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Voyez! Louvre exigu d'un tout petit royaume...
Je répète une seconde fois ce que j'ai déjà dit ailleurs :
Tout ceci n'est point de la théorie pure, moins encore de la fantaisie poétique éclose au liasard du caprice et de l'inspiration. J'attache à cet ordre d'idées une telle importance que je regretterais, ici plus que partout ailleurs, de n'être pas sufTisamment clair et parfaitement compris.
Je suis heureux, du reste, d'avoir à fournir de mes idées et de mon œuvre un commentaire dont la haute autorité ne saurait être méconnue.
J'aurais pu sans doute, en m'inspirant d'une modestie que je ne tiens pas à affecter, j'aurais dû peut-être hésiter à reproduire un jugement dont je puis évidemment tirer quelque vanité. Mais je répéterai en prose ce que j'ai dit en vers :
Devrais-je ici le dire? Eh! mon Dieu, pourquoi non? C'est là ma récompense et l'exemple eu est bon...
Je ne me fais donc aucun scrupule de citer à l'appui du système si essentiellement progressif que j'ai développé dans ce troisième livre, l'opinion d'un homme qui sait et qui pense, qui a beaucoup vu et beaucoup comparé, dont les ouvrages enfin ont largement contribué à l'éducation agricole de tant d'autres et de moi-même.
Cela dit, je m'empresse de laisser la parole à M. Victor Rendu, dont il est ici question.
LES DÉFBICHEMENTS DE SÉMI.IIAC
« Lorsque le Gouvernement annonce sa résolution de tirer parti des terres incultes dont l'étendue attriste encore une si grande partie du sol de la France, il n'est
peut-être pas sans iiilérêt de voir ce qu'ont fait, dans certaines circonstances analogues, des liommes intelligents animés d'un véritable amour pour leur pays. Je ne connais, à cet égard, aucun exemple plus remarquable à citer que les travaux accomplis depuis quelques années aux environs du Puy, dans la Haute-Loire, par M. Charles Calemard de La Fayette.
Sa propriété de Sénilhac, à côté des terres d'alluvion de bonne qualité, otïre, sur les hauteurs, de nombreuses étendues de terres qu'on avait toujours regardées comme impropres à la culture, tant la couche arable était superficielle, encombrée de roches, et semblait opposer un obstacle invincil)le aux instruments; M. Calemard de La Fayette a prouvé que c'était là un étrange préjugé, et que ces terres vaines ou buges, souvent calcaires ou d'origine volcanique, réputées de nulle valeur, pouvaient payer utilement les avances qui leur étaient faites avec intelligence.
Son premier soin a été de débarrasser les buges des pierres et des roches qui les encombraient; en un mot, de procéder à l'épierrement et au défoncement. A l'aide d'un vigoureux bêchage où la pioche, le pic et le bident, instruments parfaitement appropriés aux sols pierreux, ont joué un grand rôle, la couche arable, dès ce premier travail, a doublé de profondeur : elle a été comme drainée, partout où le tuf scellé du sous-sol a été rompu, et a ouvert aux eaux un écoulement facile dans une couche souterraine plus perméable ; l'amélioration foncière a été complète là surtout où l'on a été assez heureux pour ramener à la surface des veines de marne ou de terre
volcanique qui, sou^;traites à l'action de l'almosphère, restaient enfouies sans bénéfice pour la végétation.
C'est donc par le défoncement que le propriétaire est arrivé au défrichement de ces terres vaines; il emploie la bêche concurremment avec la pioche comme le moyen le plus économique d'atteindre son but. Pour mener son œuvre à bien, il avait le choix entre deux procédés bien connus : le travail à la journée et le travail à la tâche. Mais le premier convertit le propriétaire en un véritable esclave qui ne peut perdre un seul instant de vue les ouvriers, servitude odieuse à tous et presque toujours inefficace dans ses résultais; le second semble, à première vue, laisser plus de liberté au propriétaire; mais si celui-ci ne surveille pas fréquemment ses travaux, il risque fort de n'avoir qu'une ébauche au lieu d'une opération sérieuse et définitive. Comme tant d'autres, y\. Calemard de La Fayette adopta d'abord le travail à la tâche, pour la conversion 4e ses terres vaines en terres arables, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que chaque fois qu'il quittait ses chantiers, la pioche devenait paresseuse, elle ne descendait plus qu'à 18 ou 20 centimètres, et quand ses ouvriers rencontraient un sous-sol pavé de roches, ils se gardaient bien de l'entamer, le bident courait dessus. C'était là un grave inconvénient, car par ce labeur frauduleux, le sol, imparfaitement et inégalement fouillé, restait sous l'influence de son vice originel : le peu d'épaisseur de la couche arable le laissait exposé, tour à tour, aux elTets désastreux de la sécheresse ou de l'humidité, il était condamné à ne porter ni luzerne ni sainfoin, tout au plus de chétives récoltes de trèfle.
Le problème qu'il s'agissait de résoudre était celui-ci : intéresser l'ouvrier à faire aussi bien en l'absence du propriétaire que si celui-ci l'eût surveillé sans relâche, en d'autres termes, amener l'ouvrier à travailler aussi consciencieusement que s'il se fût agi de son propre patrimoine : on sait que dans ce cas il n'épargne ni soins ni sueurs.
« Nécessité d'industrie est mère, » dit le proverbe. M. de La Fayette eut l'idée de payer spécialement l'extraction des pierres du sous-sol ("23 centimes par charretée de pierres); c'était trancher le nœud gordien; il était évident que, par cette convention bien simple, l'ouvrier n'aurait plus intérêt à épargner désormais les roches du sous-sol dont sa pioche pourrait faire justice. A partir de ce moment la cause fut gagnée. Grâce à ce contrat d'une extrême simplicité, qui n'exige ni clerc ni procureur, tout propriétaire, en face d'une population qu'il désire moraliser par le trahit, peut entreprendre, sans bourse délier et sans le sacrifice de sa liberté, le défoncement de terrains qui n'ont d'autres défauts que d'être encombrés de pierres et de n'avoir qu'une couche arable superficielle. Un pareil traité, fidèlement observé de part et d'autre, était une véritable conquête.
M. Calemard de La Fayette ne s'en est pas contenté; toute capitale qu'elle fût, ce n'était encore pour lui que la première période de ses défoncements. Il avait" rendu, il est vrai, à la culture, 33 hectares de^buges absolument incultes avant lui. Ces buges épierrées, défoncées et débarrassées, dans leur sous-sol, d'énormes quantités de roches qui s'opposaient à l'action des instruments de
labour, lui avaieût coûté 150 à 300 francs de travaux (l'amélioration par hectare; mais désormais elles étaient susceptibles d'une culture active et profitable; il en avait retiré de belles récoltes; celles-ci, dans sa pensée, devaient servir de prospectus pour appeler à la continuation de son œuvre des associés libres que le gain intéresserait à bien faire. D'ailleurs, l'étendue des terres vaines qui restaient à défricher était trop considérable pour que le propriétaire pût en entreprendre seul la régénération ; elles se trouvaient reléguées sur les points les plus éloignés et les plus ingrats de sou domaine ; il lui fallait, de toute nécessité, des pionniers de bonne volonté pour faire disparaître de sa propriété ces restes de barbarie qui la déshonoraient; le colonage temporaire fut alors un moyen puissant de salut.
Les premiers bêcheurs de M. de La Fayette avaient sollicité quelques parcelles de buges à défoncer pour leur propre compte ; ils voulaient essayer s'il leur serait possible, par un défoncement énergique, d'obtenir de ce terrain une récolte de pommes de terre. Que fit le propriétaire ? « J'étais trop intéressé, dit-il, à leur succès, pour ne pas l'aider de tout mon pouvoir. Je leur fournis la semence, et quant à la fumure, je donnai à chacun d'eux, pour 13 ares, 100 kilogrammes de chiffons trempés pendant une quinzaine de jours dans du purin et saupoudrés de plâtre au sortir de ce bain. La récolte de pommes de terre fut relativement fort belle pour l'année ; sur un sol de troisième classe, on obtint environ 160 hectolitres à l'hectare ; mon but était atteint, le système que je voulais inaugurer ne pouvait manquer de réussir après un
essai aussi encourageant. Il avait fait du bruit dans le pays parmi la classe ouvrière. L'hiver suivant je n'eus à offrir ni semence ni fumure. Cinq familles me demandèrent mes mauvaises terres à bêcher aux conditions qu'il me plairait de leur imposer. Comme je tenais à faire une chose à la fois équitable, durable et profitable pour tous, j'abandonnai deux récoltes consécutives à prendre sur le défoncement opéré ; j'eus la vive satisfaction de voir mes pièces de terre épierrées, défoncées et travaillées avec autant de soin que si mes colons eussent été euxmêmes propriétaires du terrain concédé : il est bon de dire que jamais mes fermiers n'avaient voulu entreprendre ces défrichements et les avaient déclarés à tout jamais impossibles. »
Pour ces sortes de travaux préliminaires, base de toute l'entreprise, M. Calemard de La b'ayette prête ses bœufs aux colons, et parfois aussi il les aide d'un homme ou deux pour l'enlèvement des pierres extraites du sol, que des vaches ne pourraient conduire hors du champ. Si le travail est héroïque et a donné lieu à de véritables tours de force, une gratification dont le chiffre varie de 1 à 5 francs par demi-hectare, est accordée comme indemnité : là se bornent les frais du propriétaire. On le voit, chacun trouve son compte à cette association improvisée. L'ouvrier, élevé à la dignité de travailleur libre, et usufruitier temporaire du sol que ses sueurs fécondent en l'arrachant à l'improduction, se met avec cœur à l'ouvrage, il travaille réellement pour son propre compte ; le propriétaire, de son côté, par cette combinaison, aussi simple qu'ingénieuse, en même temps qu'il fait le bien
autour de soi, améliore économiquement sa terre et rend ainsi un double service à sa conscience et à sa bourse. Pourquoi de pareils exemples ne sont-ils pas plus fréquents parmi nous ? Ils seraient, à coup sûr, la meilleure justilication de la propriété aux yeux de ceux qui la convoitent avec tant d'ardeur, comme une proie dévolue.
Au printemps, sur le bêchage d'hiver, les colons sèment des lentilles ou plantent des pommes de terre ; l'année suivante, ils prennent une récolle de seigle. Dans cette céréale, le propriétaire se réserve le droit de semer une graine fourragère, trèfle ou lupuline, qui, de prime-saut, contribue à la fécondité du sol et le met en voie de bonne rotation.
Tel a été le succès de cette heureuse initiative de colonage temporaire sur les terres vaines des environs du Puy, que plusieurs propriétaires l'ont introduit chez eux avec les résultats les plus satisfaisants ; quelquesuns même, dans ces deux dernières années d'extrême sécheresse, où les fourrages étaient fort rares et très chers, ont pu se faire abandonner gratuitement la paille des lentilles et du seigle sur les terrains défrichés : la récolte pure et simple du grain paraissait aux colons une compensation suffisante de leur pénible labeur. On devine sans peine que la vogue aujourd'hui est complètement acquise à ce mode de mise en culture des terres vaines dans l'arrondissement du Puy. Non seulement il ne manque pas de colons qui se présentent pour entreprendre de pareils défoncements et épierrements, mais plusieurs de ces valeureux pionniers, un peu moins besoigneux que leurs devanciers, mettent de leur bourse
et sans y être tenus par les conventions, quelques voitures de fumier, du plaire ou des cendres dans le sol défriché : ils comprennent, d'instinct, que c'est là de l'argent bien placé, et qu'ils retrouveront leurs avances grossies dun bon intérêt dans les deux récoltes qui leur reviennent de droit.
Le colonage temporaire, dans le système de M. Calemard de La Fayette, forme la seconde période de ses defoncements ; mais il n'en fait pas le couronnement de son œuvre, il l'emploie simplement comme transition à un troisième mode d'exploitation à plus longue échéance, le métayage à moitié fruit, destiné, selon lui, à alléger singulièrement le fardeau de la gestion du propriétaire. Le personnel de cet ordre d'exploitation, plus élevé, est pris parmi les colons temporaires qui ont montré le plus d'ardeur et d'intelligence dans leurs travaux de défrichement et de culture première. M. Calemard de La Fayette choisit, au centre d'un cantonnement qui, plus tard, doit constituer un petit domaine, autant de terrain que peut en défricher une famille dans l'intervalle d'un hiver à l'autre. Toutes les récolles provenant des terres défrichées sont partagées également entre le métayer à mifruit et le propriétaire, qui paye en outre à ce nouveau preneur, au fur et à mesure de sa tâche accomplie, la moitié de ce que le défoncement aurait coulé si le propriétaire l'avait fait exécuter pour son compte, à prix fait. Lorsqu'une certaine étendue de terrain a passé par le défrichement, le propriétaire fait à chaque métayer à mi- fruit l'avance de la semence et d'une paire de vaches, en lui affermant une portion de pré sur le pied de 200 francs
par hectare. L'an dernier, plusieurs de ces petits domaines étaient en pleine voie de création. Les métayers rivalisaient à qui mieux mieux d'ardeur dans ces travaux, qu'on ne croit possibles qu'autant qu'on en a été témoin, et qui, une fois achevés, doivent transformer de pauvres ouvriers en cultivateurs ayant leur bétail, leur ferme, leurs terres, et, de plus, riches de toutes les espérances que donnent les bras vigoureux et un confortable chez-soi. Bientôt M. de La Fayette aura sur les points extrêmes de sa propriété quatre métairies de ce genre, de 10 à 12 hectares chacune, là où ne croissaient naguère ni le genêt ni la bruyère des landes. Au fur et à mesure que le travail, l'ordre et l'économie font prospérer une métairie, le propriétaire y ajoute le vol du chapon pris sur les défrichements accordés aux colons, temporaires qui sont partis après avoir joui de leurs deux récoltes : la part qui lui revient dans le partage des fruits de ces petites métairies représente amplement la rente que payaient les anciens fermiers pour la totalité du domaine : on a donc bien raison de dire qu'une bonne action porte avec elle sa récompense!
Inutile d'ajouter que le propriétaire, dans ce système de faire valoir, se réserve vis-à-vis de ses métayers la complète direction de leur travail; il ne serait pas sans danger, dans les commencements surtout, de les affranchir de toute tutelle; celle-ci, du reste, est aussi paternelle qu'éclairée; l'autorité morale dont jouit le propriétaire, prêchant d'exemple par ses succès agricoles, la rend aussi douce que facile : tout le monde y trouve son compte, et dans cette république agri-
cole, nul ne sent le joug d'un gouvernement despotique. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois que l'heureuse initiative prise par M. Calemard de La Fayette pourrait recevoir une utile application sur bien des points de la France. On s'étonne et l'on se plaint non sans raison de la rareté, de plus en plus inquiétante, de la main-d'œuvre dans les campagnes. C'est un mal, sans doute, mais qu'at-on fait jusqu'ici pour retenir le journalier dans les champs et l'empêcher de grossir le torrent qui l'entraîne vers les villes?... Quand on songe à la condition si précaire de l'ouvrier, dénué de toute avance, sans autre capital que ses bras, incertain chaque soir du salaire du lendemain, on comprend sans peine qu'il se laisse séduire à l'appât d'une émigration qui se présente tout d'abord à ses yeux sous le prestige de journées payées deux fois plus cher qu'à la campagne. Les doléances, ici, ne suffisent pas pour conjurer le mal, il faut quelque chose de plus : il faut du cœur, il faut aimer sincèrement l'ouvrier et imiter M. Calemard de La Fayette, qui prend le pauvre prolétaire tel que la Providence le lui envoie, l'élève à la condition d'homme libre et indépendant. Voyez aussi quelle merveilleuse métamorphose s'opère sous vos yeux! Hier, cet ouvrier était sans gîte, sans travail, n'ayant amour ni souci de rien; aujourd'hui le voilà dans sa ferme, vivant du lait de ses vaches, travaillant avec sa charrue, son bétail ; suivant des yeux de l'espérance la récolte qu'il a semée dans le sol défriché et conquis par ses bras, il, n'est plus inquiet sur le sort de sa femme et de ses enfants ; il sait que le ciel ne manque jamais à ceux qui s'aident de leur bonne volonté; la pau-
mulent de dangers toujours prêts à descendre des sommets dévastés dans les plaines brusquement envahies, il faut avoir vu de près les inondations non pas seulement dans l'exercice de leurs ravages, mais surtout à leur origine, à leur point de départ, sur les sommets où, si on peut le dire, elles grandissent et se préparent pour la dévastation. D'intelligents efforts ont été faits pour obvier à ces éventualités redoutables. Mais il y a encore bien plus et bien mieux à faire ; mais on ne fera jamais assez.
m. Page 169, vers 10.
J'ai vu, j'ai vu de près cet émouvant spectacle...
L'inondation de 1846 a laissé dans la Haute-Loire des traces qui dureront toujours.
La Borne et le Dolaison, qui passent au Puy, ou aux portes du Puy, sont sujets, dans ce pays de versants rapides, à des transformations effrayantes.
Ce que j'ai dit d'un héroïque sauvetage et d'admirables dévouements n'est certainement que la vérité, mais n'est pas la vérité tout entière.
Jean Ferret, le seul héros de ce désastre que j'aie pu nommer, est un grand cœur qui a fait ce jour-là l'admiration de ses concitoyens; et la croix brillerait sur sa noble poitrine d'ouvrier, si l'admiration donnait les croix. En attendant, je fais à Ferret la justice que je puis faire, et je suis fier quand je lui serre la main.