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M. Wailmotte. — Comment
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multiplicité de ses continuateurs, et le tort plus grave de se laisser emprisonner dans une doctrine, qui fait remonter les débuts de nos récits à une vague tradition insulaire, comme Alfred Nutt et d’autres l’avaient fait avant elle. La crise de folkloromanie, à laquelle nul d’entre nous n'a échappé, est passée, et l’on est heureux de voir le critique américain le plus compétent et le plus informé, J. D. Bruce, se rallier à des idées plus saines telles qu'un Paulin Paris, mieux inspiré en cela que son illustre fils, les professait sur la fin de sa carrière (”).
Dans son grand ouvrage, encore récent, sur les romans Arthuriens, M. Bruce écrit ces lignes précieuses, qu'il m'est agréable de transcrire ici : « Il semble hors de discussion que le livre dont parle Chrétien (”) lui a simplement donné la conception du Gral, mais que le caractère du chevalier du Gral et la conception de la quête sont des additions de Chrétien (°). »
J'ai dit que ces lignes étaient précieuses, mais cela n’implique pas que j'en adopte la conclusion. Il en résulte, dans l’opinion de M. Bruce, qui est la mienne, que le livre confié au poète par Philippe d'Alsace était une histoire de la relique du Saint Sang, et l’on verra bientôt que toutes les vraisemblances sont réunies pour admettre l'hypothèse. Encore maintenant, dans les lieux de pèlerinage, on trouve, rédigés à l’usage des visiteurs, de petits traités
(1) Voyez BRUCE, op. cit., I, p. 360 : «he (P. Paris) thought that this very vessel might haven given the first impulse to the composition of the Grail romances ». M. Bruce renvoie à un passage curieux de la traduction de Guillaume de Tyr (I, 153, n. 3), qui contient une indication, fugitive il est vrai, à ce sujet.
(2) Voyez l'édition Baist (ms. 794 de Paris), vers 66-67 : Ce est li contes del Graal — Don li cuens li baille le livre.
(5) Op. cit., I, p. 251. Déjà Wechssler avait écrit que Chrétien n'’avait conservé de la légende inspirée par la quête du Gral que ce qui constituait une aventure chevaleresque (op. cit., p. 167).
Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.
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exposant les titres d'une relique fameuse à la crédibilité et à la vénération des visiteurs.
Que ce livre contînt autre chose, c'est ce qui reste incertain. Pourtant, il y a quelque vraisemblance qu’il n’était pas simplement la description d’une relique et l’explication de ses origines. Car, comment alors interpréter ces trois vers de Chrétien :
Ce est li contes del Graal Dont li cuens li baille Le livre; S’orroiz comant il s’en delivre.
Le conte suppose autre chose qu'un livret destiné à encourager un pieux dessein. De même Robert de Boron déclare qu’il est bien décidé à rassembler les « parties » de l’histoire du Gral
Se en livre les puis trouver.
Et plus loin (929, sqq.) il ajoute :
Je n'os conter ne retraire,
Ne je ne le pourroie feire,
Neïis [même] se (je) faire le voloie Se je le grant livre n'avoie.
De même encore Hélinand, à une date peu éloignée de celle qu’on assigne à la composition de l’Estoire de Robert de Boron, écrit qu’il n’a pu trouver l’histoire du Gral, racontée par un pieux solitaire « (de) sancto Joseph decurione.. et de catino sive paropside, in quo Dominus coenavit cum discipulis suis; de quo ab eodem Eremita descripta est historia, quae dicitur de gradali ». Et il ajoute : « Hanc historiam latine scriptam invenire non potui; sed tantum gallice scripta habetur a quibusdam proceribus….. ».
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Il en existait donc, dans les premières années du XII siècle, un texte latin et une version française, et il est difficile de ne pas mettre ce précieux témoignage en corrélation avec ceux déjà invoqués: il est non moins difficile de soutenir raisonnablement que l’histoire du Gral ne comportait nécessairement autre chose que la simple constatation que Joseph d’Arimathie l’avait eu en sa possession et l'avait transmis à ses descendants, ce qui correspond à la partie conservée de l’Estoire.
Que contenait donc au juste ce texte? Nous lignorons et risquons fort de l’ignorer toujours. Je ne crois pas qu'il füt un simple roman. Des hommes d’une piété éprouvée comme Guyot, Robert et Hélinand n’y auraient pas attaché l'intérêt que nous avons vu. Mais comme Guyot, Robert et Chrétien semblent avoir connu la queste, il paraît admissible que l’on y trouvât déjà l’histoire d’un chevalier méritant par ses vertus de conquérir la précieuse relique. En supposant même que cette histoire ait été écrite pour servir les desseins d’une dévotion particulière, cela n'exclut pas l'invention profane, comme l’attestent bien d’autres écrits, où l'imagination littéraire se combine avec des préoccupations ou des intérêts religieux.
Historiquement, l'invention de la relique ne résiste pas à l'examen. Elle n’est pas, on le verra bientôt, la seule de l'espèce, pour autant qu’elle consiste dans le précieux sang du Christ, recueilli au Calvaire. Si elle a été réellement portée en Angleterre, elle l’a été dans des conditions excluant l'hypothèse romanesque que suppose le thème du Gral. C'est donc un littérateur, clerc ou non clerc, qui a inventé le motif de la quête et peut-être même celui du Gral, en tant que récipient où le précieux Sang aurait été conservé. Un pas de plus, et voilà la légende introduite dans le monde arthurien, avec lequel elle n'avait rien à
Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.
faire (). Ce qui le prouve, c'est qu'elle est, dans cette immense littérature romanesque, dont Arthur et ses chevaliers sont les héros de 1150 à 1350 environ, seule en son genre, seule profondément pénétrée d'éléments religieux, et qu'elle l’a été de plus en plus en raison même de son succès.
Faut-il s’étonner d’une immixtion qui, à premier examen, semble n'avoir aucune justification? Je ne le pense pas. N’a-t-on pas procédé de même pour la légende de Tristan et du roi Marc? Elle, non plus, n'avait primivement rien de commun avec Arthur et sa cour. La vogue des récits sur ce prince, ses exploits et ses malheurs, fut telle qu’elle emporta tout. Or, cette vogue date du XII° siècle, et, en France, de la seconde moitié de ce siècle. Il est caractéristique qu'avant le Brut de Wace nous n’ayons pas un vers en langue d'oïl sur ce personnage, dont la personnalité littéraire devait jouir un jour d’une célébrité si grande. C’est Wace qui nous fournit sur lui le premier témoignage caractéristique. Déjà le récit de ses conquêtes n’a plus la sécheresse de l’annaliste; la description de sa cour, la narration des malheurs qui l’accablèrent attestent des préoccupations nouvelles. L'auteur n’ignore pas le singulier mélange de fables et de réalité
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(2) C’est ce qu’ignore encore, dans son Joseph, Robert de Boron, comme l'a finement observé Foerster (Kristian's Woerterbuch, p. 160°). En ce sens il a suivi une tradition plus ancienne, et indépendante de celle qui 8 inspiré Son grand confrère. Qu'il y ait dans la suite de son ouvrage, pour autant qu’on est en droit de la lui attribuer (car elle est
erdue dans l'original, et la version en prose porte des traces d'’interpolations diverses), Certains éléments « arthuriens », C’est Ce qui ne peut être invoqué en faveur d’une contamination chez Robert, ou déjà dans je Zévre qu'il a utilisé. Un seul détail troublant chez lui : c’est la mention des * vaus d'AvVaron » (3123, 221): cela prouve simplement qu'il n’ignorait Pas totalement l’existence du monastère de Glastonbury, à moins qu’il n’y ait là une addition intéressée du scribe.
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historique dont se compose la légende du héros breton; ses aventures, nous dit-il, .….@ fables sunt atornées :
Ne tot mençonge, ne tot voir,
Tot folie ne tot savoir;
Tant ont li contéor conté,
Et li fableor tant fablé
Por lor contes ambeleter,
Que tout ont feit fables sanbler (”).
Ou ces vers n’ont aucun sens, ou bien ils signifient qu'aux environs de 1150 toute une tradition chevaleresque s'était nouée autour du personnage, tradition orale en grande partie, puisqu'il ne nous reste nulle trace d’écrit à son propos, et qui attendait son poète pour revêtir la forme d’une œuvre durable.
Que ce poète ait été Chrétien de Troyes, comme l’a toujours soutenu Wendelin Foerster, je le concède bien volontiers. Le tort de Foerster, qui reste à mes yeux l’homme qui a le plus profondément étudié la littérature de ces temps obscurs, a été, dans le cas présent, de vouloir tout sacrifier, même l'existence de Guyot (attestée par les cent premières strophes du Parzival, bien plus clairement que par la mention de son nom), à cette gloire de Chrétien, qu'il croyait devoir être diminuée, si un concurrent quelconque lui était suscité, ou simplement s’il était toléré à côté de lui. Que Guyot, au contraire, ait été éclipsé par lui ne peut qu'ajouter à cette gloire. Il importe en somme assez peu qu'il ait avant lui raconté la queste du Gral et qu’il en ait attribué la gloire à un descendant des seigneurs d'Anjou.
Le fait est que si Perceval est resté dans le souvenir, ce n’est pas à cette illustre ascendance qu'il le doit. Le fils de la veuve, élevé dans la gaste forêt, est Ie fils des œuvres
(:) Ed. Leroux de Lincy, vers 10037 et sqq.
Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.
de Chrétien, si l’on peut dire; celui-ci, par la loi du génie,
en est devenu le « plus que père ». Et qu'il lui aït Île pre-
mier assigné, ou non, le rôle éminent qu'il tient dans la légende jusqu’au jour où il est détrôné au profit de Galaad, cela n'a pas l'intérêt primordial que Foerster et d’autres critiques ont eu le tort d'y voir.
Car, la queste — et c'est Foerster qui, le premier, l’a observé (*) —— c'est la manière par excellence dont les héros de la Table Ronde manifestent leurs vertus chevaleresques et établissent leur réputation. Erec, Yvain, Lancelot partent tous pour une queste qui, si elle n’est pas celle du Gral, n’en a pas un moindre prix pour eux. C’est l'honneur chevaleresque qui est chaque fois en jeu, et chaque fois ils se heurtent aux mêmes obstacles, accomplissent les mêmes rencontres périlleuses ou charmantes. Les messagères, qu'elles s'appellent Lunete ou Sigune, sont toutes semblables, et l'échec des premières tentatives du héros, dû tantôt à un manquement, tantôt à un autre (la charrette, la désobéissance d’un fils à sa mère, l'oubli d’un engagement vis-à-vis de l'épouse), est dans la logique de leurs aventures; c’est la rançon d'un triomphe qu'il faut acheter chèrement.
Cela admis, la recherche du château mystérieux n'est plus que la dernière étape du voyage hasardeux, semé de périls (?), et d'autant plus attirant, que Perceval entreprend, lorsque après sa première visite, due à un hasard heureux, il prend l’engagement de n'avoir ni trêve ni repos jusqu'à ce qu'il ait réparé la faute que son ingénuité Jui a fait commettre (°).
nas (1) Kristian's Woericrbuch, p. 164'.
2) Le lit merveilleux, où se couche Lancelot (Charrette, 516.) est le premier crayon du lit Où Gauvain s’allonge au péril de ses jours. (Gral, paist, 7656 sq.; Poivin, 9054 sq.)
(3) Remarquez que Chrétien a si peu pénétré la Signification mystérieuse de « la question non posée » (de même qu'il y a dans la traduction populaire la Croyance inverse, dont le mythe de Psyché est la
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