubri complet, ut œquum est, Cui tantuin in vita restet transire maloruiii.
montrer que les animaux sont mieux traités, qu'ils ont reçu des armes, des vêlements, une facile nourriture, tandis que l'homme est nu, désarmé, indigent. Il accable l'homme de ces vers ironiques, pour mieux confondre la prétendue bonté de la nature ;
Les autres animaux, troupeaux, bètes des bois.
Croissent seuls, sans hochet, sans que la molle voix
D'une tendre nourrice éveille leur faiblesse
Et de ses demi-mots enfantins les caresse.
En toutes les saisons leur vêtement est doux ;
Pour défendre leurs biens leur faut-il comme à nous
Des armes, des remparts? Dure pour nous, la terre
Leur verse de son sein tout ce qui peut leur plaire,
Et même en les créant, la nature a pris soin
De leur tout dispenser selon chaque besoin 1. [V, 228.
Ici le chœur des grands écrivains, qui tout à l'heure répétait à l'unisson les plaintes de Lucrèce, se sépare de lui. L'irascible poète, aveuglé par sa doctrine, ne voit pas que cette faiblesse de l'homme est précisément la plus sensible preuve de sa puissance, puisque cet enfant, qui parait abandonné par la nature, finit par régner sur elle. Tout le