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AVANT-PROPOS

Je n'ai pas l'ambition, dans ces études dont la primeur fut réservée à mes confrères de l’Académie Royale de Belgique, d'avoir renouvelé une matière difficile, qui a déjà sollicité l'intérêt de tant de chercheurs de diverses nations. La familiarité des œuvres de Chrétien de Troyes m'a simplement incité à relire son Gral — ou du moins ce qu'on veut bien lui concéder de cet ouvrage — avec des yeux moins prévenus que ceux de beaucoup de mes devanciers. On verra quel a été le résultat de ce léger effort. J'ajoute qu’il reste à traiter, dans un second tome en préparation, les graves et obscures questions des origines religieuses de la légende du Gral et de la signification plus ou moins symbolique que ce vase précieux, la lance de Longin et l'épée octroyée à Perceval ont revêtue chez l’aimable conteur champenois. Là aussi j'espère avoir fait quelques constatations, dont je laisse à mes collègues d'Europe et d'Amérique le soin de décider

si elles sont opportunes. M. W.

Où en sommes-nous? (:)

En 1888, Gaston Paris, qui était alors en France, et peut-être dans le monde, le maître incontesté des études de philologie romane, eut l’heureuse inspiration de résumer en un petit livre les progrès qu'il avait tant aidé à accomplir dans ce récent domaine de la critique. Il publia le tome I d’un Manuel d'ancien français, le seul qui ait jamais paru. Le volume était consacré à l’histoire de la littérature française depuis les origines jusqu’au milieu du XIV° siècle (exactement jusqu'à l'avènement des Valois). On trouve donc, dans ce petit livre si riche de substance, un tableau sommaire de ce que fut notre littérature sous Henri II Plantagenel, qui régna sur l'Angleterre et sur des

(1) Cette première étude a été reproduite, en grande partie, en tête du petit livre que j'ai publié à la Renaissance du Livre (Paris) sous ce titre: Le roman du Gral, et qui renferme la traduction en langue moderne des récits les plus anciens que nous ayons conservés dans la vieille langue sur ce gujet émouvant. J'ai cru pouvoir conserver ici ces pages d'introduction, du reste abondamment retouchées.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

territoires étendus, en France. Littérature riche et infiniment variée! Les influences de cours s’y jouèrent et s'y combinèrent avec un curieux apport de traditions méridionales et d’autres traditions, réveillées sur le sol gallois et dans les diverses contrées où l’on parlait des dialectes apparentés à l’ancien gaulois (°).

Gaston Paris fut surtout impressionné par l’afflux de ces dernières réminiscences, dont il trouvait la trace évidente dans les poèmes sur Tristan et Yseult et dans ceux où l'on célébrait le roi Arthur et ses chevaliers. Plusieurs étaient originaires de la Grande-Bretagne, où Marie, dite de France, avait composé ses fables et ses lais. Ïl en conclut qu'ils étaient l’'imitation d'originaux « à peu près tous perdus » et qui, « issus des laïs et des contes bretons, surgirent ainsi en Angleterre vers le milieu du XIF siècle (°).

Or, « un de ces contes anglo-normands était consacré à un chevalier appelé Perceval; nous pouvons nous en faire une idée assez exacte par un petit poème anglais du XIV° siècle sur ce personnage, qui, élevé par sa mère veuve dans l'ignorance de la chevalerie, l’apprend par hasard, y excelle bientôt, tue le meurtier de son père, retrouve sa mère et épouse une jeune fille qu'il avait sauvée de ses ennemis et que diverses aventures avaient séparée de lui. Dans le poème que Chrétien consacre à Perceval et qu’il n'a pas terminé, il mêla à cette histoire, qu’il ne connaissait d'ailleurs que sous une forme altérée, une aventure dont

(1) N'oublions jamais que le roi d'Angleterre Henri II protégea — moins peut-être qu'on ne l’a soutenu — les moines de Glastonbury, propagateurs zélés et intéressés de la légende d'Arthur, à une époque peu éloignée de celle où nos romans du Gral virent le jour. La découverte des tombeaux d'Arthur et de Guenièvre à Glastonbury aurait eu lieu, s'il faut en croire Giraud de Cambrie, « dicto rege [Henri II] monente », et le chroniqueur ajoute que ce roi éclaira l'abbé inventeur dans le déchiffrement de l'inscription tombale. (Faral, La légende arthurienne, IT, 442.) |

(2?) Le deuxième édition du Manuel porte « XIIIe siècle » (p. 94); mais c'est une faute typographique; la suite du texte le démontre.

Où en sommes-nous ?

nous ne connaissons pas le sens et dont nous ne savons pas quelle devait être l'issue : il sagit d’une question que Perceval devait faire à propos d’un graal, c'est-à-dire d'un plat mystérieux qu'il a vu passer devant lui dans un chäteau où l'avait mené sa course errante. Ce graal se retrouve dans la version galloise de l’histoire de Perceval (appelé en gallois Peredur) et l'aventure se déroule d’ailleurs d’une façon assez peu claire et probablement altérée, mais sans rien qui sorte du caractère ordinaire des contes bretons ».

Vient alors un court résumé de ce que furent les suites du poème, resté inachevé, de Chrétien, dont Gaston Paris, comme ses prédécesseurs, admet que l’un des auteurs fut Gaucher de Dourdan; mais, allant plus loin, il avance que la première en date de ces suites « semble faite sur des notes de Chrétien; elle est anonyme ».

En relisant, après quarante ans, l'exposé du grand philologue français, on est bien forcé de constater qu’il n’en subsiste pour ainsi dire rien. Personne ne croit plus à ces fantomatiques contes anglo-normands, qui auraient généralement précédé et inspiré nos meilleurs romanciers du XIT° siècle: Thomas, Chrétien, Béroul, Gautier d'Arras, etc. S'il est un héros qui a une physionomie peu insulaire, en dépit de son indigénat et de ses aventures en pays de Galles, c'est d’ailleurs Perceval, dont le nom même est français dans Chrétien, comme il l’est dans l’admirable adaptation allemande de Wolfram d’'Eschenbach. Le poème anglais du XIV° siècle, qui nous aurait conservé une forme ancienne du conte, nul ne pense plus à soutenir sérieusement aujourd'hui qu'il a l’importance que lui assignait notre maître. Déjà Suchier, en 1913, écrivait qu'il n’était qu'un pâle reflet de l’œuvre du poète champenois (”), et il en résulte que l’analyse du thème primitif, donnée par Gaston Paris, s'éloigne singulièrement de la réalité. |

(4) Geschichte der franzæsischen Literatur, 2e 64. (1913), I, p. 152.

M. Wilmotte. — Le poèmé du Gral et ses auteurs.

De même, on oserait difficilement soutenir que Chrétien « ne connaissait que dans une forme altérée » l’histoire dont il nous a laissé un récit fort amusant. Il semble, en effet, beaucoup plus probable que, fidèle à sa manière de conteur élégant, mondain, sceptique même, il n’a vu, dans ce grave sujet du vase contenant le sang du Sauveur, qu'un thème facile pour des variations où son esprit, son sens de l'observation, ses dons de narrateur pouvaient se donner carrière. I] n’y a pas jusqu'à l'épisode devenu fameux de la visite au château du Gral qui ne soit ici rapporté inexactement. Car à côté du Gral lui-même, Perceval vit passer un serviteur

qui une blanche lance tint

Ampoignée par le mi leu,

S’issoit une gote de sanc

Del fer de la lance au somet,

Et jusqu'a la main au vaslet

Coloit cele gote vermoille (').

Et c'est là un précieux témoignage de la persistance d’une légende beaucoup plus vieille et dont je me réserve d’étudier bientôt les relations avec la dévotion à saint Longin.

Quant à la version galloise, on est, contrairement à

l'avis de G. Paris, à peu près d'accord maintenant pour admettre sa dépendance du poème français, de même que les versions galloises d'Yvain et d'Erec (*). Il n’y aurait pas grand mal à ce qu'on ait pu s’en exagérer le prix, si cette fausse vue n'avait servi de prétexte à la production d’une abondante « littérature », surtout en Angleterre et en Amérique, où l'on n'a cessé de soutenir les opinions les moins défendables sur une soi-disant connexité entre l’histoire du Gral et toute une série de fables, anciennes il est

(1) Vers 3154 sq. (éd. Baist).

(3) Voyez BRUCE, The evolution of Arthurian Romance, 1 (193), p. 342- 347. En France, je note le ralliement significatif de Mme Lot-Borodine (Romania, XLVII {1921}, p. 52, note.)

Où en sommes-nous ?

(oo

viai, et dont l’indigénat est impressionnant, mais qui n’offrent jamais que de vagues analogies avec notre « conte » (*).

IL est possible, quoique cela ne soit pas démontré, qu’il n’y ait « rien qui sorte du caractère ordinaire des contes bretons » dans celui du Gral; mais lorsqu'on est familiarisé avec la manière de Chrétien, on ne peut s’étonner qu'il ait traité, avec une désinvolture charmante, une matière empreinte de gravité et qui se rattachait à des légendes animées et respectées de la plupart des croyants. Ïl me suffira de rappeler ce qu'il a fait du pieux conte de Guillaume d'Angleterre, simple variante de l'histoire de saint Eustache, pour être édifié sur le sans-gêne avec lequel il manie les thèmes sacrés. Au surplus, rien ne démontre que Chrétien ait mis dans la composition générale de son œuvre la moindre ambition d'originalité. On voit qu’il s’en réfère, comme son cadet, Robert de Boron (beaucoup trop négligé par la critique), à un « livre », et rien ne nous autorise à mettre en doute son témoignage. Au contraire, tout nous encourage à croire qu'il en était ainsi, puisque ce livre est mentionné dans sa dédicace à un prince, à qui il attribue le mérite de le lui avoir procuré.

Mais le personnage de Perceval même, ne le connaissaitil pas de vieille date? Déjà dans Erec et dans Cligès, c'està-dire plusieurs années auparavant (?), il le mentionne en

(1) Je ne connais pas, sous sa forme indirecte, atténuée et courtoise, de jugement plus sévère sur cette débauche de livres et d'articles, où l'on à remué tous les Chaudrons de la cuisine celtique, que ce passage d’un article de M. Pauphilet (Romania, XLV [1919], p. 514), où il loue M. F. Lot d’avoir maintenu « une méthode trop conforme aux nécessités de la véritable histoire littéraire et trop différente de l'attitude des folkioristes, qui jusqu'ici ont un peu accaparé le Gral ». 11 n'y a dans cette appréciation qu'un mot ({rop) qui soit. de trop.

(2) ÆErec est au début de sa carrière (vers 1526 : p, li galois); Cligès est daté Par Fœrster des « environs de 1164» (Kristian's Wærterbuch, 38°); le Gral aurait été composé « peu après 1170 » (idem, 39°); on verra plus loin Ce que je pense de cette dernière date. La localisation en Galles est donc antérieure à Chrétien, qui semble l’accepter, sans plus.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

accolant à son nom, comme si elle était bien connue et suffisait à le singulariser, l’épithète de « li galois », et il nous le montre aisément vaincu par le héros du dernier de ces romans :

Et prison fiancier li fet

Sans grant bataille et sans grand plet (”).

Lancelot, qui devait devenir le personnage principal

d’un autre de ses romans, subit d'ailleurs le même sort humiliant, et ce n’est pas un simple hasard qui, semblet-il, crée un compagnonnage entre les deux chevaliers. Seul Gauvain, qui veut se mesurer, à son tour, avec Cligès l'invincible, résiste à ses attaques répétées, mais le roi Arthur intervient et sépare les deux adversaires :

Si lor dit : Traiiez vos en sus! (°)

Or Gauvain est, au moins autant que Perceval, le futur protagoniste de la « queste » du Gral. Suivant donc que l'intérêt de l’affabulation le guide de côté ou d'autre, le poète champenois pousse ses pions à droite ou à gauche sur le damier où se joue son imagination. Il y a longtemps que Wendelin Fœrster a écrit que, pour lui, le monde brillant et frivole de la chevalerie bretonne n’était qu'une « scènerie »; il s'y est cantonné une fois pour toutes, sûr d’y découvrir les traits plaisants ou merveilleux qui amuseront pendant plus d’un siècle une société aristocratique, aussi frivole qu'elle était élégante. Pour le surplus, le livre dont il s'inspire est là, dans l’armoire de Beauvais (°), ou entre les mains de la comtesse de Champagne, ou dans celles du comte de Flandre: le rimeur habile n'a pas à se mettre en trop grands frais d’imagination, pas plus du reste qu’un Alexandre Dumas ou même un Anatole France.

(1) Cligès, vers 4849-4850.

(2) Ibid., vers 4956.

(5) Ibid., vers 21.

Où en sommes-nous ?

Le « livre » que Philippe d'Alsace a mis à sa disposition, nous ne saurons probablement jamais quel il était, et le champ des conjectures reste indéfini. Pourtant, si l'on veut bien considérer ce qu'est pour notre auteur « matière et sen » d'un thème qu'un de ses protecteurs lui « livre » (), la façon libre et personnelle dont il le traite, pour l'accommoder au goût de ses lecteurs, surtout si L'on compare sa version avec celle de Wolfram d'Eschenbach, qui l'avait lu et qui l'avait en partie imité, on n’a pas trop de peine à concevoir que lui, qui, d'une vie de saint, avait fait l’agréable Guillaume d'Angleterre qui nous reste (”), a fort bien pu d’une histoire pieuse faire un « conte », c'est-à-dire un récit destiné à amuser. Car c’est « li contes del Graal » qu'il nous donne, et ce Gral nous le connaissons, avant Wolfram, par Robert de Boron, qui lui n'est certes pas un amuseur.

On a trop négligé à mon sens cette version du Gral que vient de rééditer M. Nitze. Elle a tous les caractères de fidélité à une certaine tradition et d'authenticité qui manquent au récit de Chrétien. Sans doute dans les parties qui nous restent, conservées en un seul manuscrit qui n’est pas bon, elle ne traite que des antécédents du Gral; ni Perceval, ni Gauvain n'y figurent. Mais l’auteur, Robert de Boron, qui avait vécu en Angleterre [c’est-à-dire là où Chrétien, pour audacieux qu'il soit dans ses tranpositions, n’a pas osé ne pas laisser le précieux vase et le château qui le renferme (*)], se proposait d’en raconter toute l'histoire, et ce n’est pas assurément sa faute si nous n'avons qu’un court fragment de son œuvre. Dans ce frag-

nn,

(1) Lancelot, vers 26.

(2) Voyez mon édition, Paris, 1927 (Classiques français du moyen age).

(5) Observons que, on y insistera plus loin, Wolfram et sa source n’ont pas eu ce scrupule. Mais {ous les romans de Chrétien nous transportent en Angleterre, quitte à l’auteur à faire passer parfois la Manche à ses héros (voir {nfra). IL est ici rigoureusement asservi à une mode, qu’il a, plus que personne, contribué à créer.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

ment, du reste, à y regarder d’un peu près, on trouve déjà bien des choses. L'auteur y annonce et prépare ce qui suivra. Il connaît « le riche pescheeur » (”), ce qui n’a nul sens dans l’histoire qu’il nous conte; car le qualificatif ne s'applique qu’à un personnage largement renté, et Hébron ou Bron, dont il l’affuble, n'est qu'un pauvre diable, pourvu de la seule grâce du Seigneur; mais il est le détenteur du Gral, exactement comme le vénérable personnage dont Perceval reçoit l'hospitalité et qui est désigné de même :

Ha, sire, geustes vos donques

Chies le riche roi peschéor? (°)

Il y a mieux. Oubliant, semble-t-il, qu'il en a fait le beau-frère de Joseph d’Arimathie (v. 2309 sq.), Robert de Boron n'hésite pas à écrire :

Li boens pescherres s’en ala (Dont furent puis meintes paroles Contees, qui ne sunt pas foles) En la terre lau il fu nez

Et Joseph si est demourez (°).

Ce qui est doublement intéressant : d’abord parce qu’il en résulte qu'il connaissait une version de la légende, nationalisant de bonne heure le Gral en Grande-Bretagne,

(1) Vers 3387, 3416, 3431, 3440, 3477; comp. 3456 : li boens pescherres. (2) Gral, vers 3456-3457 (Baist).

(3) Estoire, éd. Nitze, vers 3456-3460. Les vers suivants, où l’auteur se nomme, sont évidemment altérés :

Messires Roberz de Beron Dist, se ce ci savoir voulun, Sanz doule savoir couvenra Conter la ou Aleins ala….

Je me demande s’il ne faut pas lire :

Dist que, se le voir en voulun Sanz doute savoir, couvenra, etc.

Comp. 3487-8 : la plus grant estoire — sans doute, ki est toute voire.

Où en sommes-nous ?

ce que confirme sa mention des « vaus d'Avaron » (3123), c'est-à-dire d'Avalon, où repose le roi Arthur selon la Kgende; ensuite parce que Robert reconnaît et même déclare que d’autres ont narré la chose avant lui; mais en ne nommant pas un des conteurs, il nous avertit, semblet-il, qu'ils étaient plusieurs. Au surplus, aux vers 929 sq., il est infiniment plus explicite à cet égard :

Ge n'ose conter ne retreire,

ne je ne le pourroie feire,

Neis se je feire le voloie (”),

Se je le grant Livre n'avoie

Où les estoires sunt escrites,

Par les granz clers feites et dites :

La sunt li grant secré escrit Qu'en numme le Graal et dit.

Que peut signifier cela, sinon que lui aussi a eu un « livre » entre les mains? Rien ne s’oppose à ce qu'on admette que ce livre était le même, dont un exemplaire passa des mains du Comte de Flandre en celles du poète champenois. Que ce dernier en ait négligé les parties qui renfermaient les antécédents de l'aventure du Gral, il n’y a pas là de quoi nous surprendre, nous avons déjà dit pourquoi. Ne possédant qu’un fragment de‘l’œuvre de Robert de Boron, c'est-à-dire l’histoire du vase précieux confié à Joseph d’Arimathie jusqu’au moment où Bron le reçut de lui et l'emporta en Grande-Bretagne (*), nous

(4) N'est-ce pas : Ge n'os ne c. (99); Neïs se f. L. v. (931), qu'il faut lire?

(2) Nous avons dit, il est vrai, de Robert de Boron une version en prose {éd. Weidner), qui poursuit le récit jusqu’à l’époque arthurienne; mais elle est de date postérieure et mêlée de traits et de fables puisés un peu partout. 11 y a même une très solide raison de croire que Robert, du moins au moment où il composait la version conservée, n'est pas allé au delà de ce qu'il nous raconte, et c’est la fin de son Estoire dans cette version (3461-3514). Robert trace le plan d’une sorte de somme du Gral, divisée en cinq parties, non compris la préface qu'il vient de donner. I1 spécifie quelles sont les quatre parties qu’il « couvenra Conter» et

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

ne pouvons nous fonder sur une allusion plus directe et plus précise que la mention du « riche pescheeur ».

Quelle est cette Estoire contenue dans le grand livre et où il y a, enfermés, les « grands secrets écrits »? Nous n’en savons rien. Les termes généraux dont use Robert ne nous permettent pas d'affirmer que c'est le conte de Perceval, tel que nous l’avons chez Chrétien, qu'il a précisément en vue. On a rajeuni comme à plaisir son ouvrage et contesté qu’il y en ait eu une première rédaction, antérieure à celle du ms. fr. 20047 de la Bibliothèque Nationale; dans son édition de 1927, M. Nitze me semble interpréter à faux le célèbre passage où il se nomme avec « Monseigneur Gautier (de Montbéliard) en pais », c’est-à-dire défunt (°);

qui constituent la préhistoire du Gral en Angleterre, ajoutant que ce labeur est interdit à tout homme qui « n’a avant oï conter — Dou Graal la plus grant Estoire » (3486-7). Lui-même et avant tout autre l'a jadis contée cette histoire (oralement), à Monseigneur de Monbéliard, mort maintenant (3489-92). Si Dieu me prête vie, j’ai l'intention, ajoute-t-il,

De ces parties assembler Se en livres les puis trouver (3499-500),

ce qui confirme le caractère oral de la narration qu'il en fit jadis, caractère qu'il précise aux vers 3475-76 :

Trouver le couvient par reison :

De parole ainsi le dist on,

ces deux vers formant une utile parenthèse.

Reste à interpréter les vers 3501-08, qui sont, à mon avis, altérés, à moins qu’une partie du vers 3501 n’équivale aux quatre parties de supra. Et encore, la conjecture ne nous tire pas d'embarras !

(1) Le rapprochement que fait M. Nitze des vers 3459-3494 de l’Estoire avec d’autres passages où Chrétien et l’auteur de Guillaume de Dole emploient le prétérit pour parler, comme ici, d’un ouvrage qu'ils présentent au public, n’est nullement décisif, Car ici il y a le rappel net du passé (a ce tens que je le retrais..) qui manque ailleurs. Robert a pu ignorer Guiot, qui n’a pas laissé beaucoup de traces, le succès de l’œuvre de Chrétien ayant vite rélégué ce devancier dans l'oubli. M. Golther (Parzival und der Gral, p. 29) fait un rapprochement plus ingénieux entre Robert et la seconde version de Guillaume de Malmesbury, où l’on trouve des détails omis dans la première; mais comment n'est-il pas amené à se demander si Ce n’est pas le remanieur qui a imité et altéré Robert ?

Où en sommes-nous ?

d'autre part, la mention d’un séjour qu'il avait fait en Angleterre avant 1186, et cette année-là, nous expliquerait probablement sa familiarité avec des traditions qui devaient faire ensuite leur chemin sur le continent. Si donc j'admets volontiers avec M. Wechssler (”) qu'il y a deux versions, l’une insulaire, l’autre continentale, de la fable de Perceval, celle-ci transportant ce héros en Petite- Bretagne, la cour d'Arthur à Nantes, etc., je rattacherais encore plus volontiers Robert que Guiot et Chrétien à la version insulaire, dans la mesure où l’on peut conjecturer que ce pauvre rimeur a poursuivi l'histoire du Gral jusqu’à l'époque arthurienne.

J'ai mentionné Guiot, et c’est le moment d'en parler. En fait, malgré tout ce qu’on a pu objecter (”), je ne vois aucune raison plausible de donner un démenti à Wolfram d'Eschenbach, lorsqu’à plusieurs reprises, dans son admirable Parzival, il nous dit avoir suivi un poète provençal, nommé Guiot (Kyôt), plutôt que Chrétien de Troyes.

Qu'il ait suivi Chrétien, c’est, il est vrai, incontestable: mais qu'il en modifie souvent le texte et le sens, ce n’est pas moins sûr, et rien ne prouve qu'il l'ait fait indifféremment (°).

Et voici que M. Schreïber, dans un travail récent, reprend dans son intégralité la vieille thèse de San-

(1) Die Sage vom Gral (1898), pp. 133-134.

(3) Depuis trois quarts de siècle, que de papier noirci ! Voyez la bibliographie dans Bruce, op. cit., I, 326, note 23. Les adversaires de Guiot, parmi lesquels ii est piquant de voir figurer tel avocat farouche de cet illusire oublié, par exemple M. Golther (comparez son dernier livre, précité, et Romanische Forschungen, V), auront toujours à mes yeux le tort de négliger les deux Cents premières strophes de l’admirable poème de Wolfram; ils devraient aussi se souvenir des termes, exactements pareils, dans lesquels s'exprime Godfried de Strasbourg lorsqu'il reproche à ses devanCiers de n’avoir pas suivi la version de Thomas de Bretagne, qui est la meilleure de Tristan, et dont mes contradicteurs ne peuvent, hélas! révoquer en doute l'existence.

(5) Voyez WECHSSLER, Op. cit., pp. 164 sq.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

Marie ('). Non seulement il ressuscite Guiot, ce qui n'est pas pour me déplaire; mais il l’identifie, encore une fois, avec l’âpre satirique, qui nous a laissé une Bible, c'està-dire une sorte de codification, d'ailleurs savoureuse, des doléances d’un homme qui, véritable aventurier, a traversé tous les mondes et semble avoir fini par échouer dans celui où toutes les passions comprimées s’exacerbent davantage, malgré la surface tranquille, c’est-à-dire le monde monastique. Le Guiot de Wolfram serait donc ce Guiot de Provins, ce qui reste à mon sens indémontrable pour bien des raisons que ce n'est pas le lieu d’alléguer. Je me demande, du reste, si l’on ne pourrait songer plus

opportunément à un autre Guiot, qui est rentré plus récemment dans l’histoire littéraire et que je ne vois nulle part qu'on ait songé à remettre en honneur, bien qu’il me semble qu'il y a quelques titres. C’est dans le prologue d'un miracle de la Vierge, conservé dans un manuscrit de l'Arsenal, que M. Groeber a le premier signalé dans son esquisse de l'histoire des lettres françaises, insérée dans le Grundriss, que ce personnage mystérieux est memtionné. Mais tout d’abord reproduisons le passage dont il s'agit :

Gautiers d'Arras qui fist d’Eracle

Et Guios, qui maint bel miracle

Traita de cele damoisele

Qui sen pere enfanta pucele,

Et Crestiens, qui molt bel dist

Quant Cleget et Percheval fist,

Et Li Kievres, qui rimer valt

() Parcival-studien, 1 Heft, Halle, 1861 (édition des œuvres avec Wolfart). Sur Guiot de Provins, cf. V. LANGLOIS, La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps. Page 30, M. L. établit que la Bible ne peut avoir été écrite après 1200, mais sans qu’on puisse préciser un terminus a quo. En 1915, on l’a rééditée. Le mémoire de M. Schreiber, tout hérissé d’une érudition un peu lourde, a paru dans la Zs. f. Rom. Philol., 1928, pp. 1-42.

Où en sommes-nous ?

(one mn

L'amor de Tristan et d'Isault, Et d'Isaire et de Tentais

Trova Rogiers de Lisaïs,

Et Benëéois de Sainte Moire

De Troies translata l’estoire :

Tuit cil estoient menestrel

Si bon, c'or n’en sont nis un tel.

Mais d'aus tous me tieg a Wiot, Por ce c’ainc ne volt rimer mot Por qu'il i ëust fausseté,

Mais d’estoire de vérité

Traita, s’en vaut molt miez li ouevre; Car le menchongne se descuevre Et fait si que bien saves;

Mais toudis dure vérites (°).

Il me paraît qu'à lire ces vers sans nul parti pris, on y trouve au moins une certitude : c’est qu'il y a eu au XII siècle un ménestrel nommé Guiot, qui jouit d’une assez grande célébrité, puisque l’auteur anonyme du dit prologue n'hésite pas à l’apparier à des poètes aussi réputés que Chrétien, Gautier d'Arras et Benoît de Sainte-More, dont les ouvrages nous ont été, en partie au moins, Conservés (°).

Ce Guiot, qui a dû connaître son heure de célébrité, nous sommes en droit d'admettre qu'il n'avait pas narré que des miracles de la Vierge; le fait qu’il traita « d’histoire de vérité » n'exclut pas le Gral, devenu rapidement par son

(4) Voyez le Festgabe W. Fœrster, p. #21 (reproduit d’après le ms. Arsenal 3518, fol. 9% b).

(2) Ce n’est pas l’endroït d'examiner toutes les questions troublantes que soulève ce texte précieux. Il est au moins surprenant, et assurément instructif, que des quatre auteurs qui ont rimé un Tristan, ce soit le plus oublié qui émerge ici; on le connaît d'autre part et son existence est hors conteste. Quant à Rogier, je serais enclin à l'identifier avec le « coMmpPain » de Chrétien de Troyes, qui lui conta l’histoire de Guillaume d'Angleterre, dont il à fait le sujet d'un court roman, réédité par moi. Voyez Supra, p. 11, n. £.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

thème article de foi pour bien des cœurs simples. Et lorsque M. Paul Meyer attribua — à tort selon moi — une suite du poème du Gral à un certain Wauchier de Denain, il ne put invoquer en sa faveur, précieuse analogie, que des traductions nombreuses de vies de saints, lesquelles lui sont formellement attribuées.

Mais j'ai une autre remarque à faire : tous ces auteurs, pour autant qu'ils sont connus d’autre part, ont exercé leur activité entre 1150 et 1180 au plus tard. Par la place qu'il occupe avant Chrétien, et qui est justifiée pour Gautier d'Arras et confirmée par lui, Guiot devait être l'aîné du poète champenois, et bien que l’ordre suivi par l'anonyme puisse n'avoir rien de rigoureux, il me semble assez malaisé de rajeunir le Guiot qu'il cite, s’il est nôtre, et de l'identifier avec l’auteur d’une Bible, qui, de l’aveu tout récent de M. Schreiber, n’a pu être écrite qu'après 1199 et probablement plus tard (‘). Les réserves faites n'auraient que la portée d’une opinion revisable, puisque l'absence de documents leur donne la même fragilité qu’à la thèse adverse, et je n’y insisterais pas si cette question de chronologie n'acquérait, pour l’œuvre de Wolfram, une importance considérable.

En effet, l'ordre est-il : Chrétien, Guiot, Wolfram, ou bien Guiot, Chrétien, Wolfram? Il en résulte aussitôt des conséquences notables. Dans le premier cas il faut admettre que Chrétien, comme j'en ai la persuasion, n’a conservé de sa source que ce qui agréait à son honneur de romancier, mondain et sceptique, préoccupé de plaire à un public de langue française (?), tandis que Guiot aurait

(1) SCHREIBER, p. 30. Je ne crois pas à la laborieuse conjecture de deux poèmes, l’un avant, l’autre après celui de Chrétien.

(2?) Ses héros ont beau être des Bretons insulaires d'avant la conquête normande; ils parlent la même langue que lui et que ses lecteurs : | Si ot avuec li (Guenièvre), ce me samble,

Mainte bele dame cortoise,

Bien parlant en langue françoise. (Lancelot, 4042.)

Où en sommes-nous ?

suivi le livre, qui conférait au sujet une certaine austérité, en quoi, malgré sa Gemäütlichkeit, Wolfram, en pieux Allemand, l'aurait suivi fidèlement. Dans l'hypothèse contraire, ou bien Guiot aurait ignoré Chrétien, ce qui est peu vraisemblable, ou bien il aurait intentionnellement modifié du tout au tout un conte frivole (en dépit d’une donnée foncièrement grave et d’un ou deux épisodes conformes au sens primitif de l'œuvre) et aurait surajouté à maint endroit cet angevinisme, qu'on ne peut attribuer à son adaptateur allemand et dont il n'y a pas trace chez Chrétien, et pour cause. Mais qui ne voit que cette conjecture est plus hasardeuse que l’autre en ce qu'elle grandit un rimeur oublié aux dépens du plus célèbre conteur du siècle ?

Tout ce qu’on sait des antécédents du Gral, en Angleterre comme en Flandre (on le verra par la suite de ces études), proteste, d’ailleurs, contre une telle façon de présenter l’ordre des faits, tandis que l’on conçoit fort bien que Chrétien, familier avec les principaux héros arthuriens depuis de longs ans et ayant déjà mis souvent en scène Gauvain ct même Perceval, était très naturellement enclin à accommoder l’estoire à des fins littéraires, qui lui étaient personnelles. Il ne s’est même pas gêné (comme nos grands romanciers, Balzac et Zola) pour y utiliser tel épisode ou tel personnage, qui avaient figuré dans une de ses œuvres antérieures (°).

En somme, malgré l'agrément relatif avec lequel on lit l'ouvrage de Guiot-Wolfram, celui-ci est plutôt une œuvre pédante de glorification dynastique et d’édification reli-

(1) Non seulement Chrétien s’est souvenu de ses œuvres antérieures en écrivant son Gral, maïs il ne s’est pas privé, Suivant sa méthode, d'y faire de notables emprunts. L'épisode de Perceval et Blancheflor me semble reproduire quelque Chose de celui qui Sert de pivot à la seconde partie d’Erec,; on trouve, des deux parts, des jeunes gens que l’amour

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

gieuse qu'un aimable passe-temps, et ce n'est pas le hasard qui fait que les parties les plus divertissantes du poème allemand se retrouvent précisément dans le conte du poète champenois : la rencontre des chevaliers dans Ia forêt, l'épisode de l’Orgueilleuse, l’arrivée à la cour, les amours du héros et de Blancheflor, etc. Car tout cela a été scrupuleusement reproduit par Wolfram et voisine avec les portions que Chrétien a ignorées (ou négligées). On peut même se demander si Guiot avait assigné à Perceval le rôle de premier plan qu'il tient dans les 4700 premiers vers du

rapproche, sinon unit, les larmes de la femme éveillent l’homme et des deux parts sa surprise est grande; les mots même ne varient guère :

De la parole s’esvella De ses lermes, tote la face

Et de ce mout se mervella Plore tant que elle li moille;

Que si formaru plorer la vit. di EE, RE CT et Du (2511-2513) Tant a ploré que cil s’esvoille

Si s’esbaïst toz et mervoille, De sa face qu'il voit moilliée.

(Ed. Baist, 1944-1949)

La suite est-elle moins instructive? Je ne le crois pas. De même que précédemment dans Erec, nous voyons ces jeunes gens qui s’aiment, étroitement liés de corps l’un à l’autre :

Là où il jurent en un lit, Ensi jurent tote la nuit

DS es etat 0 ne Li uns lez l'autre boche à boche.

Boche à boche entre braz gisoient. (Id., 2040-2041) (2475-2477)

Mais ce n’est pas tout. Lorsque Erec, qui veut démontrer à Enide qu'il n’a perdu aucune de ses vertus chevaleresques, a vaincu Cadoc de Tabriol, il l'envoie témoigner en sa faveur à la cour d'Arthur, de fâcheux bruits y ayant couru sur lui depuis son mariage. De même Yvain, que Kex a nettement accusé de vantardise (mout se vanta de grant orgueil, 2186), obtient un congé de sa dame pour aller au tournoi, car il craint que l'an ne l’apiaut recreant (2561). C’est ce sentiment d’amour-propre et le goût des aventures périlleuses qui ont perdu le père de Perceval et qui, inné chez celui-ci, lui fera quitter sa mère, comme Yvain quitte sa femme, au risque d'entraîner les pires conséquences. Comme eux, Perceval obéira à ce même sentiment, en envoyant ceux qu'il désarçonne, mais dont il épargne la vie, témoigner successivement en sa faveur à la cour d'Arthur. On voit combien l'imagination de Chrétien varie peu ses moyens, du début à la fin de sa carrière. Le thème n'est rien pour lui, le code chevaleresque est tout, interprété, du reste, avec une entière grâce d'imagination et de style.

Où en sommes-nous ?

conteur champenois, rôle où Gauvain lui succède (*) après de telle sorte que, dans l'ignorance où nous sommes de la part qui revient à Chrétien, il nous est difficile d'établir quel est le véritable héros du Gral dans les dernières années du XIJ° siècle. Cette incertitude, même, est un argument de plus en faveur de l'antériorité de Guiot.

Celui-ci, nul ne le contestera, se pose en champion de la maison d'Anjou, et s’il n’y avait d’autres arguments solides plaidant pour sa réalité historique, j'avoue que celui-là me suffirait, aucun critique n'ayant jamais réussi à démontrer l'intérêt qu'un poète allemand pouvait avoir à jouer ce personnage (*). Au contraire, qu'il soit Guiot de Provins

(1) Il ne faut jamais perdre de vue, en tout ceci, qu'à partir du vers 4702 du manuscrit 794 (= 6125 de Mons), jusqu'aux environs du 20000e vers (21917 de Mons), il n’est plus, dans le poème du Gral, question de Perceval (j’excepte, bien entendu, le court épisode du vendredi saint et une partie des aventures d’Alardin, propres à quelques manuscrits).

(2) C’est ce qu'ont mis hors de doute plusieurs critiques, notamment Miss WESTON, The Legend of sir Perceval, I, 72; WECHSSLER, Op. Ci., 174 (qui, en rajeunissant Guiot, me paraît lui retirer à tort la paternité du rattachement de l’Anjou à une flatteuse légende semi-mythique, semichrétienne); enfin, M. Schreiber dans le travail précité. La seule objection sérieuse à l’antériorité de Guiot pourrait être tirée de Parzival, str. 827, et l’on ne s’est pas fait faute d’y recourir. Wolfram, arrivé au terme de Sa narration, s'exprime ainsi :

Ob von Troys meister Cristjân Disem maere hât unreht getän, Daz mac wol zürnen Kyot

Der uns diu rehten maere enbôt.

Et tous les critiques (voyez E. MARTIN, dans son célèbre commentaire, 11, 535; tout récemment SCHREIBER, loc. Cit., p. 43) de conclure qu’il résulte de cela que Chrétien a écrit avant GUIOT. Or, personne n'a fait attention à la tournure conditionnelle de la phrase, à ce prétérit (enbôt) qui rejette dans Je passé l'œuvre de Guiot, enfin, à l'emploi dubitatif de ce Mac, au lieu que, si réellement Guiot s'était indigné de la facon dont Chrétien avait traité ce grave sujet (et observez qu'il pouvait s'être indigné, Même et surtout écrivant avant lui, et le lisant ensuite), Wolfram avait toutes raisons de dire simplement enzürnet ou d'employer un tour analogue. Ajoutez que dans Wolfram le verbe mügen a parfois le sens d’une obligation (serait en devoir, devrait) qui Convient au passage. Comp. not. (éd. Martin) 27029.

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

oo

ou Guiot tout court, on comprend aisément qu'un Français, né dans le Midi, c’est-à-dire dans les États du Roi Henri II (*), ait, comme Benoît de Sainte-More, éprouvé le désir de glorifier le descendant de ces seigneurs d’Anjou que la fortune avait portés au sommet des honneurs impériaux.

Le rôle du Gral dans cette glorification est tout naturellement indiqué, tandis qu'on ne voit pas en quoi il pouvait flatter les protecteurs continentaux de Chrétien (°). Soutenir, comme on l'a fait généralement, que celui-ci avait été le premier à raconter la mystérieuse histoire du vase sacré, c'est aller à rebours des faits et, PIs encore, à rebours des vraisemblances, tandis qu’on voit, sans effort, un artiste aussi habile que Chrétien délester sa matière de tout ce qui était superflu ou embarrassant L'histoire des parents de Perceval, et par conséquent de cette dynastie angevine, dont il sera un jour l'héritier, pouvait mettre mal à l’aise ce fidèle sujet du Roi de France; d’un trait de plume, il est donc naturel qu'il supprime cette partie étendue de l'œuvre de son devancier, et qu’il entre in medias res, c'est-à-dire dans le récit des aventures de Perceval, élevé loin des hommes, sans qu'on sache au Juste pourquoi.

M. Schreiber, dans son récent travail, revient avec un grand luxe d’érudition historique sur des observations. que M. Wechssier avait déjà faites en abrégé (*). Si Guiot est si amer pour la maison de France, c'est, dit-il, que celle-ci était dans les plus mauvais termes avec celle d'Anjou. Elle avait, en effet, les intérêts politiques les plus opposés à ceux des Plantagenet, et le divorce de la femme de

(:) De bonne heure (cf. P. MEYER, Annales du Midi, 1889) on emploie poitevin pour provençal (sons poitevins, eic.) et il n’est pas plus surprenant qu'un étranger ait écrit: provençal POUrT Poitevin : Kyôt ein Provenzäl. ;

(2) Je fais ici une réserve, que je justifieral, sur l'intérêt que pouvait avoir le Gral pour l'orgueil dynastique de Philippe d'Alsace,

(3) Op. cit., p. 174. Comp. SCHREIBER, LOC. Ci., p. 40.

Où en somnies-nous ?

Louis VIT, devenue, non sans scandale, reine d'Angleterre, ne fit qu'envenimer, par des rancunes personnelles, les antipathies dynastiques. Plus tard, ce fut dans le sein même de la famille d'Anjou que les ambitions, tôt éveillées, des jeunes princes et les intrigues de Louis VII, beau-père de l’un d'entre eux, jetèrent le trouble et la zizanie, admirable occasion pour un courtisan de prôner les vertus familiales comme le font Guiot-Wolfram, tandis qu'il ne faut pas un excès d'imagination pour lire entre les rimes de Chrétien, décrivant dans Perceval la mélancolie et l'impuissance du roi Arthur, les menaces directes dont il est l’objet, etc., une allusion quelque peu ironique au spectacle qu'offre alors l'Angleterre, aux environs de 1180, et pendant les années qui suivent (°).

Au contraire, avec le début du règne de Philippe- Auguste, la situation du royaume capétien s'améliore. Déjà sous Louis VII, le pouvoir du souverain s'était affermi,; les grands vassaux eux-mêmes, dit M. Achille Luchaire, « commencent à reconnaître la suprématie de la justice du roi » (*). Pendant la minorité de son fils, « deux factions, Flandre et Champagne, se disputent l’autorité ». Or, Flandre et Champagne, c’est la comtesse Marie et le comte Philippe d'Alsace, les deux protecteurs invoqués par Chrétien dans ses deux derniers écrits, tous deux laissés inachevés par lui. Comprend-on maintenant qu'après avoir dédié son Lancelot à Marie, il reçoive de Philippe l'inspiration de son Gral? Si le poème de Guiot lui est tombé entre les mains, n’avait-il pas des raisons primordiales de le décrasser de tout ce que la flagornerie, déployée en l’honneur de Henri II et de ses origines angevines, avait pu y introduire d’enjolivements factices,

(1) Voyez à la fin de ces études d’autres allusions ironiques à la couronne d'Angleterre.

(2) Histoire de France (de Lavisse), t. fII, 2° partie, pp. 77, 84.

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M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

To

quitte à conserver ce théâtre de l'Angleterre, qui, on l’a dit, est celui où il maintient avec une fidélité, mêlée de calcul, toutes les intrigues de ses romans (°)? Il résulte de là que si la glorification de Henri II (moins concevable si, comme M. Schreiber est forcé de l’'admettre, elle s'adresse à ses pâles successeurs) nous reporte à une date antérieure à 1189, la dédicace de Chrétien suppose que Philippe d'Alsace était encore, au moment où elle est rédigée, en rapports d'amitié avec la famille régnante à Paris; sinon, on concevrait malaisément que l’homme qui, né Champenois, avait tant d’obliwations à ses seigneurs naturels, et dont les origines, l'art, le tour d'esprit, la langue l’apparentent également à cette France centrale qui devait donner tant d'éclat aux lettres, après avoir révélé le gothique au monde, allât tout sacrifier pour sc jeter aux pieds d’un vassal révolté et, comme cela se passe en 1185, essayant par un coup de force (l'attaque de Corbie) de violenter la fortune des armes à son profit. C'est donc avant le 14 mai 1181, date du pacte de Gisors (ourdi contre le jeune Philippe-Auguste), que je placerais la composition du Gral, dédié à Philippe d'Alsace, le poème de Guiot étant de quelques années plus ancien, sans qu'on puisse préciser jamais, je le crains, sa date d'origine. | On voit par ces quelques considérations, qui n’épuisent point ce redoutable sujet, les problèmes que soulève encore maintenant la recherche des origines du Gral de Chrétien et du Parzival de Wolfram d’Eschenbach. Mais ces problèmes ne sont pas les seuls; car le rapport — je l'ai indiqué plus haut — entre l’Estoire dou Gral de Robert de Boron et les œuvres susindiquées est loin d’être élu-

(1) Sauf queiques séjours à Nantes qu'il concède à Arthur, et c’est une preuve de plus que celui-ci règne des deux côtés de la Manche, comme le roi anglais; voir infra.

Où en sommes-nous ?

cidé, et j'estime que rien ne sera décidé tant quon ne saura pas le degré de créance — et d'importance — qu'il faut assigner à ce médiocre écrivain, qui a eu, toutefois, le mérite appréciable de nous conserver la plus ancienne version des antécédents lointains du Gral, négligés ou ignorés des deux grands poètes de France et d'Allemagne.

Est-ce tout? Hélas! non : il reste, en effet, un dernier point essentiellement litigieux, sur lequel je reviendrai bientôt plus en détail, et c'est celui-ci : si, comme l’a écrit un de ses continuateurs, Chrétien n’a pas achevé son œuvre, où donc s'est-il arrêté exactement?

Je connais peu d'histoires plus amusantes que celle de la ponctualité moutonnière avec laquelle, sans nouvel examen, tous les critiques répètent depuis cinquante ans que Chrétien s'est arrêté au milieu d’une phrase de son récit, exactement au vers 9198 d’après le ms. 794, imprimé par M. G. Baist; au vers 10601 d’après le ms. de Mons, jadis édité par mon compatriote M. Potvin. Ce dernier s'était d’ailleurs bien gardé de se prononcer en une matière aussi délicate; c'est de la façon la plus dubitative qu'il s'était demandé si Chrétien s’en était tenu là 1° parce que le ms. 794, consulté par lui, porte à cet endroit ces mots énigmatiques : Explycit Perceval le viel, mais continue imperturbablement le récit, tandis qu’on lit dans celui de Berne (n° 354) : Explicit li romans de Perceval, ce qui s'accorde avec le fait que la copie ne va pas au delà; 2° parce qu'il avait cru observer qu’ « à partir de cet endroit les manuscrits commencent à différer entièrement ».

Sur ce dernier point, Charles Potvin s'était tout à fait mépris, comme un examen comparalif des manuscrits actuellement connus m'en a convaincu: il ne s'était pas moins mépris en imaginant que « quatre manuscrits ne vont pas au delà, à savoir Londres, Berne déjà cité, Paris 1450 et Edimbourg ». Le copiste d’Edimbourg saute

M. Wilmotte. — Le poème du Gral et ses auteurs.

intrépidement par-dessus cette barrière qu'il ignore; 1450 va jusqu’au vers correspondant à 11593 de Mons; Londres poursuit sa route jusqu'au vers 34934 de Mons. C'est probablement le manuscrit Arondell que M. Potvin a voulu désigner; il est le seul, avec Berne 354, à prendre ici en considération; toutefois, Clermont-Ferrand s’arrête au vers 10572, et cela fait, en tenant compte de l’indication de Paris 794, quatre manuscrits dont l’accord aurait une certaine importance, si l'on démontrait qu’ils sont indépendants l’un de l’autre. J'ajoute que le copiste de Florence a plus encore manqué de souffle, puisqu'il dépose la plume au vers 9977 de Mons. Mais la grande majorité des copies ignore cette étrange coupure au milieu d’une phrase, et je puis dire, dès maintenant, que l’examen de la langue et du style de ce qui suit le vers 10601 de Mons n'autorise nullement l'opinion fixant là le dernier effort de Chrétien de Troyes.

La part de Chrétien de Troyes dans la composition du plus ancien poème sur le Gral.

J'ai déjà fait, dans les pages qui précèdent, les plus expresses réserves sur ce point d'histoire littéraire. Je voudrais y revenir ici plus en détail. J'ose dire qu'il est d'importance, puisque Chrétien de Troyes est, de l’'aveu général, le pius grand écrivain français du XIP siècle et que le Gral est, avec Tristan, le roman qui a le plus passionné les lecteurs, non seulement de ce temps-là, mais des temps qui ont suivi. Ce n'est, assurément, pas un hasard qui a déterminé Richard Wagner à conférer aux deux vieilles légendes du moyen âge, après qu'elles eurent inspiré les meilleurs romanciers d'alors, une reviviscence éclatante.

Si vous ouvrez n'importe quel ouvrage d'histoire littéraire, vous y lirez ceci : Chrétien de Troyes n’a pu achever son roman (lui, dit : son conte) du Gral. Il s'est arrêté au vers 10600. Il a eu au moins trois continuateurs : Wauchier de Denain (on l’appelle maintenant ainsi; précédemment on le nommait de préférence Gaucher de Dourdan); Gerbert, qui pourrait bien n'être autre que Gerbert de Montreuil, l’auteur connu du Roman de la Violette; enfin Manessier (ou Mennessier), qui écrivait au début du XIIF siècle et avait pour protectrice Jeanne de Flandre. Bien entendu,‘ je fais abstraction ici de l'Estoire dou Gral, de Robert de Boron, et des nombreuses compilations en prose, qui ont brodé quasi à l'infini sur le thème initial, c’est-à-dire sur la visite faite par un che-

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

PP

valier élu (tantôt Perceval, tantôt un autre) à un châtelain mystérieux, visite qui devait avoir des conséquences graves, sur lesquelles toutes les versions sont loin d’être d'accord. L

Une tradition s’est donc établie, et il est toujours périlleux de bousculer une tradition, surtout lorsqu'elle s'appuie sur des autorités nombreuses et respectables. Je ne me résous à le faire que parce que d'assez longues recherches m'ont convaincu de l'erreur initiale sur laquelle elle se fonde; on pourra en juger sainement en

lisant ce qui suit.

Je ne remonterai pas au delà de 1820 (*), c’est l’année où parut la notice de Ginguené dans l'Histoire littéraire de la France (). On la relit avec une sorte de surprise amusée, tant elle contient de données que la suite de nos études a contredites ou anéanties. Toutefois, sur l’objet qui nous concerne, le jugement de l’érudit académicien peut encore être écouté avec intérêt : « Cet ouvrage, dit-il du Gral, n’est pas tout entier de Chrétien, soit qu'il n'ait pas eu le temps de l'achever, soit qu’on y ait ajouté, après sa mort, des suites ou branches auxquelles il n’avait pas songé. Deux autres poètes sont connus pour y avoir ajouté des aventures. Gautier de Denet est évidemment le premier. Ce passage en fournit la preuve ».

Suit, d’après le manuscrit de l’Arsenal (°), le passage connu où figure, en effet, le nom de ce personnage. Comme ce manuscrit est le seul — on le verra bientôt — qui spécifie que la collaboration de Gautier commence à

(4) Et je ne citerai et ne discuterai que les témoignages qui m'ont paru les plus autorisés.

(2) Tome XV, pp. 193-264.

(8) Ce manuscrit a quitté l'Arsenal; c'est le 12,576 f. fr. de la Bibliothèque Nationale.

dans la composition du poème sur le Gral.

l'endroit où il se nomme (*), Ginguené, qui n'en avait pas consulté d'autre, était fondé à croire que Chrétien avait écrit tout ce qui précédait, soit 37,755 vers sur 45,379 de l'édition Potvin. Il fut donc, de tous les critiques, le plus généreux pour le célèbre romancier, puisque les quatre cinquièmes de la vaste compilation lui étaient attribués, si l’on fait abstraction des 17,000 vers de Gerbert, que Ginguené n'a pas connus. En revanche, il mentionne Manessier, qui s’est nommé dans certains manuscrits précisément à l'endroit où le manuscrit de Mons s'arrête et où il désigne, une fois de plus, Chrétien (*).

Après 1820, c'est en Allemagne que l'attention est surtout éveillée sur l’œuvre de ce dernier, moins pour luimême que parce qu'il est cité dans le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, et aussi parce qu’on le trouve à la source d'autres poètes allemands. Ici je renonce volontiers à être complet; mais pourtant comment ne pas citer les opinions de Lachmann, l'éditeur de Wolfram, de San-Marte et de Holland?

Lachmann, se fondant sur Ginguené, maintient à Chrétien la lourde paternité des 87,755 premiers vers (°); mais il s'appuie sur une remarque de Grimm pour exhumer Gerbert. San-Marte (*) en fait autant d’après Francisque Michel, qui avait risqué l'hypothèse, confirmée depuis, que ce Gerbert pourrait bien être l'auteur du Roman de la Violette (*). En 1854, L. Holland devait reproduire cette hypothèse sans se prononcer (*). Mais, en conservant à

(1) On y lit, en effet : Gautiers de Denet, qui l’estoire … a mis chi après en memoire...

(2) Potvin, VI, p. 155. Cf. 12,576, fol. 261, r°, a.

(S) Wolfram von Eschenbach's Werke, Berlin, 1833, p. xx, 8q.

(4) Woifram von Eschenbach, II, p. 399.

(5) Tristan, I, CIV, n. 75. |

(s) Dans la meilleure étude ensemble qui aît été publiée sur Chrétien, Crestien von Troies, eine literaturgeschichtliche Untersuchung. Tubingue, 1854, p. 213.

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes mm mme e-mmmqmmge

Chrétien la part prépondérante que lui avaient assignée ses devanciers, il nous en apprend un peu plus sur le contenu du poème, dont H. Michelant lui avait communiqué les rubriques des miniatures d’après le manuscrit 430 de la Bibliothèque Nationale. Dans ce manuscrit, le continuateur, selon une communication épistolaire de Michelant, « s'appelle Gauthiers ou Gauchers de Doulens, et dans le 7,523° on lit, par erreur du copiste, chanter dou douz tans, leçon qui se rapproche bien plus du manuscrit 430 » (). Ludwig Holland reproduit sans appréciation ce renseignement. Le moment n'était pas encore venu de se passionner pour ceux qui ont achevé le récit rimé du Gral.

L'année suivante Alfred Rochat nous révélait le manuscrit 113 de la Bibliothèque de Berne et prenait prétexte de sa découverte pour publier une longue analyse de la partie du roman que renferme ce manuscrit et pour consacrer au poème entier (et même à la légende) une étude comparative, dont on m'excusera de me désintéresser ici (Gil y sacrifiait ingénument à toutes les idoles du temps et, plus qu’à toute autre, à la foi en la Sagenbildung, aussi mystérieuse que puissamment créatrice). Ce qui nous importe, c'est que lui aussi croit fermement que Chrétien est allé jusqu'à l'endroit où se nomme Gautier de Denet «et qu'à partir de là, celui-ci a continué l’histoire jusqu’à la seconde visite au roi du Gral, endroit où s’amorcent les suites de Gerbert et de Manessier » (?).

C'est en 1863 que notre compatriote et confrère Charles Potvin devait publier sa Bibliographie de Chrestien de

(:) En fait, c'est le ms. 1,429 actuel; le 430 est devenu le 12,577 actuel, qui porte (fol. 208 vo, a): Gauchier de Doulenz, mal lu par Michelant.

(2) ALFRED RocuaTr, Ueber einen bisher unbekannten Percheval li Galois, Zurich, 1855, pp. 138-140; après avoir signalé les doutes de Lachmann sur l'exactitude de l'affirmation de Gerbert, dont je m'occuperai plus loin, l'auteur confesse que l'endroit de la dernière soudure « bleiht nicht weniger dunkel ».

dans la composition du poème sur le Gral.

Troyes, ouvrage dont l'importance fut beaucoup plus grande que l’érudition étrangère n’a voulu le reconnaître. Si Charles Potvin littérateur éprouva durement ce qu'il en coûte à un Belge d'essayer de se faire lire et jouer à Paris, que dire alors de l'accueil réfrigérant que ses initiatives philologiques devaient recevoir des jeunes maîtres de la science en France et en Allemagne (°) ?

Et pourtant, c'est lui qui le premier essaya de voir et de classer les divers manuscrits du Gral. Et sans lui nous serions encore maintenant privés d’une édition, fût-elle quelque peu insuffisante, du texte de Chrétien et de ses continuateurs (*). Or, il y a exactement soixante-sept ans que Potvin publia sa Bibliographie et soixante-cinq ans que parut le tome Ï de son Perceval le Gallois (°)! Il est utile de rappeler ces dates et de rendre une justice tardive à un travailleur modeste et trop méconnu.

Sur le point qui nous importe, Charles Potvin en savait beaucoup plus long que ses devanciers. Îl avait vu douze manuscrits de l’œuvre (ou du moins il en connaissait l'existence et avait réuni des renseignements sur eux); il put rectifier à leur sujet diverses assertions du critique allemand le plus compétent, L. Holland. Il fut, notamment, le premier, à identifier le manuscrit 12,576 (ancien suppl. fr. 8,306), qui avait passé de l’Arsenal à la Bibliothèque Nationale; il signala les principales traductions et imitations étrangères. Il insista — trop peut-être — sur

(:) Lire dans l'Annuaire de l’Académie royale de Belgique (1900) ma biographie de Potvin. On verra tantôt combien injustes furent notamment certaines appréciations de la Revue critique (1866, I, p. 129, sq.), sur son édition du Perceval, la seule que nous possédions en 1930, et qu'en plus d’un point Potvin eut raison contre P. Meyer.

(2) Je dirai plus loin quel choix déplorable fut fait par G. Baïist du ms. 794 pour une édition restreinte et d’ailleurs de la dernière insuffisance. .

(3) Le tome I (Perlesvaus) est daté de 1866, le tome II (premier du poème) est daté de 1865.

M. Wilmotie. — La part de Chrétien de Troyes

les divergences qui s’accentuent à partir de 11,500 environ; il publia des extraits de Gerbert, etc. Après une description plus ou moins détaillée des divers manuscrits conservés du poème, il dut bien s'occuper des continuateurs de Chrétien. Trompé par la copie de Mons, pour laquelle il était excusable qu'il éprouvât une prédilection particulière, puisqu'on lui en devait la révélation, il admit, avec elle, que Chrétien avait terminé et signé, à la fin, son ouvrage. Mais que deviennent alors les continuateurs? Potvin s’en débarrasse élégamment. Il croit que Manessier et Gerbert sont plutôt des interpolateurs (et cette thèse n’est pas si absurde). En ce qui concerne Gautier de Denet (ou de Doulens), il est plus embarrassé; il connaît à peu près tous les manuscrits qui le mentionnent (); mais l’incertitude des graphies du nom (Denet, Dons, Doullens, Doudain, Dordans) l’a peut-être incliné à formuler une hypothèse, beaucoup moins fantaisiste en somme qu'elle ne paraît à premier examen. Il observe — ce qu’on a eu le tort de ne plus faire après lui d'aussi près — que, sauf un seul, les manuscrits, qui connaissent ce mystérieux personnage affirment qu'il a « mis l’estore avant en memore », et qu'il n’y en a qu’un seul (notre 12,576) qui porte après au lieu de avant (”), et il interprète avant comme un adverbe de temps; c'est-à-dire qu’il considère le dit Gautier comme une source plus ou moins éloignée : « Gautier serait donc, tout simplement, un écrivain antérieur, en prose latine ou gauloise (sic), comme Gautier d'Oxford, par exemple, auquel s’en réfère Geoffroi [de]

(:) Voyez page 44 de Sa Bibliographie. Seuls manquent les extraits des copies de Londres et d'Edimbourg et du ms. Paris, Nouv. AcCq., 6614. Il a ignoré aussi Florence et Clermont-Ferrand, qui ne vont pas jusque-là.

(2) L'observation est juste, et confirmée par la découverte des autres manuscrits. En effet, Paris, Nouv. Acq., 6614 (80 113, ro ç), porte avant, de mème qu'Edimbourg (f° 204, ve, a) et Lonûres, Addit., 36-614 (827, ro b).

dans la composition du poème sur le Gral.

Monmouth, ou Gauthier Erpac que cite Geoffroi Gaimar, où Gauthier Map, auteur d’un Gral en prose antérieur aux poèmes, une de ces autorités, enfin, que les trouvères se plaisaient à invoquer et qu'ils inventaient (”) même pour donner plus de notoriéié à leurs récits ».

Deux ans plus tard, Charles Potvin donnait les premiers tomes de son Perceval. C'est là, au tome III, page 47, qu’il formula la curieuse hypothèse sur laquelle repose encore la doctrine des 10600 vers dus à Chrétien, et non davantage.

À proprement dire, Poivin ne se montre nullement affirmatif. Arrivé au vers 10601 du texte (en fait au vers 10600) (*), il observe qu'à la différence du manuscrit de Mons (et, ajoutons-le, de la plupart des autres qui ignorent la coupure), le manuscrit 794 de Paris « coupe en deux le poème par ces mots: Explicit Perceval le viel. Le manuscrit de Berne n° 354 s’arrête là : Explicit li romans de Perceval. C’est aussi après ce même vers que les manuscrits commencent à différer entièrement. Jusquelà; sauf quelques variantes et sauf l'introduction, le premier chapitre et un fragment de 204 vers, pages 171-178 du premier volume, qui n’appartiennent qu'au manuscrit de Mons (°), tous les manuscrits suivent le même texte. Mais, à partir de ce vers, on trouve deux rédactions, tout à fait différentes, des mêmes épisodes. Le récit est tantôt

(1) Ce n'est pas le lieu de discuter tout cela. Dans la suite de ces études, j'espère pouvoir démontrer que l'hypothèse de P. Meyer, identifiant le dit Gauthier avec Wauchier de Denain, ne paraît pas devoir résister à une enquête sérieuse. Ce qui est le plus surprenant, c'est que P. Meyer, pour introduire cette Suggestion, s'est basé sur le ms. de Londres, qui a Gaucier de Donaig et non Wauchier! (fol. 261, vo b).

(2) Par une erreur de numérotation, qu'on relèvera au vers 9855 (p. 23 du dit tome III) qui est en réalité le vers 9854.

(5) On voit par cet aveu que les divergences entre mss. ne sont pas rares dans les 10600 premiers vers. P. Meyer (Revue critique) en a signalé, et j'en signalerai d’autres.

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

concisé, tantôt allongé; quelquefois un ou quelques vers reproduisent la même version, puis la rédaction reprend ses allures diverses pendant des centaines et quelquefois des milliers de vers. Quatre manuscrits (Londres, Édimbourg, Berne 354 et Paris 1,450) ne vont pas jusque-là. Celui de Berne n° 113 commence beaucoup plus loin. Des (”) sept manuscrits qui semblent se partager les deux rédactions, quatre (Mons, Paris 794, 1453 et 12576) suivent l’une, sauf quelques variantes ou interpositions: trois suivent l’autre (Montpellier, 12577 et 1429): 12577 mêle quelquefois l’une et l’autre. La traduction de 1530 est conforme à cette dernière rédaction.

« Cette circonstance ouvre le champ à bien des suppositions. On pourra penser que là s’arrêtait l'œuvre qu’on dit inachevée de Chrestien de Troyes, ou bien que les copistes ont suivi un vieux manuscrit qui n'allait pas plus loin et dont ils respectèrent le texte, antérieur à tous les autres. Cependant il arrive un moment où tous les manuscrits reprennent avec un même respect un texte unique...»

Voilà le passage qui a retenu l'attention des critiques et qui, plus que l'étude des manuscrits eux-mêmes, singulièrement négligée, les a égarés tous. Or : 1° ce passage n’a nullement la portée qu'on veut lui attribuer, Potvin ayant toujours cru, sur la foi du manuscrit de Mons, que Chrétien avait achevé son œuvre; 2° le dit passage fourmille d'erreurs. Je n’en ai relevé qu’une, mais elle est essentielle. Des quatre manuscrits mentionnés plus haut, comme n’allant pas au delà de la partie commune du récit, ilen est deux qui n’auraient pas dû être invoqués. Celui d'Édimbourg va bien au delà de l'endroit indiqué: 1450 va jusqu'au vers 11593. Seuls Arondell et Berne s’arrêtent à 10601 et il faut y ajouter Clermond-Ferrand, qui compte 10579 vers, si l’on se fonde sur la numérotation de Mons.

(t) Le texte a Les; mais il est évidemment fautif.

dans la composition du poème sur le Gral.

Quant à Florence, il s'arrête au vers 9977, c’est-à-dire qu'il a plusieurs centaines de vers en moins. Cela forme une sorte de famille qui se range à part. Mais nulle part et par personne il n’est dit que Chrétien s’est arrêté là. L'indication du médiocre manuscrit 794 (*) ne veut rien dire (qu'est-ce que Perceval le viel?) et celle du manuscrit de Berne, qui partage sa médiocrité (*), n’a pas de sens, puisque les aventures de Perceval s'arrêtent au vers 7889 (= 794, vers 6477) :

De Perceval plus longuement Ne parole li contes chi,

ou sont reprises beaucoup plus loin, après le long épisode, farci de hors-d’œuvre, dont Gauvain est le héros. J'ajoute que les divergences des manuscrits deviennent surtout graves un millier de vers plus loin, et non pas à partir du vers 10601, c’est-à-dire au milieu d’une phrase, coupée net en deux si l’on s'arrête à cet endroit.

Mais il faut avancer. Dès maintenant — et l’article de la Revue critique, cité en note, y aura aidé au moins autant que l'indication conjecturale de Potvin — l'opinion va s'établir de plus en plus solidement que Chrétien n'a pas été au delà du vers 10600. Elle ne repose, on l’a vu, que

(:) Le ms. 794 est en partie responsable du mythe qui s'est créé peu à peu; dans son compte rendu de l'édition Potvin (Revue critique, 1866, 2 semestre, pp. 139 sq.), P. Meyer lui attribuait une valeur exceptionnelle; il reprochaïit durement à Potvin de l'avoir négligé et, détail amusant, il faisait à ce ms. un mérite de la fausse indication qu’il contient sur les divisions de l’œuvre. A propos d’un passage qu'il renferme et que Mons n'a pas, il écrivait : «le ms. qui le contient est d'une grande autorité.. Si M. P. avait tenté dans sa Bibliographie de classer par famille les mss. du Perceval, il aurait rangé celui-là avec le premier.» Je ne Sais Ce que c’est qu’un premier manuscrit; mais on trouvera à l’Appendice la preuve flagrante de l’infériorité du Paris 794, avec lequel j'estime qu'aucun éditeur ne pourrait mener à fin sa tâche de nous donner une physionomie exacte de l'œuvre de Chrétien.

(2) On verra dans l’Appendice les fautes communes de la copie de Berne et du 794. J'y reviendrai ailleurs.

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

sur deux indications d’ailleurs mal interprétées, de manuscrits sans valeur et étroitement apparentés. Il n’importe. L'idée fera son chemin, et un critique viendra qui essaiera d’en fournir la justification scientifique.

C'est le seul, à mon su, qui se soit donné cette peine inutile. Il n’y a guère suffi, du reste. Le chapitre où il tente de démontrer, à l’aide d'arguments philologiques, que Chrétien n'a pas été au delà du vers 10600 est assurément le plus faible du livre intitulé Die Sage vom Gral (1877), livre qui a beaucoup vieilli, mais dont la thèse fondamentale me paraît plus solide que celle des celtisants. L'auteur, M. Birch-Hirschfeld, consacre ce chapitre, le second de l’ouvrage, au poème de Chrétien. Il s'appuie naturellement, pour lui refuser la plus grande partie du poème édité par Potvin, sur les indications prémentionnées des copistes des manuscrits de Paris (794) et de Berne (354). Mais il a, sans doute, conscience de la faiblesse d’une telle preuve, et c'est à Wolfram d’Eschenbach qu'il demande le complément de sa démonstration. Selon lui (:}, une preuve supplémentaire de la faible part qui revient à Chrétien dans les 45000 vers, c’est, en effet, ceci : Wolfram n’a connu que les 10600 premiers vers, de même que la version nordique qui, il est vrai, a ajouté un dénoûment postiche, le retour définitif à Beau-Repaire du héros, qui renonce à conquérir le Gral.

Je n'insiste pas sur ce dernier argument, qui a moins de poids; mais il est incontestable que la coïncidence avec Wolfram ne serait pas un élément négligeable. Sans doute le poète allemand aurait pu n'être en possession que d’une copie inachevée, comme celle de Berne, et il ne résulterait pas de là que cette copie eût contenu toute l’œuvre de Chrétien; mais le fait constituerait une présomption dontil y aurait lieu de se préoccuper. Le malheur est qu'iln'en

(1) Op. cit., pp. 68 Sq.

dans la composition du poème sur le Gral.

est pas ainsi, et il suffit d'avoir parcouru la dernière partie du Parzival pour s’en rendre compte.

D'abord, Wolfram s’écarte considérablement de la narration, telle qu'on la trouve dans nos manuscrits du poème français. Je ne parle pas d’un prologue dix fois plus long et plus circonstancié que celui du manuscrit de Mons, puisqu'il occupe les 118 premières strophes de son ouvrage. Mais, sans insister sur d'innombrables dissemblances de détail, Wolfram ne se gêne point pour amputer ou allonger, dans la mesure où il s'en inspire, son modèle français. Il bouleverse l'ordre adopté par celui-ci. L’épisode du château des Merveilles, par exemple, vient après celui de la rencontre de l’'Orgueilleuse (”), ou, plus exactement, il est, dans le texte allemand, développé démesurément et entrecoupé du récit des deux épreuves du palais et du gué, tandis que la seconde, écourtée et réduite à des proportions insignifiantes, est la seule qui mérite ce nom dans le français, l’autre ne constituant qu'un banal exploit chevaleresque, comme il en est tant attribué au héros (8868 sq.). Toute la fin est différente de Chrétien (°); mais qu’il ait lu au delà de 10600 nous est prouvé par la mention de Méliant de Lis (*), comme aussi par un passage du début, où il donne sur la généalogie de Gauvain des précisions, qu’on ne trouve ici qu'aux vers 10959 et suivants (*.

La meilleure preuve, du reste, est ailleurs, dans l’introduction du personnage de Guiromélant (*) (Gramoflanz chez Wolfram), dont l’auteur des 10600 premiers vers fait à peine mention, et qui ne joue que plus tard un rôle

(2) Respectivement str. 508 sq. et 564 sq. = Chrétien 9675 sq. et 9038 sq.

(2) C'est dans l’épilogue (827 sq.) qu’il nous dit qu'il n’a pas suivi cet auteur, mais Kyôt.

(35) Strophes 646, 673.

(#) Str. 66: Lot von Norwaege… hie ist och Gâwan, des suon, etc.

(5) W. FoErsTER, Christian van Troyes Wôürtlerbuch, table onomastique, S. v. Grinomalant.

M. Wilmotite. — La part de Chrétien de Troyes

important. Or, ce rôle, Wolfram le lui assigne; après nous l'avoir présenté comme un roi (sér. 603), qui fut d’abord amoureux de l’'Orgueilleuse de Logres (str. 606), il lui fait ensuite tourner ses aspirations vers la sœur du héros. La suite de l’histoire, le combat de Gauvain et de Guiromélant, l'intervention de la sœur de celui-là en faveur de celui-ci et leur mariage, tout cela est traité avec un grand luxe de développements par Wolfram; or on n’en trouvera nulle trace avant le vers 10600 du texte français. Le mariage de Guiromélant et de la jeune fille, dû à la bonne grâce d'Arthur, est annoncé aux vers 11566 sq., après que les deux chevaliers ont fait leur paix (11521 sq.). Il en va de même dans le texte allemand (str. 729 sq.), qui ignore donc la coupure, mais complique le récit d’une intervention de Perceval dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est nullement justifiée (il n’en est pas question dans le poème original) (”).

Il ne reste donc rien de l'essai de justification que M. Birch-Hirschfeld a tenté d’une thèse aventurée (?), et pourtant il n’en a pas fallu davantage pour qu’elle fût désormais adoptée sans conteste.

À partir d'ici, en effet, je ne trouve pas dans les livres

(1) J'estime que M. Birch-Hirschfeld n’a guère été plus heureux dans les pages suivantes de Son livre, où il s'efforce de démontrer, à l'aide d'arguments philologiques (pourquoi les a-t-il négligés pour isoler les 10 600 premiers vers de la suite?), que tout le prologue de Mons doit être refusé à Chrétien. Je reviendrai bientôt sur ee point, où l'accord n'est pas fait entre romanistes. (Cf. Miss Weston, op. cit., I, p. 62, où il manque bien peu pour qu’on touche au vrai.) Cette fois, P. Meyer, admirablement inspiré, avait bien vu que les 128 vers du prologue de Mons formaient un tout factice et que les 484 premiers seuls devaient être écartés. Le reste forme un chapitre initial du poème (qu'on a retrouvé plus tard dans le ms. de Londres, Add. 36,614), et P. Meyer écrit à son sujet: « Je n’ai aucune objection contre l'authenticité de ce chapitre... je reconnais qu'il est bien dans le style de Chrestien » Revue Critique, l. cil., p. 131).

(2) Qu'on daigne relire la strophe finale du Parzival avec attention, on verra que la critique qui y est faite de Chrétien s'applique également,

dans la composition du poème sur le Gral.

des plus éminents romanistes une ligne de discussion relative à un objet aussi litigieux. Tous considéreront désormais comme un dogme cette répartition plus que hasardeuse d’une matière où la part du lion est faite à un inconnu, dont nous ignorons jusqu’au nom exact, tandis que Chrétien, célèbre pendant longtemps comme l’auteur du Gral (°), n'obtient que des rogatons assez piteux.

Je n'insisterai pas sur les livres et mémoires d’Alfred Nutt (*), de Miss Weston (*) (si précieux à d’autres

sinon préférablement, à la façon dont il dénoue son récit; Wolfram lui oppose la version infiniment supérieure, selon lui, du poète Kyôt :

endehaft giht der Provenzäl

wie Herzeloyden kint den grâl erwarp, als im daz gordent was, dô in verwohrte Anfortas.

Von Provenz in tiuschiu lant

diu rechien mære uns sint gesant, und dirre âventiure endes il.

On ne peut pas dire plus clairement que Chrétien n'a pas fourni au traducteur la bonne lecon du dénouement. Mais il va de soi que si l'œuvre de Chrétien n'avait pour Wolfram consisté que dans les maigres épisodes du début de la Vulgate, il se serait empressé de le constater, soit pour le mettre hors cause, soit pour triompher plus bruyamment d'un maître qu'il traite avec tant de désinvolture malgré les lourdes obligations qu'il lui à. Mais je reviendrai ailleurs sur les rapports entre les deux poètes.

(1) J'ai déjà allégué (voyez supra, p. 16), le témoignage significatif d’un texte du XIVe siècle, où l’on ne mentionne du grand écrivain que Cligès et Perceval. Dans le roman de Ham, de Sarrazin, on lit:

Où aves des Troiiens

Et du roman, que Crestiiens Trova si bel de Perceval,

Des aventures du Graal,

Où il a maint mot délitable, etc.

Voyez L. HOLLAND, op. cit., p. 216, pour d’autres témoignages non moins caractéristiques. Et il est loin d'en avoir épuisé la liste. Et tout cela aurait été écrit pour moins de 10,000 vers, dont un tiers étranger au héros Perceval, sur 60,000 du poèmel

(3) Studies on the legend of the holy Grail, 1888. Cf. pp. 19-22. (5) Op. cit., 2 vol., 1906. Cf. I, p. 32, etc.

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

égards), de Heinzel (*), de Wechssler (?), de Golther (°), etc.; seul Gaston Paris me paraît devoir être mentionné ici, non qu'il élève le moindre doute sur l’objet du litige (°), mais parce qu’on doit lui rendre cette justice d’avoir, lui seul, éprouvé une certaine hésitation à maintenir à ce Gaucher ou Waucher hypothétique l'honneur d'avoir composé 24000 vers, soit plus de la moitié du poème conservé dans les principaux manuscrits. Voici donc ce qu'il écrit, en 1886, dans l’Histoire littéraire de la France, t. XXX, après avoir refusé tout le prologue de l’œuvre à Chrétien et lui avoir assigné un peu plus de neuf mille vers : « Le prologue postiche et l’œuvre de Chrétien mis de côté, le reste du poème se divise en trois grands morceaux : le premier, qui est anonyme et n'est peut-être pas d’un seul auteur, el qui, au moins pour une partie, existe dans deux rédactions assez différentes, a subi, en outre, une interpolation considérable. Il va du vers 10602 au vers 21916, et il est consacré à la fin des aventures de Gauvain, au milieu desquelles il s'était arrêté. Le second, dont l’auteur paraît s'être appelé Gaucher de Dourdan.…., se rattache, au contraire, directement à la dernière mention de Perceval dans l’œuvre de Chrétien; il s'arrête brusquement au milieu d’une phrase (au vers 34934) (°). »

À mon su, sauf quelques nuances d'opinion, voilà le dogme tel qu’il a été formulé depuis plus de quarante années et devant quoi, tous, nous nous sommes inclinés sans nouvel examen.

(:) Denkschriften der Kaïserlichen Academie der Wissenschaft in Wien. Phil.-hist., classe, XLX Bd (18%), p. 3 sq.

(2) Die Sage vom Heiligen Gral, 1898, p. 46. Cf. p. 153.

(5) Parzival und der Gral, 1925. Cf. p. 40.

(4) Voyez loc. cit., p. 27 et Manuel d'ancien français (1889), p. 98.

(5) C'est décidément une fatalité, puisque le vers 10601 (10602 Potvin) continue la phrase commencée. Mais cette fatalité, G. Paris en est cette fois responsable, puisqu'il se fonde, et ses SuCCesseurs (tel M. Lot, Ro-

mania 1%5, p. 3%, note 2) sur le seul fait qu’à Ce vers s’emboîte le long poème à Gerbert dans deux manuscrits.

dans la composition du poème sur le Gral.

EE

La succession de Chrétien reste donc ouverte en 1930 comme en 1820. Et, pour l’établir, dans le silence des manuscrits, il faudrait des preuves intrinsèques ou extrinsèques.

J'appelle intrinsèques celles que fournit le texte Juimême. On a vu combien il est difficile d'en rassembler par l'exemple de M. Birch-Hirschfeld, s’efforçant par l'étude des rimes d'isoler le prologue de Mons et de Londres tout entier. En l'absence d’une édition critique, toute étude des rimes est vouée à l’erreur. Et comment entreprendre une édition critique d’un ouvrage dont les manuscrits offrent une végétation aussi touffue que divergente de variantes, grandes et petites? Le style même (critère difficile, mais, à mon sens, moins chanceux) demandera d’être scruté avec une extrême prudence, les scribes ne s'étant pas gênés pour substituer telle figure à telle autre, tel tour de phrase à celui que nous conservent d’autres copies.

Et les preuves extrinsèques, si l’on veut me permettre de désigner un peu arbitrairement par là les renseignements historico-biographiques P

Ah! c'est ici que les ténèbres s'épaississent.

Un seul témoignage peut être sérieusement invoqué pour autoriser l'affirmation que Chrétien n'a pas achevé son ouvrage : c’est celui d’un de ses continuateurs, Gerbert ().

Gerbert, qui se nomme plusieurs fois (?) dans les 17000 vers dont il a — bien inutilement — allongé l’histoire du Gral, s'exprime ainsi :

Ce nous dist Crestiens de Troie Qui de Percheval commencha, Mais la mors qui l’adevancha Ne li laissa pas traire affin (°).

(2) Voyez l'édition encore inachevée de Mary Williams. (Classiques français du moyen âge, nos 28 et 50.)

(2) Vers 6358, 6998, 7001, 7008, 7016 de l'édition Williams

— hi —

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

C'est une simple — et précieuse — parenthèse dans un récit dont les critiques me semblent avoir tiré un assez médiocre parti lorsqu'ils ont utilisé ce témoignage. A quel propos Gerbert invoque-t-il, en effet, son illustre devancierP Il le fait pour corroborer une opinion exprimée par lui. Et cette opinion est que Blancheflor, la châtelaine de Beaurepaire, se sépare à grande douleur de Perceval, qu’elle aime et vient d'épouser. Elle se soumet, parce qu'elle ne peut faire autrement :

.… tant forment l'aime la dame, De tant qu’il velt faire ne dire Rien nule n'en ose escondire Car tot quanqu'il dist li otroie (”).

Et c’est ici que s’intercalent les quatre vers précités.

C'est donc cette très humble soumission aux désirs et volontés de celui qu’elle a épousé, dont l'attestation a été fournie à l’auteur par son devancier: il le dit expressément et il semble y attacher une importance particulière, puisque ce passage de son poème est, du moins dans les manuscrits conservés, le seul où il invoque son autorité. On peut s'étonner de cette insistance, qui porte sur un détail psychologique; mais le détail est-il si négligeable qu'on le croirait à première vue? Est-ce que Blancheflor n'est pas la femme aimée du héros, plus tard son épouse, la seule figure féminine qui appelle notre sympathie dans ce roman fameux? On conçoit que Gerbert, qui l’introduit dans la suite dont il est l’auteur, ait tenu à la dépeindre sous des traits aussi favorables que possible. Perceval se reproche, chez lui (5132 sq.), d’avoir négligé longtemps de tenir la promesse qu'il avait faite de l’épouser, et il confesse humblement à l'oncle de la jeune fille que c’est ce péché-là qui peut-être l’a empêché de conquérir le Gral,

dans la composition du poème sur le Gral.

on

alors qu’il s’était lavé de la souillure de tous les autres, comparant ainsi la faute qu’il a commise à celle, si grave, d’avoir abandonné sa mère pour courir les aventures, faute qui lui fut fatale lors de sa première visite au chàteau mystérieux :

Et ele m'ama de cuer fin

Et me dist que ja la preisse

Et de Li ma femme feisse,

Et je li oi en covent mis

Que je seroie ses amis

Et a feme l'espouseroie,

Ne vers autre ne mesferoie.

Or m'en membre, c'est li pechiez Dont je quit plus estre entechiez ().

Le rôle de Blancheflor s’étant singulièrement développé, on comprend que Gerbert appuie si fort sur le trait le plus significatif du caractère de la jeune fille. Or, de ce trait il n’est rien dit par Chrétien dans le récit qu'il nous offre de sa première rencontre avec Perceval (*). Au contraire, lors de la deuxième rencontre, le poète — quel qu'il soit — insiste visiblement sur cette attitude résignée dans la douleur; dès qu'elle a reconnu Perceval, elle lui prodigue ses caresses (24905 sq.); elle dit à tout son monde qui il est et qu’ils devront tous lui obéir (24920) :

Cestui tenrés vous a signor.

Et tous, au château et dans le bourg, le traitent comme s’il était bien cela. Puis elle s’asseoit à côté de lui dans un festin somptueux, improvisé en son honneur. Le soir, elle

(1) Vers 5140-5148.

(2) Vers 1771 sq., 2872 sq. (édit. Baïst). Sans doute Blancheflor li vee et desfant de partir; il la laisse molt correciee et molt dolante (2898): mais on ne voit même pas qu'elle lui fasse le pas de conduite, réservé aux moines et nonnes de l'endroit (2903 sq.), on ne sait trop pourquoi.

M. Wilmotte. — La part de Chrétien de Troyes

Se mu me me mt cr 0 te

lui fait préparer une « très rare cambre — qui tote estoit ovree à l’ambre », et, comme l’autre fois, elle va le retrouver lorsque tout repose; mais ce n’est plus pour lui confier son désespoir; l’auteur, très décemment, se borne à dire qu'ils échangent les plus doux baisers :

Je ne vous voel mie conter

Le sourplus, se plus en i a; Mais, se Percevaus l'en pria, En Blancheflour ne remest mie; Que si plaine est de courtoisie Que cose que faire vosist

Por nule rien ne desdedist ().

On ne peut pousser la soumission plus loin. Il est vrai que Blancheflor, après les tendres étreintes, lui demande d'être son époux :

Et, le matin, sans nul respit M'espouseres, vostre ert ma terre (*).

Mais lorsqu'il réclame un nouveau délai, pour accom plir sa mission sacrée, elle y consent aussitôt :

Et vous atendrai bien encore,

U biel me soit, u me desplaise :

Car j'aim mius sofrir le malaise Qui me fait le cuer triste et noir Que ne face vostre voloir;

Del tout voel faire vo plaisir ().

Il résulte de là que le seul témoignage qu'on puisse invoquer pour retirer à Chrétien l'achèvement de son poème (je ne dis pas de toute l’histoire du Gral, que rien ne nous prouve qu'il ait eu l’intention de narrer aussi lon-

a) Vers 25040-25046.

(2) Vers 25094-25095.

(5) Vers 25120-25195.

dans la composition du poème sur le Gral.

guement) tourne contre ceux qui, sans motif valable, affirment qu’il s’est arrêté au vers 10601. Car, ou bien il n'a pas de sens, ce témoignage, ou il se réfère à des événements dont le récit nous porte bien au delà de ce terminus ad quem ().

Sans doute, en dehors de Gerbert, Chrétien a eu des continuateurs, et nous l’eût-on laissé ignorer, qu’un critique un peu exercé s'en serait aisément aperçu; maint épisode, d’ailleurs faiblement rattaché au sujet essentiel, trahit par ses longueurs, ses remplissages, la médiocrité du style et de la versification, une main moins experte, une technique moins savante et quelque essoufflement. Ce sont des allongements qui ne peuvent nous surprendre et qui, plus rares au début (°), vont en se multipliant dans la suite, surtout entre les vers 10000 et 20000 approximativement, certains manuscrits portant la trace d'interpolations que d’autres ignorent, et ce au gré des remanieurs, que nul ne pouvait refréner ou contrôler.

Mais la question reste entière de savoir où le plus illustre

(:) Sans vouloir en exagérer le prix, il est intéressant de noter les similitudes de formes entre le récit de Gerbert et celui que contient le texte de la Vulgate. Les développements sont les mêmes; tout le bourg en fête, les draps de soie tendus à travers les rues (G. 6309 sq.=24934 sq.); la foule où toutes les classes se mêlent (G. 6317-8-24945-6) ; les détails de la visite nocturne de Blancheflor à l’homme aimé (déjà Vulg., 1928 sq. puis 25020 sq.; cf. Gerbert, 2541 sq. où l’auteur ajoute le piment des hésitations de la belle qui, selon la tradition du roman, craint pour sa répu tation, et, comme on eût dit au XVIIe siècle, pour sa gloire; comp. G., 6551 sq. avec 2035-6 et 25035, où l'on trouve des analogies verbales, de même que 6565-2040, etc.). Il est difficile d'imaginer que Gerbert n'ait pas connu ces deux épisodes, précédant et préparant celui qu'il intercale dans sa narration. Et s’il les a connus et nomme expressément Chrétien, qu’en conclure, s. v. p.?

(2) Pas si rares, en somme, puisque Miss Weston a signalé (I, 133 sq.) d'essentielles divergences entre nos mss. dans l'épisode de «l'épée brisée», et que deux manuscrits (Mons et Londres) possèdent seuls un prologue dont j'estime, avec Miss Weston et d'autres critiques, que la plus grande partie est indispensable à l'intelligence du texte. Au long de celui-ci, d’autres additions ou suppressions ne sont pas moins significatives dans la première partie.

M. Wilmotie. — La part de Chrétien de Troyes

romancier du XI siècle a déposé la plume. Il est au moins bizarre de devoir constater que ces 45000 vers, sur lesquels tant d'efforts ingénieux se sont exercés, n'ont pas été étudiés de plus près, tant au point de vue du style qu'à celui de la répartition d’une matière narrative, dont la vogue fut quasi indéfinie.

On a vu plus haut que des juges aussi autorisés que Lachmann n'hésitaient pas à assigner à Chrétien les trois quarts de cette vaste compilation. Charles Potvin, qui n'avait osé se prononcer formellement sur la fatale coupure, mais qui a involontairement ouvert le champ conjectural, se fondait sur les données incomplètes dont il disposait (*) pour refuser à Gautier (ou Waucher) une collaboration quelconque à l’œuvre (*). Des critiques, plus avertis et surtout plus récents, on l’a vu, n’ont pas réussi à se mettre d'accord sur la répartition des 35000 vers qu'ils étaient, du reste, unanimes à retirer de l’œuvre de Chrétien. Pour ne citer que les plus autorisés, MM. Birch- Hirschfeld, W. Foerster et M" Jessie Weston croient que le soi-disant Gaucher ou Wauchier a composé les 25000 vers environ qui précèdent le fameux passage où son nom, si diversement orthographié, est inscrit dans neuf manuscrits, tandis qu'après Gaston Paris, plusieurs de ses disciples persistent à lui retrancher, pour des raisons plus ou moins valables, un large morceau de ce respectable ensemble.

En 1925, dans un article de la Romania (°), où il polémiquait avec Miss Weston, M. Lot, le plus distingué des continuateurs du maître parisien en cet ordre de recherches, écrivait encore: « Après Gaston Paris, et d’autres aussi, je persiste à distinguer dans les continuations du

(1) Voyez supra, p. 33.

(2) Bibliographie, etc., p. 46.

(5) Romania, t. LI (195), p. 39%, note 2. En Allemagne ce point de vue a rallié, entre autres, Waitz. Die Fortsetzungen von Chrestien's Perceval le Gallois, Strasbourg, 1890.

dans la composition du poème sur le Gral.

Perceval l'œuvre de Wauchier de Denain (éd. Potvin, tome IV, p. 59, jusqu’au tome V, p. 90: vers 21917-34934) de celle d’un interpolateur, un pseudo-Wauchier occupant les pages 48 à 368 du tome III et les pages 1 à 59 du tome IV ». Mais il n’ajoutait pas un mot à l'appui de cette affirmation. Je ne puis m'en affliger, puisque ceux qui, comme moi, ne croient plus à la fameuse « coupure » ont, de la sorte, les mains libres pour reprendre une enquête qui n’a jamais été menée bien loin (°).

J'ai à peine besoin de dire que dans cette enquête, dont le début n’a donné que des résultats négatifs en remettant en question ce qui semblait acquis pour longtemps, je me suis réservé de formuler une hypothèse personnelle sur l'attribution des diverses parties du Gral. Mais avant cela, il va falloir s'occuper de Wauchier de Denain.

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