Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notes
Le Poème du Cid (1) est la plus ancienne épopée espagnole conservée. Mais, avant lui, il en exista certainement d'autres. Sans parler du Rodrigo^ dont il sera question plus loin, du Ferndn Gonzalez, œuvre plus savante, mais encore animée du souffle épique, et du fragment de Pampelune, récemment découvert, on sait, depuis le beau travail de M. Menéndez Pidal, que les infants de Lara (2) eurent leur geste, et que probablement aussi le roi Rodrigue, Bernardo del Carpio, la Division du royaume à la mort de Fernando I, d'autres héros encore ou d'autres sujets avaient fait l'objet de diverses chansons. On en exhume actuellement les restes des Chroniques qui les ont utilisées. Ce travail a produit déjà d'heureux résultats, mais la méthode est délicate, car les Chroniques se prêtent complaisamment à ces reconstitutions. Quoi qu'il en soit, ni Ferdinand Wolf, ni Bartsch, ni Gaston Paris (3) n'affirmeraient plus aujour-
(1) Nous conservons le titre le plus connu en France. Ceux de Geste et de Chanson de Mon Cid peuvent se justifier respectivement par les vers 1085 et 2276.
(2) La leyenda de los Infantes de Lara, Madrid, 1896.
(3) Wolf, Studien..., p. 514; Bartsch, Rev. critique, 1886, n° 52 ; G. Paris, Hiat. poét. de Charlemagne, p. 203.
LE POEME DU CID =r^ d^iui sans doute que « l'Espagne n'a pas eu d'épopée >\ ou que ^v le Romancero est la vraie épopée de l'Espagne ^'>. L'Espagne a eu une épopée, et le Romancero, loin de l'avoir constituée, en est sorti. Tout ce que l'on peut retenir de ces affirmations prématurées, c'est que, à côté de l'énorme production épique de la France médiévale, ce que nous connaissons jusqu'ici directement de l'épopée espagnole esl bien peu de chose.
Il y avait cependant déjà le Poème du Cid. Utilisé antérieurement par quelques érudits, il tomba, en quelque sorte, dans le domaine public, du jour où Tomàs Antonio Sànchcz le publia, en 1779 (1). Peu s'en fallut d'ailleurs qu'il ne disparût lui aussi : il n'a été sauvé que par un seul manuscrit (dit de Bivar, ou d'Alejandro Pidal). Sous sa forme actuelle et dans la dernière édition de M. Menéndez Pidal (2), il contient 3730 vers, non compris les deux explicit des copistes. Il manque peu de chose, les vers du début et deux feuillets (entre les vers 2337-2338 et 3707-3708 respectivement). Il avait donc très sensiblement la longueur de notre Roland.
L'auteur est inconnu. Le v< Per Abhat ^- du premier explicit ne peut être que le scribe. Il terminait sa copie y<.enel m:s de Maya, en era de mille ce \c.\yiL\ anos ^^3), c'est-à-dire en 1307 de J.-C. Il n'est plus douteux, grâce à M. Menéndez Pidal, qu'il n'y ait eu plusieurs rcdac-
(1) Coîecciôn de poesias anteriores al siglo XV, tomo I, Madrid.
(2) Edition des Cldsicos castellanos, tome XXIV, 1913. C'est à cette édition que nous nous référerons pour la numérotation des vers, ainsi que pour le texte.
(3) L'on admet généralement que l'un des C de cette date a été gratté dans le manuscrit. — Le nom de Per Abbat, Fctrus Abbas. est fréquent au xiir siècle [Voy. Pidal, p. 17. note 2', mais surtout dans la régiou burgalaisc.
INTRODUCTION
lions antérieures (1). La longueur relative du texte, l'étude des variantes (d'après les Chroniques), d'autres raisons encore, tirées de la versification ou de la langue, donnent à penser que la transmission en fut plutôt écrite qu'orale, mais les indications du texte lui-même autorisent l'hypothèse que des fragments en pouvaient être aisément détachés pour des récitations publiques. Dans l'intervalle, des modifications nombreuses (additions, suppressions, interversions, contradictions, etc.) ont dû altérer le texte primitif, sans toutefois le modifier essentiellement.
A quelle date placer la composition de ce texte primitif ? Cette question a été naturellement étudiée par la plupart des critiques, depuis Amador de los Rios jusqu'à M, Menéndez Pidal (2), Sans entrer ici dans le détail de cette discussion, constatons que l'on est d'accord aujourd'hui pour placer cette date vers le milieu du xii*^ siècle. On s'appuie, pour le faire, sur certaines indications tirées du poème lui-même (3) et sur d'autres documents contemporains. Le plus important de ces derniers est une chronique latine de l'empereur Alphonse VII (4) qui se termine par un poème (du même auteur) sur la prise d'Almeria (1147), poème dont il ne reste que 371 hexamètres léonins. Quoique l'auteur n'ait pas assisté personnellement aux faits qu'il rapporte (5),
(1) Voir sur ces refundiciones, Pidal, Caniar, I, p. 124-136.
(2) Los Rios, Hist..., t. III, p. 126 et suiv. — Menéndez Pidal, Cantar de mio Cid„ t. I, p. 19 et suiv.
(3) Par exemple les vers 3003, où il est parlé du ^< buen eniperador -, et 3723, oii il est dit qu' « aujourd'hui les rois d'Espagne sont ses parents >^.Cf. Bertoni, op. cit,p. 8 et suiv.
(4) Ou peut la Ure dans Fiôrez, Esp. Sagr., 2« éd., XXI, p. 320-409.
(5) ^< Ab mis qui videriint didici et audivi. *
il y a des raisons sérieuses de croire que cette chronique et ce poème furent composes avant la mort d'Alphonse (1157). Or, aux vers 220-21, l'auteur fait allusion à des chansons sur « mon Cid » [mio Cidi saepe (1) vocatus, De qiio cantatur... . Sans doute, d'autres « chansons >•> avaient pu être composées déjà sur les exploits du Cid : les strophes lyriques latines, publiées par Kdelestand Du Méril (2), suffiraient à le prouver. Mais les termes très particuliers qu'emploie le chroniqueur-poète (mio Cidi) autorisent à croire que c'est bien réellement au Cantar de mio Cid qu'il pensait.
De 1 ensemble des indications relatives à la date, on peut donc conclure que notre poème fut vraisemblablement composé vers le milieu du xii- siècle, et plus précisément entre 1140 et 1157. Dès lors, une double remarque s'impose. La première, c'est qu'une cinquantaine d'années seulement s'étaient écoulées depuis la mort du héros, intervalle suffisant pour que la figure du Campéador se fût fixée, épurée, embellie au point de devenir un type véritablement castillan, et, si l'on veut, national, mais trop court toutefois pour que légendes et fables aient eu le temps de se multiplier autour d'elle et de la rendre méconnaissable, w Une génération peut suffire, dit Milà y Fontanals, à idéaliser un type, mais non à le défigurer ». De là le carac-
(1) Correction de Belle au semper du texte, impossible, aussi bien que le itsqitc d'E, du Ménl, pour des raisons de métrique.
(2)Bibl. Nat. Paris, 5132. E. du Méril, Poésies populaires latines, p. 308. Bcrtoni, op. cif, p. 197. — Les ressemblances entre ces strophes et certains passaf(es de la Gesia latina Roderici, publiée par Risco, sont curieuses. Elles ont été signalées par Ries, II. 213 et 218, et par Estlander, op. cit., Introduction, p. 28.
= INTRODUCTION
tére précis, très peu merveilleux (1) et quasi historique, conservé par le Poème, ainsi que son exactitude topographique. Et notre seconde remarque, c'est qu'entre la composition et la rédaction de 1307, cent cinquante ans, environ, s'étaient écoulés, pendant lesquels le texte, récité ou écrit, dut sensiblement s'altérer.
Sur la personne de l'auteur, aucun renseignement direct, non plus que sur l'endroit où il écrivait. Deux hypothèses doivent être retenues cependant. D'après la première (2), le poème serait sorti du monastère bénédictin de San Pedro de Cardena, à deux petites lieues au nord-est de Burgos. On peut l'appuyer sur les raisons suivantes. D'abord, la place importante qu'occupe ce monastère dans le Poème. C'est là qu'en quittant Bivar et Burgos, Rodrigue laisse sa femme et ses filles ; c'est là que se passe l'une des scènes les plus belles et le plus manifestement soignées par le narrateur (v. 235-390), C'est de là qu'on envoie plus tard des renforts (v. 1415-20). L'abbé sollicite ouvertement les libéralités de Rodrigue, bienfaiteur, ainsi que Chimène, d'autres monastères voisins (3) (v, 1444), Elles lui sont accordées, soit avant le
(1) Un seul fait surnaturel : l'apparition de l'ange Gabriel au Cid, v, 406-10. Encore n'est-ce qu'un songe, et peut-être même une imitation de l'épopée française. Le miracle a déjà plus déplace dans le Rodrigo.
(2) Voy. Rod. Béer, Zur Ueberlieferung.., p. 29-45,
(3) Voy, dans le Recueil des chartes de Silos, de D, Mari us Férotin, p. 21, la donation du 12 mai 1076 en faveur de l'abbaye de Silos, rédigée à Cardena, signée de Rodrigue et de Chimène, et confirmée par Siscgutus, abbé de Cardena.
— Sur les rapports du Cid avec Cardena et le rôle de saint Pierre dans sa légende, voy. Dozy, op. cit.. 3*= Partie, chap. MI. On connait la chronique légendaire de Cardena, attribuée à Gil Diaz,
LE POEME DU CID r^
départ (v. 250 et suiv.), soit après la prise de Valence (v. 1285). Le Cid, d'ailleurs, n'oublie pas, dans ses largesses, Sainte Marie de Burgos (v. 822), sous la protection de laquelle il se place dévotement à son départ pour l'exil (v. 218). On sait par des chartes de donation de 1098 et 1101, signées respectivement par Rodrigo et Chimène, que la mosquée valencienne f ut transformée en cathédrale sous l'invocation de Santa Maria, comme celle de Burgos. De même le culte de Saint Pierre y fut toujours si prépondérant que plusieurs auteurs affirment qu'elle lui fut spécialemenf consacrée (1). On sait d'autre part que c'est à Cardena que se développa de bonne heure, et avec une richesse particulière, la léeende du Cid. On y montra bientôt son tombeau, signalé par de vrais miracles. Son corps y était conserve comme une relique aussi précieuse que celles des deux cents moines égorgés par les Sarrasins le 6 août 872, ou que celle de saint Sisebuto, et non seulement son corps, mais ceux de tous les siens, — sans parler de son cheval Babicca et de ses épées Colada et Tizôn. On peut lire dans Florez (2), ou mieux, sur les murs de la chapelle dite de Saint Sisebuto, la liste de tous les rois, princes ou chevaliers enterrés à ses côtés : on y retrouvera à peu près tous les noms des personnages du Pocmc. Pour ces raisons, il était naturel que le souvenir du Cid se conservât là plus vivant que partout ailleurs, comme il est arrivé en réalité. Le culte du héros, qui faillit devenir officiellement un saint, y fut soigneusement entretenu, sinon exploité, par les moines. Les légendes fleurireni autour de son tombeau. Nul doute que la foule des
(1) Rev. de Filol. csp. t. v. cuad. 1. Antôgrafos inédiios del Cid y de Jimena, p. R. Mcncndez Pidal, p. 5.
(2) Esp. ^agr., XX VU, p. 123 et suiv.
INTRODUCTION
pèlerins que le « chemin français » amenait à Burgos, l'une des grandes étapes et l'un des grands hôpitaux (1) de la via Jacobitana^ n'allassent s'agenouiller à Cardena, devant le tombeau du Cid, comme ils s'étaient agenouillés, peu auparavant, à l'ossuaire de Roncevaux, ou au tombeau de Roland, à Blaye. Cardena devint un but de pèlerinage, le centre de ce culte national, et vraisemblablement aussi un lieu d'échanges intellectuels.
On ne saurait omettre non plus une considération inspirée par un parallélisme, qui, sans constituer une preuve, ne laisse pas d'être assez impressionnant. Ce fut surtout des monastères bénédictins de la région burgalaise, San Pedro d'Arlanza, Santo Domingo de Silos, San Salvador d'Ona, San Millan de la Cogolla, etc., que sortirent la plupart et les plus célèbres monuments de la primitive littérature. Cette partie de la Castille fut, selon l'expression de Flôrez, « la cuna (berceau) de la poesia castellana » (2). Or, notre poème est animé d'un vif esprit de piété, qui a frappé les critiques. M. Bertoni, par exemple, y note ^< une grande déférence pour le clergé, un caractère clérical vraiment remarquable » (3).
Nous n'irons pas cependant jusqu'à conclure, avec lui, que l'auteur fut un clerc, car la preuve directe manque, et son art, malgré sa connaissance assez précise de l'épopée française, reste plus près de celui des jongleurs populaires que de la « nueva maestria » cléricale. Mais nous verrions volontiers en lui l'un de ces
(1) UHospUal del Rey, ou de Saniia^go, de Burgos, est déclaré « el mas honrado é mas acabado de ciiantos son en los rey nos de Castilla y de Léon », dans une charte de Fernando IV du 15 septembre 1343 [Flôrez, XXVII, p. 4661.
(2) Flôrez, op. cit., XXVII, p. 69.
(3) // Cantare del Cid, p. 160.
LE POEME DU CID -^ r^,^=-r^^^^-^--=^^^- jongleurs de profession, clients et familiers des monastères bien achalandés, riches en reliques, où ils savaient trouver des auditeurs et de bonnesaubaines.Qr, celui de Cardena était naturellement indiqué, quand il s'agissait du Cid.
La conjecture de Béer et de Bertoni n'est point admise par M. Pidnl (1). Pour lui, l'auteur dut être un jongleur (peut-être mozarabe) de la région de Medinaceli ou de San Esteban de Gormaz, dans la province actuelle de Soria. Sa démonstration est surtout géographique. Il constate que cette région est celle que l'auteur connaît le mi-ux, celle dont il parle avec le plus de précision et où il revient avec une insistance hors de proportion avec l'insignifiance historique des événements qui s'y déroulent, ou même avec le plan de son oeuvre. Cette démonstration ne laisse subsister aucun doute. Suffit-elle, à elle seule, à ruiner la précédente hypothèse ? Je ne le crois pas. Cardeùa n'est pas si éloigné de San Esteban et de Médina que même un clerc de San Pedro ne pût connaître la topographie ou l'histoire récente de ce pays (2). A plus forte raison si l'on admet que l'auteur fut un jongleur, dont le métier était précisément de n< voir du pays v, et qui devait trouver à exercer fructueusement sa profession entre Burgos et Molina. Rien n'empêche, au surplus, de le croire originaire de l'un des endroits proposés, Mcdina, ou San Esteban, ou le Val de Arbujuelo. S'il attache une importance démesurée aux obscurs combats de Rodrigue en cette contrée, c'est sans doute qu'il la connaissait bien, et aussi qu'au temps de sa jeunesse, dans
(1) 'Voy. Cantar del Cid, I, p. 38 et suiv.
(2) De Cardena à San Esteban, environ 80 kilomètres; à Médina, 160 kilomètres.
INTRODUCTION
le premier quart du xii^ siècle, Maures et chrétiens achevaient de se la disputer.
Mais M. Pidal insiste sur un autre argument, qui, celuilà, nous semble sans réplique. Per Abbat désigne sous le nom de Sancho l'abbé de Cardena contemporain du Cid. Or, en réalité, c'était Sisebuto (1). Erreur singulière dans un poème « où tous les personnages nommés sont rigoureusement historiques », erreur inadmissible chez qui aurait fréquenté le monastère. La^ confusion est-elle attribuable à Per Abbat? Elle se retrouvera au § 85 1 de la Première Chronique générale , laquelle d'ailleurs a dû l'emprunter à une rédaction postérieure du Cantar. Remonterait-elle à l'auteur primitif? Mais plus nous nous rapprocherons de la vraie date des événements, moins l'erreur s'expliquera. Même en supposant que cet auteur ait été un jongleur mozarabe de Médina, il reste difficile d'admettre qu'à une cinquantaine d'années de distance il ait pu ignorer le plus illustre des abbés de San Pedro, le plus vénéré dans toute la contrée, le seul élevé aux honneurs de la sainteté, au tombeau duquel on se rendait en pèlerinage (2). On est par suite tenté de se demander si l'erreur ne proviendrait pas d'une
(1) Abbé de 1056 à 1081, puis, de nouveau, en 1085, mort en 1086. Il signe Sesegutus dans des chartes de Silos du 16 juillet 1073 et du 12 mai 1076. — Le seul abbé de Cardena nommé Sancho fut Sancho Guillén (vers 1302-1332), donc contemporain de Fer Abbat.
(2) « Arrebataba las atenciones y amor de todos los fieles comarcanos... ,Su sepulcroj visitado y venerado de gente que venia d encomendarse ci él,. » Lope de Frias, dernier abbé de Cardena (1524-50), dans Flôrez, op. cit., XXVII, p. 117 et suiv. — Un autre Sancho était abbé de S. Pedro d'Arlanza en 1147, donc à l'époque probable de la première rédaction.
fausse lecture, d'une abréviation mal comprise, ou peutêtre (c'était déjà l'hypothèse de Bergaiiza) (1) d'une confusion entre Sancho et Sancto. Mais l'hypothèse ellemême se heurte à ce fait que les mots el abbat don Sancho se trouvent plusieurs fois à l'assonance, par exemple aux vers 246 et 256. Il faut donc ou bien supposer un remaniement complet du texte primitif, ou bien — ce qui est plus probable — admettre que le jongleur ignorait réellement le nom véritable de l'abbé, ce qui est difficile à concevoir chez un clerc de l'abbaye.