‹ Le poème du Gral et ses auteursChapitre 3 sur 5 · SE · texte numérisé non relu

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De même que, dans Yvain, c’est à ce chevalier qu'incombe la queste de la fontaine, de même que, dans Lancecelot, c’est ce dernier à qui échoiïit un honneur plus grand, puisqu'il s’agit de retrouver et ramener la reine; de même ici, c'est Perceval à qui sera assigné le noble emploi. Estce à Chrétien qu’il le doit ou à un prédécesseur? 11 n'importe, en somme. Chrétien le connaissait depuis longtemps, mais ce n’est que dans sa dernière œuvre qu'il s’est retourné vers ce personnage et l’a mis au premier plan.

Encore ne l’a-t-il fait qu'avec de singulières réticences. IL semble qu’en cours de route ses vieilles prédilections pour Gauvain, le neveu d'Arthur, l'aient repris, et qu'après l’échec de son héros au château du Gral, il ait jugé plus divertissant de nous conter toute une série d'aventures de celui qu’il considère comme le parangon de toutes les vertus chevaleresques.

Or, si nous possédions la version primitive de ces récits fort agréables, ce serait, si l'on en croyait les manuscrits conservés, à Gauvain qu'incomberait, plutôt qu'à Perceval, la mission de restituer à tout un pays sa prospérité passée. Mission certes plus importante que celle consistant à rendre la santé au roi « mehaignié », si sympathique que soit le digne personnage.

Et cela nous est attesté dans une partie de l'œuvre dont nul, jusqu'ici, n’a songé à refuser la paternité à Chrétien (vers 7358 sqq. de Mons; 6072 sqq. du ms. Paris 794, édité par Baist).

Gauvain, accusé d’avoir tué le père d’une jeune fille qu’il a séduite (sans grand’peine) est respité d’un an; c’està-dire qu’il obtient un délai d'un an pour se disculper ou se soumettre aux dures prescriptions d’un duel judiciaire, et cela grâce à l’intervention d'un « vavasseur », homme

plus belle illustration), qu'il nous dit que Son héros, une fois seul, se promet d'interroger les serviteurs du roi Mehaignié le lendemai |

; in m (Potvin, vers 4482-88) en

Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral. |

sage et écouté de tous. Un simple coup d'œil jeté sur ce Passage aurait dû éveiller la défiance. Deux fois l'incident est reproduit, deux fois intervient le « vavasseur », et, assez gauchement, il renouvelle son conseil, qui finit par être adopté. L'auteur n’a même pas pris la peine, à cinquante vers d'intervalle, de varier les termes dans lesquels ce conseil est formulé. Voici comment il s'exprime :

...€ ge lo prandre Un respit de ceste bataille, E mes sire Gauvains s’an aille Querre la lance dont li fers Sainne, ja ne sera ters C'une gote de sanc n'i pande:

Ou il cele lance vos rande Ou il se remandra ci An tel prison con ge vos di (°).

Mes sire li roif[s], qui est ci, Me le comande, et ge le di,

Que vos respitiez amedui

Jusqu'à un an ceste bataille,

E mes sire Gauvains s’an aille Querre la lance dont li fers

Sainne {oz jor, ja n’iert si ters (*).…

Les autres manuscrits que j'ai pu consulter n'offrent que des variantes insignifiantes (#). Mais voici où l'affaire

1) Ed. Baist, 6072, sq.

(2) 1bid., 6119, sq.

çs) Paris, 149 a : c'une gote ades n'i pande (6077). Ou il se remete en ‘merci (6079), leçon de Lonûres aussi,

Paris, 1450 : dusqu'a un an, sacies, sans faille — qu’il uoist querre pres et Loing — La lance par moult grant besoing — de coi ades saine li fers ___ za n’en estera si bien ters (6073-77).

Le vers 6121 est Omis et remplacé par : Mais qu’un sairement en pren-

TR

M. Wilmaotte. — Comment a ————————————————

se corse. Les vers suivants sont, en effet, libellés ainsi :

Si est escrit qu'il est une eure Que tous li roiaumes de Logres Dont jadis fu li tiere al ogres (sic) Ert detruite par ceste lance (”).

Dans le manuscrit de Monpellier, s’il faut en croire Potvin, les derniers vers sont remplacés par ceux-ci :

Ensi est escrit en la meure (°) La pais sera par ceste lance,

et il n’est pas difficile de voir qu'une fois de plus Mons et 794 (édition de M. Baist) sont de qualité inférieure et ne peuvent être pris en considération.

Si l’on s’en réfère à Wolfram, on y trouve bien l’idée du respit, mais 1° ce n'est pas le vieillard de bon conseil qui le propose; au contraire, il est remplacé par un certain duc Liddamus (str. 418,27), qui souffle sur le feu au lieu de trouver des paroles conciliantes, et c'est Guingrimorcel (qui correspond au Guigambrésil du poème français) qui propose l’arrangement, libérant conditionnellement Gauvain: 2° cette libération n’est nullement subordonnée à la conquête de la lance ni de quoi que ce soit, sauf l'assentiment du roi Vergulat (°).

dra — Mesire, que il li rendra — Dusqu'a un an sans plus de terme — La lance dont la pointe lerme. Ici, le désir de varier la formule est visible: il l'est non moins dans Londres et P. 12576; 12577 s'accorde avec l’autre leçon. En tout cas, le passage est à la source de toutes ces copies, et c'est caractéristique de l’altération dont elles portent déjà la marque.

(1) Éd. Baist, vers 6130; je cite Mons, vers 7542 sqq.

(2) Tome II, p. 252, note 1. On y verra une Variante curieuse de l’exemplaire de 1530 : « la lance, de laquelle il est exact que tout le royaume de Logres, dont Orges en fut roy et Seigneur, a jadis par ceste lancé esté conquis ». Je reviendrai sur ce pH Le ms. Paris 1453 porte : Si est escrit enz en la Meure.

(5) Le texte français (Baist, 6015, 6018, 6033; Potvin, 7431, 7434, 7449) porte bien le « roi», Ce qui prouve l’altération du passage. Comp. Baist, 5991; Potvin, 7407 : Li sires.

Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.

IL est à peine utile d’insister sur ce qu'a de déconcertant cet épisode, qui est brusquement suivi d’un autre, très court, où Perceval rentre en scène, après quoi :

De Perceval plus longement

Ne parole li contes chi; |

Ainçois, arons asses oi

De monseigneur Gauvain parler,

Que riens m'oës de lui conter.

(Potvin, 7888-7892)

Et le récit des aventures de Gauvain reprend et se poursuit pendant plusieurs milliers de vers, conformément à ce qui, précédemment, avait été annoncé :

Des aventures qu'il trova | M'orrez conter molt longement.

(Potvin, 6192-6193)

On peut, après cela, difficilement soutenir que les deux visites de Gauvain au château du Gral, visites qui ne figurent qu'assez loin et dans un certain nombre de manuscrits, appartiennent à la version primitive. Elles sont, en tout cas, en nette contradiction avec ce qui précède et ce qui suit et altèrent le sens général de l’œuvre. Mais elles ont été inventées assez tôt après que Chrétien eut déposé la plume. Car Ies manuscrits de l’œuvre ont tous cette condition du respit, que le poète ignorait certainement, et elle n’a été introduite qu’en vue de préparer la ou les visites du neveu d’Arthur au château du Gral. Or, ;1 n'avait jamais été question pour lui de remplir cette mis- Sion, qui n'est pas celle d’un coureur d'aventures. Grand ferrailleur, plein de noblesse d'âme, mais aussi séducteur de filles invétéré, épris avant tout de joie de vivre. Gauvain ne nous paraît posséder aucun des attributs du héros simple et preux qui sera admis à contempler les prodiges du châ-

M. Wilmotte. — Comment

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