‹ Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notesChapitre 2 sur 14 · ANALYSE DU POÈME. - LE SUJET ET LE PLAN · texte numérisé non relu

ANALYSE DU POÈME. - LE SUJET ET LE PLAN

Après une lacune (2), dans laquelle étaient résumées l'expédition de Ruy Diaz en Andalousie, sa victoire sur le comte de Cabra, et les raisons de l'exil du Cid, l'auteur nous montre ce dernier, quittant son château de Bivar, et exilé par le ressentiment du roi Alphonse VI (1081). Campé dans la glera, c'est-à-dire dans le large lit à moitié desséché de l'Arlanzôn, aux portes de Burgos (où personne n'ose le recevoir), le Cid réunit une petite troupe décidée à tenter fortune avec lui. Mais il lui faut de l'argent. Il charge donc le burgalais Martin Antolinez de lui en procurer, eu empruntant 600 marcs aux juifs Rachel et Vidas, auxquels il donne en garantie deux coffres pleins de sable, qu'ils ne doivent ouvrir d'un an, et qui sont censés contenir w de 1 or pur >^. Cet expédient lui fournit, en attendant mieux, de

(1) Cité par M. Pidai, p. 40, note 2. - On connait la double fonuc du proverbe : Albuen callar llaman Sancho, et Al buen callar llaman Santa. — Cf. Villalon, cité par Bochmcr, Diâlogo de la lon£ua, p. 495 : *... doquirea que

los autiguos hallavan 5aric/o deziam Sancho. «

(2) M. PidaU'estimc d'uu feuillet, et il la comble au moyen de la Chronique de vingt rois.

INTRODUCTION

quoi entretenir sa compagnie naissante. Avant de quitter la Castille, il veut prendre congé de sa femme Chiméne, <s noble dame de haut renom, membrada fijadalgo ^\ et de ses deux iilles, toujours désignées par leurs surnoms familiers d'Elvira et de Sol, mais connues respectivement des historiens sous les noms de Cristina et de Maria (1). Elles se sont réfugiées dans l'antique monastère de San Pedro de Cardena, sous la protection de l'abbé. Les adieux terminés, et le délai fixé par le roi approchant; le Cid part, franchit les limites de la Castille, et commence contre les Musulmans une longue campagne, racontée avec un grand luxe de détails minutieux. Enrichi par cette série de coups de main fructueux, l'exilé envoie à son suzerain Minaya Alvar Fanez, son principal lieutenant, avec des présents et sa part légitime du butin. — Nouvelle lutte, mais cette fois entre les Castillans et le comte de Barcelone, Raymond Béranger II. Elle se termine par la défaite et la captivité de ce dernier, que son vainqueur renvoie généreusement, sans lui rendre toutefois la fameuse épée Coîada, conquise dans la bataille. Alors commence un troisième acte de cette épopée guerrière, la conquête du royaume de Valence, qui, enréahté, dura de longues années, mais qui est ici brièvement résumée (1094). Alvar Fanez part une seconde fois avec la double mission de porter de nouveaux présents au roi et de ramener, avec lagrément de ce dernier, Chimène et ses filles à Valence,

Cependant la renommée des riches conquêtes du Campéador a excité la cupidité de deux grands seigneurs, les comtes Don Diego et Don Fernando, infants de Car-

(1) Berganza cite un document dOna, de 1044, où apparaît une certaine « Maria, cognomento Sol ». Pidal, Cantar, II, p. 857.

non. Profitant d'une entrevue de réconciliation entre le Cid et le roi, sur les bords du Tage, ils demandent la main de D^ Elvira et de D^ Sel, et, agréés par le roi, ils vont les épouser à Valence. Mais leur courage n'est pas à la hauteur de leur ambition. Leur couardise éclate, d'abord dans l'aventure du lion échappé de sa cage, puis dans la bataille contre le roi maure Bucar, venu du Maroc pour reprendre Valence. C'est en cette occasion que Rodrigue s'empare de l'épée Tizôn. Les infants, furieux des brocards dont ils sont l'objet, méditent de se venger. Ils partent avec leurs femmes pour leur fief de Carrion, mais, arrivés à la sauvage rouvraie de Corpes (au sud-ouest de San Esteban de Gormaz), ils les abandonnent mourantes après les avoir grossièrement outragées. Par bonheur, le fidèle Muno Gustios les retrouve, les sauve et les ramène à leur père.

Le Cid songe aussitôt à punir les félons. Il demande justice au roi w son naturel Seigneur », et accuse les infants. Alphonse convoque les Cortes à Tolède, où se retrouvent presque tous les acteurs de ce drame. Devant le roi et les barons, le Cid se fait rendre successivement les deux épées confiées à ses gendres, puis la dot de ses filles. Enfin il les défie en champ clos, et trois de ses capitaines, Martin Antolinez, Pero Bermùdez et Mufio Gustios, s'offrent à défendre son droit contre les deux infants et Asur Gonzalez. Le triple duel a lieu et ces derniers sont forcés de s'avouer vaincus. Or, devant les Cortes réunies, deux chevaliers inconnus s'étaient présentés : ils venaient demander la main des filles du Cid pour leurs maîtres respectifs, les infants de Navarre et d'Aragon. De la sorte, w le Cid les maria avec plus d'honneur que la première fois, puisque ses filles sont reines de Navarre et d'Aragon » et qu' xn aujourd'hui les rois d'Espagne sont ses parents ».

- INTRODUCTION

Cette analyse permet, je crois, de discerner le vrai sujet du Poème et d'en dégager l'unité. Ce n'est point une vie poétique du Cid, puisque tout ce qui est antérieur à son exil est passé sous silence, et ce n'est pas davantage la conquête de Valence, sur laquelle l'auteur insiste relativement peu et à laquelle il mêle bien des récits qui occuperaient, en ce cas, une place disproportionnée. Sans doute, la grande figure du Cid est toujours et partout présente ; c'est elle qui constitue la véritable unité morale de l'œuvre. Mais c'est surtout autour du mariage de ses filles que l'intrigue se noue et se déroule, de telle sorte que les critiques, tels que Wolf, Dozy, Milâ, qui ont vu dans cette œuvre une sorte d'épithalame, de chant nuptial et généalogique, pouvaient appuyer leur opinion sur de plausibles raisons. C'est au moment où le héros exilé se voit obligé de «gagner son pain » et la dot de ses filles, que s'ouvre le poème ; c'est lorsque ce but est atteint et que ces dernières sont mariées avec des fils de rois (1), qu'il s'arrête brusquement, comme si tout désormais était fiui. Il n'a jamais eu l'idée d'aller plus loin. Si la dernière page, dont la rédaction nous semble négligée, est bien de lui, il a nettement marqué le point final : « en este logar se acaba esta razôn ». Milâ y Fontanals l'a dit justement : « Le mariage est l'essentiel, le reste n'est qu'accessoire ». Dans ce plan, les longs épisodes des infants de Carriôn, de la rouvraie de Corpes et des Cortes de Tolède devaient bien être, comme ils le sont en effet, des parties essentielles et intégrantes de l'ac-

(1) M. Menéndez Pidal a démontré l'inexactitude historique dç cette affirmation. En réalité, D* Elvira (Cristina) épousa Ramiro, petit-fils et père de rois de Navarre, et D^ Sol ( Maria) épousa Raniôn Béranger III, comte de Barcelone (voy. Cantar, p. 722).

lion. Si, chemia faisant, le narrateur s'arrête plus qu'il ne semble nécessaire sur certains détails épisodiques, qui uont plus pour nous qu'un intérêt relatif, mais qui en avaient sans doute davantage pour lui ou pour ses contemporains, il ne perd du moins jamais de vue son héros, dont les exploits, en définitive, ont pour but (et lui-même s'en vante souvent) d'assurer la dot et l'avenir des jeunes filles.

Dans ce plan très souple, l'auteur a marqué très nettement des divisions (aux v. 1085, 1620, 1879, 2276) qui correspondent à nos livres, chants ou chapitres, et qui constituaient, pour le lecteur ou pour le jongleur, des coupures, des pauses et comme des jornadas dans la marche du poème. Je ne sache pas que personne en ait pris prétexte (même à l'époque où les théories des Herder, des Grimm, des Wolf ou des Lachman étaient en faveur) pour voir sérieusement dans le poème un agrégat de cantares diffcrents, mais chacun l'a divisé selon les sujets divers qu'il y croyait reconnaître. Sànchez en distinguait deux ; Dozy et Magnin en voyaient trois ; Los Rios n'en aperçoit pas moins de sept. On peut s'en tenir a la division de M. Pidal : l'exil du Cid, les noces de ses filles, l'épisode de Corpes (auquel se rattache la scène desCortes). Ce qu'il importe de noter, c'est que l'unité de l'inspiration et celle de la composition restent évidentes. La lecture suivie du poème laisse très nette l'impression de cette unité. Les procédés d'exposition, de mise en scène, la phraséologie, le style, la grammaire, et aussi les sentiments personnels de l'auteur, qui ^à et là se font sobrement jour, sont les mêmes d'au bout à l'autre : c'est l'œuvre d'une même pensée et d'une même main.

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