‹ Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notesChapitre 14 sur 14 · IV. - RODRIGUE ET LE LEPREUX · texte numérisé non relu

IV. - RODRIGUE ET LE LEPREUX

[Sur la route de Saint-Jacques de Compostelle . j

Le lépreux. — N'y a-t-il pas un chrétien pour secourir ma grande misère?

Rodrigo. — [A deux soldats et à un berger. Attachez ces chevaux... N'ai-je pas entendu des voix?

Premier soldat, — Oui, sans doute.

Rodrigo. — Qu'est-ce que cela peut être? La sollicitude donne plus de prix à la pitié. Entends-tu quelque chose ?

Deuxième soldat. — Non, seigneur.

Rodrigo. — Puisque nous avons mis pied à terre, écoutez. . .

Le berger. — Je n'entends rien.

Premier soldat. — Ni moi.

Dkuxiè.me soldat. — Ni moi.

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RoDPiGO. — Promenons un peu nos regards sur cette belle campagne. Nous pourrons bien attendre ici les autres. C'est un endroit à souhait pour se reposer.

Le berger. — Et aussi pour manger.

Premier solda;. — As-tu quelque chose dans tes fontes?

Deuxième soldat. — Un gigot de mouton.

Premier soldat. — Et moi une gourde...

Le berger. — C'est cela qu'il me faut.

Premier soldat. — Et un jambon presque entier.

Rodrigo. — Le soleil est à peine levé, vous avez déjeuné et vous voulez manger ?

Le berger. — Une bouchée.

Rodrigo. — Rendons grâces d'abord au saint patron de l'Espagne, et après vous pourrez manger.

Le berger. — D'habitude on dit les grâces après le repas. Mangeons.

Rodrigo, — Donne à Dieu ta première pensée, car le repas ne presse pas à ce point.

Le berger. — Je n'ai jamais vu de la vie un homme si pieux et si bon soldat.

Rodrigo. — Être pieux, cela empêche-t-il d'être bon soldat ?

Le berger. — Mais certainement! Avez-vous jamais vu un soldat qui ne fût mécréant et mal embouché?

Rodrigo. — Il y en a beaucoup, mais n'estime jamais un soldat hâbleur et mécréant, car c'est un lâche ou un fou. Ceux qui trouvent dans une piété bien entendue des raisons pour mieux manier l'épée sont de meilleurs soldats.

Le berger. — Avec tout cela, pendant ce voyage, votre dévotion prête à rire, avec vos ornements dorés et vos éperons d'or, avec vos plumes au chapeau, et votre rosake à la main.

Rodrigo. — Être chrétien n'empêche point d'être chevalier. Pour la consolation de tous, la droite de Dieu montre mille chemins, et ils mènent tous au ciel. Et ainsi le voyageur, conduit en pèlerinage à travers le monde, doit chercher la voie la plus conforme à son état. Pour atteindre le bonheur où aspire une âme simple et sans tache, que le moine porte son capuchon et le prêtre son bonnet carré. Que le grossier laboureur endosse son manteau de drap doublé : peut-être suit-il la meilleure route en suivant le sillon de sa charrue. Et si ses intentions sont bonnes, le soldat, le chevaher, avec l'or de son armure et les plmnes de son chapeau, toujours à cheval et chaussant l'éperon d'or, accomplira heureusement ce voyage, pourvu qu'il ne se trompe pas de route. Car nous cheminons tous vers le ciel, tantôt dans les larmes, tantôt dans la joie, les uns au milieu des souffrances les autres au milieu des combats.

Le lépreux. — N'y a-t-il pas ici un chrétien, un ami de Dieu ?

Rodrigo. — Qu'entends-je encore ?

Le lépreux. — Il ne suffit pas de combattre pour gagner le ciel, Rodrigo!

Rodrigo. — [Aux soldats.] Approchez, c'est de ce boiu-bier que vient la voix.

Le léprei X. — Qu'un frère en Jésus-Christ me donne la main, je sortirai d'ici.

Le behger. — Je n'en ferai rien, cette main est couverte de lèpre et dégoûtante.

Premier soi.da.t. — Je n'ose point...

Le lépreux. — Ecoutez un instant, par le Christ !

Deuxième soldat. — Moi non plus.

Rodrigo. — Moi, si! car c'est œuvre pie, et même je baiserai ta main. [// le tire par les mains.]

Le lépreux. — Tout est nécessaire, Rodrigo; là-bas tuer rennemi, ici aider son frère.

Rodrigo. — Cette piété chrétienne est pour moi une grande consolation.

Le lépreux. — Ces œuvres de charité sont des marches qui mènent au ciel. Elles sont si convenables et si belles chez un chevalier qu'on doit les considérer comme un devoir strict. C'est par elles qu'un chevalier, avec sa lance et son épée d'acier brillant rehaussé d'or, s'élèvera de degré en degré. Et si ses plumes peuvent faciliter la légèreté de son vol, il n'aura pas à craindre de trouver fermée la porte du ciel. O bon Rodrigo!

Rodrigo. — Brave homme, arrive, lève-toi, appuietoi. Quel est l'ange qui parle par ta bouche malade? Comment sais-tu mon nom ?

Le lépreux. — Je t'ai entendu nommer tout à l'heure, sur la route.

Rodrigo. — Je soupçonne quelque mystère dans ce que j'entends dire. Par quel malheur étais-tu en cet endroit ?

Le lépreux. — Ce serait plutôt un bonheur ! Je marchais par le chemin, je me suis écarté pour me reposer. Et comme j'étais presque mourant, je me suis égaré, j'ai pris un autre sentier et suis tombé par le précipice dans ce bourbier, où depuis deux grands jours je n'ai pas mangé.

Rodrigo. — C'est étrange! Dieu sait avec quelle tendresse je contemple de telles infortunes. Qu'est-ce que Dieu me doit de plus qu'à toi ? C'est son bon plaisir qui a réparti inégalement ses biens entre nous deux. Car je n'ai pas plus de vertu ; je suis, comme toi, de chair et d'os, et grâce au ciel cependant j'ai richesse et santé. Dieu aurait pu nous traiter de même sorte, et ainsi il est juste de te donner un peu de ce qu'il a retranché de = 173 —

ta part pour l'ajouter à la mienne. >"// lai jette un manteau sur les épaules. Couvre tes chairs meurtries de ce manteau. [Aux autres.] Est-ce que nos bêtes de somme viendront bientôt ?

Le berger. — Elles sont bien chargées !

Rodrigo. — Eh bien, vous pouvez apporter ce que vous aviez dans vos fontes.

Le berger. — J'avais bon appétit, mais je ne pourrai plus manger, car cette lèpre m'a soulevé l'estomac de telle sorte...

Premier soldat. — Moi non plus, je ne veux plus manger.

Deuxième soldat. — Ni moi. ^A Rodrigo.] Nous n'avons par malheur qu'une assiette, et la voici.

Rodrigo. — Cela suffira.

Deuxième soldat. — Toi, seigneur, tu pourras manger par terre.

Rodrigo, — Non, car je ne veux pas être ingrat envers Dieu. [Aa lépreux.] Viens, mange, nous mangerons tous deux dans la même assiette.

[Ils s'asseyent tous deux et mangent.] ^

PpEMiER soldat. — Ceci me dégoûte.

Deuxième soldat. — J'ai envie de vomir.

Le BERGER. — Vous pouvcz regarder cela ?

Rodrigo. — Je comprends votre malaise. Vous pouvez vous éloigner. Laissez-nous seuls ici, puisque le dégoût vous met dans cet état. [Le berger et les soldats s'en vont.]

Le berger. — Vrai Dieu! je regrette de vous abandonner la gourde.

Le LÉPREUX. -- Que Dieu vous le rende!

Rodrigo. — Mange.

Le lépreux. — J'ai assez mangé. Gloire à Dieu ! = 174 =

Rodrigo. — C'est bien peu. Bois, mon frère, bois; repose-toi.

Le lépreux. — Le divin Maître a récompensé toute bonne action.

Rodrigo. — Dors un peu, je veillerai sur ton sommeil. Je resterai ici à ton côté, — Mais je m'endors moimême. Vit-on jamais chose pareille? Ce sommeil qui me prend ne semble pas naturel. Je m'abandonne à Dieu et fais en toute chose sa volonté. [// s'endort.]

Le lépreux. — O grand courage! 6 grande bonté! O grand Cid, ô grand Rodrigo ! O grand capitaine chrétien! c'est un bonheur pour toi, un heureux hasard pour moi, car le ciel tout entier t'envoie sa bénédiction par ma main, et le Saint-Esprit lui-même t'envoie son souffle par ma bouche. [Le lépreux lui souffle doucement dans le dos et disparaît. Le Cid devra se réveiller lentement, pour que le lépreux ait le temps de s'habiller en saint Lazare.]

Rodrigo. — Qui donc me brûle? Qui me touche? Jésus ! Juste ciel ! Où est ce pauvre homme ? Qu'est-il devenu? Quel est ce doux feu qui m'embrase et me traverse, comme un éclair, du dos à la poitrine? Que peut-il être ? Ma pensée le devine, et Dieu le sait. Quel doux et suave parfum son souffle divin a répandu ! Il a laissé ici le manteau ; je suivrai la trace de ses pas. Dieu m'assiste! elle est marquée jusque sur les rochers. Je suivrai ses pas sans défiance...

[Le lépreux, qui est saint Lazare, apparaît en haut, revêtu d'une robe blanche].

Le lépreux. — Reviens, Rodrigo !

Rodrigo. — Car je sais que si je les suis, elles me conduiront jusqu'aux cieux. Je sens maintenant passer

avec plus de force et de puissa flamme qui me réconforte et m'em

Le lépreux. — Rodrigo, je suii moi, ce pauvre que tu as honoré, à Dieu par ta conduite envers n prodige incroyable, fameux à tr merveilleux capitaine, un vainquei que tu seras le seul par qui les homm des victoireo après sa mort. Et pou est vrai, dès que tu sentiras ceti souverain dont la flamme te tra'' dos à la poitrine, entreprends tou aspire à toute espèce de gloire, c l'Espagne te promet la victoire.

près de lui, va, ton roi a besoin d

Rodrigo. — Que n'ai-je des ailes vous allez. Mais puisque dans vc enveloppe de ses nuages, je suivr de vos pas sur la terre.

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