‹ Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notesChapitre 13 sur 14 · III. — RODRIGUE ET CHIMENE · texte numérisé non relu

III. — RODRIGUE ET CHIMENE

^Au moment où Chimène, enfermée dans sa chambre, annonce à Elvire que, tout en adorant Rodrigae, elle accomplira son devoir et le poursuivra, celui-ci entre et se jette à ses pieds . ]

RoDFUGo. — Il vaut mieux que je me livre et que mon amour constant te procure le plaisir de me tuer sans la peine de me poursuivre.

JiMFNA. — Que prétends-tu? qu'as-tu fait? Es-tu quelque ombre, quelque vision ?

Rodrigo. — Perce donc ce cœur, qui bat, je crois, dans ta poitrine.

JiMBMA. — Jésus! Rodrigo, Rodrigo chez moi!

Rodrigo. — Écoute.

■ JiMENA. — Je me meurs !

Rodrigo. — Je veux seulement qu'après avoir entendu ce que j'ai à te dire, tu me répondes avec ce fer 17/ lai tend sa dagae. Ton père, le comte, fier de nom et d'audace, a porté sur les cheveux blancs du mien une main injuste et insolente. Quoique je me visse déshonoré, cet événement déçut si brutalement mes espérances, que ton amour rendit incertaine ma vengeance. Après un si grand malheur, mon affront et ta beauté, se contre-balançant en mon cœur, luttèrent malgré moi l'un contre l'autre. Et tu l'aurais emporté, Jimena, si je n'avais songé qu'après mon déshonneur, tu haïrais pour son infamie celui que tu avais aimé pour son renom. Et sur cette sage pensée, si digne de ta noblesse d'âme, j'ai plongé mon épée ensanglantée dans les entrailles de ton père. J'ai recouvré mon honneur perdu, mais ^ 168

ensuite, esclave de ton amour, je suis venu pour que tu n'appelles pas cruauté ce qui ne fut qu'un devoir, pour que tu voies mon chagrin disculper ma conduite, et que tu satisfasses ta vengeance, s'il est vrai que tu désires te venger. Tiens, et pour que tous les deux nous ayons même courage et même volonté, accomplis sans crainte la vengeance de ton père comme j'ai servi celle du mien.

JiMENA. — Rodrigo, Rodrigo! Malheureuse que je suis ! J'avoue, quoique j'en souffre, qu'en vengeant ton injure, tu as agi en chevalier. Ce n'est pas à toi que je m'en prends d'être si malheureuse ; je suis dans un tel état que je devrais me donner à moi-même le trépas que je ne veux pas te donner. Je t'en veux seulement comme d'une offense, en voyant que tu te présentes à mes yeux lorsque ta main et ton épée sont encore humides du sang de mon père. Non, tu n'es pas venu pour te rendre à mon amour, mais bien pour me faire injure, comptant ne pas trouver de haine en moi parce que je t'ai trop adoré. Mais va-t'en, Rodrigo, va-t' en ! Si l'on croit que je t'adore, on fera grâce à ma réputation, quand on saura que je te poursuis. Il serait juste que, sans t'entendre, je te fisse donner la mort, mais étant ta partie adverse, je dois seulement te poursuivre, et non te tuer. Va-t' en, et prends garde, en sortant, que l'on ne te voie pas, s'il est juste de ne point m'ôter ma renommée, après m'avoir ôté la vie,

Rodrigo. — Accomphs mon légitime espoir! Tue-moi! JiMENA. — Laisse-moi!

Rodrigo. — Attends, songe que ta vengeance serait de me laisser vivre ; me tuer ne le serait pas.

JiMENA, — Et c'est pourquoi je veux me venger ainsi. Rodrigo. — Je deviens fou! Que tu es cruelle ! Me hais-tu ?

Jim EN A. — Cela n'est pas possible. Ton étoile est plus forte que la mienne.

Rodrigo. — Que veux-tu donc faire dans ta rigueur?

JiMENA. — Pour mon honneur, quoique femme, je ferai contre toi tout ce que je pourrai, en souhaitant de ne rien pouvoir.

Rodrigo. — Ah ! Jimena ! Qui l'eîit dit...

JiMENA. — Ah! Rodrigo! Qui l'eût cru...

Rodrigo. — Que mon bonheur dût finir?

Jimena. — Et que mon bien dût s'achever? — Mais grand Dieu ! je tremble qu'on ne te voie sortir.

Rodrigo. — Que vois-je?

JiMENA, — Va-t'en et laisse-moi à ma douleur.

Rodrigq. — Adieu! Je m'en vais la mort dans l'âme.

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