‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 15 sur 15 · LB POÈME-ÉVANGILE · texte numérisé non relu

LB POÈME-ÉVANGILE

VOUS attendiez à prononcer son nom pour la première fois en certaines régions et vous trouvez que là des inconnus en font silencieusement leurs délices. Du vivant de Walt, des flots d'amitié et d'admiration allèrent vers le vieil homme qui, du fond de sa maisonnette en un faubourg, contemplait en souriant le monde dont les murmures venaient mourir à sa fenêtre ouverte. Mais depuis sa mort on ne saurait évaluer les hommag"es, les élans qui, de tous les points du globe, ont convergé vers sa mémoire, ni dénombrer ceux qui se penchent sur lui avec ferveur pour saisir cet « éclio mélodieux » qu'il a laissé après son passage.

Il est devenu une figure universelle, encore très peu connue dans ses profondeurs, admirée de loin plutôt que de près, mais irrécusable. Il demeure jusqu'ici, pour la plupart de ceux qui l'admirent, ce « grand quelque chose » que Tennyson, qui l'honorait pour cela, ne savait définir autrement. Trop amples sont ses proportions, trop rude est sa surface pour qu'on le saisisse aussi facilement et de prime abord. Nous ne sommes pas assez désaccoutumés des cliarmeurs faciles et des perspectives parmi lesquels ils nous ont promenés. Nous n'avons pas encore assez de confiance en la santé, en la beauté des choses et en nos forces. Mais l'homme qui nous invite à développer en nous cette confiance s'est montré suffisamment pour qu'on ne l'oublie pas. Il s'est imposé par sa présence. Le reste est l'œuvre du temps.

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Quelle pourra bien être la conclusion de ce tour du monde qui s'accomplit actuellement sous nos yeux ? Nul ne saurait le dire à coup sûr, mais il est des raisons d'aug^urer, avec ceux qui furent assez clairvoyants pour le prédire dès le début, que le terme naturel du Aoyag^e sera le retour au pays. Bien que nulle part dans le monde il ne se sente en exil, un Walt Whitman ne peut rester éternellement loin du pays où il a ses racines. Et si l'errant y revient, il y a tout lieu de penser que ce ne sera point pour un retour furtif ou y laisser pourrir en quelque lag-une sa vieille carène oubliée, mais plutôt pour recevoir enfin l'accueil chaud que rehaussera le prestige de la longue absence et des merveilleux présents rapportés de tous les ports où il aura fait escale. Les qualités qui dressaient auparavant les plus solides obstacles entre ses compatriotes et lui, c'est-à-dire sa nudité, sa rudesse, son ampleur apparaîtraient alors comme les motifs majeurs de sa victoire.

Bien des signes menus permettent déjà, sans cpie l'on fasse preuve d'un optimisme exagéré, d'imaginer ce terme de la merseilleuse aventure. Au premier 3i mai qui suivit la mort du poète, ses intimes se réunirent comme si sa présence ne leur manquait pas et depuis lors ce compagnonnage dont il avait été l'âme ne s'est plus dénoué. Autour du groupe tenace et patient de ses admirables amis,

résolus à conserver son nom intact comme un dépôt sacré jusqu'au jour où tous le réclameraient — et qui, fidèles au désir formel de Walt Whitman, s'abstinrent de tout prosélytisme — le cercle peu à peu s'est élargi en Amérique. Bien des préventions se sont effritées. Au milieu de cette presque totale indifférence qui avait succédé à l'hostilité furieuse du début, les marques d'un certain et timide intérêt lèvent et pointent çà et là. Sourdement, un travail s'opère. La période d'inhibition, d'absorption lente et limitée, qui sera vraisemblablement assez long'ue, a commencé. Les lecteurs des Feuilles qui, du vivant de Whitman, pouvaient aisément se compter, sinon par unités, du moins par dizaines, correspondent aujourd'hui à une vente annuelle de plusieurs milliers d'exemplaires de l'édition autorisée seule; vente à laquelle on doit ajouter celle, beaucoup plus considérable, des éditions tombées dans le domaine public et réimprimées dans des collections à g^ros tirage. Certaines grandes revues américaines, qui jadis renvoyaient au poète ses manuscrits accompagnés d'une lettre méprisante, ne le citent aujourd'hui qu'avec déférence. Les Universités souscrivent à des réimpressions de ses livres. Les librairies les plus respectables n'hésitent plus à exposer à leur étalage le livre « obscène ». Jusqu'aux rédacteurs de prospectus des grandes compagnies de chemins de fer transcontinentaux qui ne craignent pas de lui emprunter des versets : ce qui pourrait déjà être considéré comme un aspect mineur de la gloire. Assurément il n'y a rien là qui ressemble à la popularité, rien encore qui

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autorise à croire que l'émouvant appel « Prends mes feuilles, Amérijjue... » a porté. La ma^e n'a^pas été entraînée. Whitman, pour un public moutonnier comme tous les publics du monde, demeure uniquement celui des poetœ minores qui a écrit Capitaine, mon Capitaine, ce morceau pour antholog-ies que tout Américain a lu ou entendu ou appris par cœur à l'école. On trouve encore de tenaces résistances en certains de ces camps retranchés sur lesquels flotte, un peu déteint et effiloché, l'étendard de la « vertu ». Mais on sent aussi que les pudibonds personnages qui déclarent "^ ceci, par exemple : « Ce poète eût-il dix fois plus de génie qu'il n'en a, jamais l'Amérique ne l'acceptera parce qu'il a outragé la pudeur de celleci dans ses poèmes », n'auront pas toujours raison. Il se pourrait même que le public américain leur infligeât, plus tôt qu'on ne se l'imagine, un formel démenti, en prouvant par son attitude qu'ils l'ont cru beaucoup plus sot qu'il n'est en réalité. ^'11 se pourrait que la sensualité, la passion des \ poèmes whitmaniens ne fussent plus très long- / temps, entre le poète et ses compatriotes, l'infran- / chissable barrière que soutiennent certaines « mo- 1 mies ». Les milieux universitaires de même, parmi lesquels Whitman a toutefois de très chaleureux admirateurs, se tiennent de même sur la défensive. On sait combien tels de ces dignes professeurs qui lui reprochent de manquer d'art ou daignent trouver çà et là de réelles beautés dans les Feuilles d'herbe, mais regrettent, etc., etc., seraient embarrassés si nous leur demandions ce qu'ils entendent

par ce mot qu'ils répètent comme une leçon apprise : l'art. Gomme certains de leurs congénères d'Europe^ ce sont des esprits distingués, incapables d'admettre ce qui les dépasse. Ils auraient grand besoin qu'on épinglât sur leurs diplômes cesjignç^ tl'Henry Becque :

Je me suis demandé bien souvent si l'instruction et le savoir étaient des qualités suffisantes pour jug-er une œuvre d'art et s'il ne fallait pas y ajouter quelque chose qui ne s'apprend pas.

La critique s'est toujours trouvée divisée en deux camps: d'un, côté, les professeurs (j'étends un peu le mot), et de l'autre, les artistes. Les professeurs légifèrent et argiunentent ; les artistes palpitent et s'emballent.

Depuis que le monde existe, les professeurs, avec leurs principes et leurs dédains, se sont régulièrement trompés ; ce que les artistes ont aimé, applaudi, défendu, méritait de l'être ; c'est ce qui a vécu, sinon survécu.

A cet avis on pourrait ajouter deux listes parallèles : celle des génies que les magisters ont accablés sous le silence et le mépris et que chaque génération est occupée à réhabiliter, celle des fantoches ensevelis dans l'éternel oubli, que les doctes de leur temps portèrent aux nues. Il faudrait donc être doué d'une dose exceptionnelle de naïveté pour s'imaginer que c'est aux professeurs, fussent-ils de la plus vénérable Université, qu'il appartiendra de décider finalement s'il faut accueillir Walt Whitman ou le repousser et que le public leur abandonnera ce soin. Que voulez-vous donc que fassent

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quelques douzaines de porte-plumes diplômés pour arrêter l'essor d'un beau livre? Ils ne sont même pas capables de fabriquer, selon leur vœu, un Wlîitman ad usum delphini ni de transformer Fauteur des Feuilles en un estimable lyrique dont les antholog"ies citeraient éternellement, avec quelques mots élogieux, deux ou trois poèmes, tout le reste demeurant ig-noré et justement ignoré comme un impossible fatras. Étonnons-nous donc qu'un fait minime mais indéniable ne retienne pas davantage l'attention de certaines gens professionnellement enclins à tenir compte des faits menus : c'est qu'aucun autre poète^aniéricain n'a suscité, de fort loin, un pareil nombre de biographies, d'études, de gloses, d'éditions, de Acrsions, aussi bien en Amérique que dans le monde entier — ni Poe, ni Emerson, en tant que poète, ni, à plus forte raison, l'infortuné Longfellow. Nous pourrions aussi demander à tels de ces hommes distingués qui montent en chaire chaque jour pour donner la pâture à la jeunesse comment ils font pour accorder leur médiocre opinion d'un poète qui ne passa point par leur enseignement avec cet autre fait : que presque aucun précis de littérature américaine ne paraît, depuis une dizaine d'années, si orthodoxe soit-il, qui ne consacre, avec toutes les réserves imposées par la tradition, le bon gotit et les convenances, un nombre de pages respectable (et fort important par rapport au volume entier) à l'auteur du Chant de nioi-mème et autres rapsodies pTiîî'ouTnoins grotesques au moyen desquelles on est sûr de provoquer l'hilarité de son auditoire, si

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l'on se donne la peine d'en lire certains passages de la façon qu'aucun homme d'esprit n'ignore. Voici donc à quel point en est présentement Amérique à l'égard de son poète. Il y a peu de raisons pour que l'espèce de revirement, très minime encore, qui s'est esquissé en sa faveur ne se dessine pas plus nettement. Il y a bien des raisons de croire, au contraire, que ces divers signes présagent un changement d'attitude plus marqué de la part du public. Nous ne possédons encore aucune donnée qui nous permette de situer à une heure du temps plutôt qu'à une autre le moment probable où sera faite la démonstration que Walt Whitman définissait ainsi : « La preuve du mérite d'un poète devra être sévèrement différée jusqu'au jour où son pays l'aura absorbé ainsi amoureusement qu'il l'a absorbé lui-même. » Mais pourquoi serions-nous plus pressés que lui-même ne le fût? Pourquoi nous plaindre ou nous étonner de la lenteur des revirements ? Un demi-siècîe seulement s'est écoulé depuis les sifflets et les rires qui accueillirent le livre à son apparition. Que demander de plus, après tout? Déjà Walt Whitman, hier absolument méprisé, est considéré, presque officiellement aujourd'hui, comme l'un des quatre grands poètes américains. Qui ne pressent que, demain ou après-demain, il sera estimé le plus grand d'entre eux, ou même le seul très grand jusqu'ici? Et puis le long stage imposé à tant de livres souverains est peut-être plus nécessaire à celui-ci qu'à tout autre. La plupart de ceux qui l'admirent avec la plus entière ferveur n'y sont .

venus que lentement et par degrés ; car au premier contact, g-énéralement, il repousse ou étonne, et ce n'est que peu à peu et par lambeaux que sa beauté se révèle. Walt Whitman exig-e de ses admirateurs qu'ils le conquièrent. En admettant que l'âme d'un peuple assimile les nourritures beaucoup plus lentement que celle d'un individu, nous serions sans excuse de n'avoir pas toute confiance, si minimes que soient aujourd'hui les signes qu'elle ne sera pas trompée.

11 se peut que rAmérigue reste encore des siècles avant d'entendre celui qui l'a invoqué si pathétiquement. Lorsque, moins absorbée par les détails, elle verra mieux son propre ensemble, lorsqu'elle aura fini d'aménag^er sa demeure, song-era-t-elle peut-être a y accrocher, à une place d'honneur, le « portrait du plus parfait ami ». Mais dès qu'elle aura réellement « pris ces feuilles », il est à présumer que ce sera pour de bon, qu'elle ne les lâchera plus et les serrera contre elle. L'homme sera alors aimé dans la mesure où il a aimé. L'Amérique reconnaîtra alors ce que tout artiste reconnaît aujourd'hui : que le continent et son humanité se sont vraiment exprimés par sa voix et que son affirmation de poète, à cet égard, est moins une prétention qu'une réalité. Le jour où elle découvrira enfin les proportions de l'homme qu'elle a pu créer, elle se sentira très fière de cette découverte. Et elle n'aura pas trop de voix, de l'Atlantique au Pacifique, pour proclamer son grand aède, son Homère ; elle ne se lassera pas d'en redire les chants, dont elle se témoig^nera plus orgueilleuse

que de ses plus prodigieux spectacles, parce qu'elle y trouvera quelque chose de bien plus vaste que rétendue de ses territoires, de plus durable que ses architectures de fer, de plus altier que ses plus hautes cimes. Elle reconnaîtra en même temps combien l'iconoclaste, le briseur de toutes les traditions, est bien, en so;nme, dans la tradition des plus grands génies du passé. Le sens de ce Tœu deviendra clair :

Je suis resté à étudier au pied des grands maîtres, Maintenant, s'il convenait, oh ! si les grands maîtres pouvaient revenir m'étudier...

Elle sera venue alors, cette heure de Tépanouissernent en vue de laquelle le poète s'était préparé sans relâche. Le monde entier, auquel s'adressent les Feuilles, y participera assurément dans la plus large mesure, mais c'est peut-être dans l'air même où elles se sont développées, sur le sol qui les a nourries, qu'elles se trouveront, mieux que partout ailleurs, « en pleine concordance, enfin », et qu'elles éveilleront les plus longs échos.

Prends mes feuilles, Amérique, prends-les au Midi

et au Nord, Fais-leur partout bon accueil, car c'est de toi qu'elles \ sont sorties...

Et alors même qu'anticipant sur le temps nous supposerions venue cette heure où l'Amérique

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reconnaîtra son poète, il resterait encore pour celui-ci une décisive étape à franchir, la plus importante de toutes et la dernière. Si* son livre ne parvenait pas à surmonter ce dernier obstacle, ie vrai but qu'il se propose demeurerait inatteint et son épanouissement incomplet.

La même raison pour quoi celui qui s'adressa aw Nouveau Monde fut surtout entendu par l'Ancien a fait que ce sont seulement les hommes cultivés, les plus raffinés même, qu'il a touchés jusqu'ici : accident sans doute inévitable et où se corrobore la preuve du grand artiste qu'il est, d'abord reconnu et senti par ceux-là qui ont la faculté de reconnaître et de sentir l'art. Mais il y a dans les Feuilles tout un élément — et c'est l'essentiel du livre — qui ne s'adresse pas spécialement aux plus cultivés. Ce n'est pas finalement à ceux-ci que Walt Whitman a fait appel et ce n'est pas sur eux qu'il compte pour être estimé à sa valeur. C'est vers tous, et point vers quelques-uns, nullement vers ce qu'on appelle l'élite, qu'il se tourne ; et la réponse qu'il attend c'est, sans exclure personne, plus particulièrement des simples et des incultes qu'il la sollicite. Car il était des leurs et il recherchait leur témoig-nage, comme nous recherchons celui des plus proches de notre cœur. En confiant au monde tout ce qu'il avait à lui dire, il voulait finalement convaincre sa famille.

Or, comme il arrive si souvent, la famille n'avait rien entendu. Autant les simples et les incultes (et par là le poète n'entendait pas les absolus illettrés, mais surtout la « moyenne » du peuple, hom-

mes et femmes) étaient irrésistiblement attirés vers l'homme réel et vivant qui leur parlait leur langAge, autant ses poèmes leur demeuraient étrangers. Whitman, qui n'avait pas tardé à le reconnaître, ne s'en troublait guère d'ailleurs. On peut même penser que, sans l'ombre d'ironie, dans la simplicité de son cœur, il bénissait, de son vivant, cette incompréhension. Les poèmes eussent peutêtre jeté une ombre sur ce délicieux compagnonnage entre simples, qu'il aimait mieux que tout au monde. « Je fraternise de pair à compagnon, disaitil d'un air de contentement, avec des artisans qui ignorent complètement que je publie des poèmes ». Il avait cherché parfois à expliquer à Peter Doyle ce qu'il entendait réaliser dans ses versets ; mais le petit Irlandais n'y avait rien compris et Walt n'avait pas insisté, pensant que cela était aussi bien ainsi. Peut-être bien que les simples n'avaient pas besoin de ses poèmes, après tout, parce qu'ils les vivaient inconsciemment, tandis que maints cérébraux étaient puissamment attirés par l'aimant de la santé, de la vie prodigieuse qu'il avait su saisir. Ou bien c'était son art de grand artiste qui était le gros obstacle entre le peuple et lui. Car il savait bien qu'au fond le peuple était déjà virtuellement de cœur et d'âme avec son livre, et que c'était la lettre seule qui l'arrêtait. N'empêche qu'il s'attendait bien à ce qu'il n'en fût pas toujours ainsi après lui. Un jour le peuple vivrait peut-être avec moins d'inconscience les poèmes que Walt Whitman avait notés d'après lui et pour lui. Le poète comptait que sa foi profonde en la « divine

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moyenne » et particulièrement en les facultés spirituelles et intuitives de la masse ne serait pas trompée. Car si cette foi devait être démentie, son œuvre s'écroulerait du même coup, qui était bâtie sur cette foi. Si le peuple devait éternellement se contenter des flonflons que les amuseurs lui préparent et repousser les nourritures substantielles et exaltantes que lui offrent ceux qui, sortis de lui, œuvrent dans son propre esprit, adieu les Feuilles d'herbe! \Y ait se serait trompé lourdement, et il n'y aurait eu qu'un rêveur de plus sur la planète. Mais, jusqu'à preuve du contraire, Walt refusait de se prendre pour un simple rêveur et il patienterait tout le temps qu'il faudrait.

Ce ne sont pas des gloses savantes qu'il attend de ces nouveaux lecteurs, ni qu'ils savourent en fins connaisseurs son art supérieur d'ouvrier du verbe. C'est une adhésion intime et silencieuse qui l'envelopperait, lui, comme il les avait enveloppés, eux. C'est d'être chéri d'eux, sans raisons, comme on chérit l'air qui vous entoure, le feu qui vous chauffe, l'eau qui vous désaltère. C'est ce,contentement parfait et inexplicable qui le comblerait. Ce qu'il demande simplement, c'est l'accomplissement de ces versets prophétiques (souvenons-nous, en les relisant, que c'est le livre — le livre-homme — qui parle ici) :

L'ouvrier jeune est le plus proche de moi, il me connaît à merveille,

Le bûcheron qui emporte avec lui sa hache et sa cruche m'emmènera avec lui tout le jour,

Le g"ars de ferme qui laboure le champ éprouve du bien-être au son de ma voix,

Sur les vaisseaux qui naviguent, mes paroles naviguent, je m'en vais avec pêcheurs et marins et les chéris.

Ma face frotte contre la face du chasseur lorsqu'il

est couché seul dans sa couverture.

Le charretier, en pensant à moi, ne prend pas garde

aux cahots de sa charrette, La jeune mère et la vieille mère me comifrennent,' La jeune fille et la femme reposent un moment leur

aiguille et oublient où elles sont, Elles et tous voudraient reprendre ce que je leur ai

dit.

Tous ceux-là, auxquels il a pensé plus souvent qu'aux autres, demeurent et demeureront longtemps encore, inatteints par lui. Ils sont l'immense territoire vierge que son ambition magnifique de conquérant s'est réservé pour plus tard. Ce bûcheron, ce jeune gars, ce chasseur, ce charretier, cette mère soi^t la royale proie qu'il convoite et qui seule peut assouvir son appétit d'homme qui « se repaissait du peuple comme les abeilles se nourrissent des fleurs ». Chaque victoire remportée par son livre lui fait un grand bien, mais celle-là, lorsqu'il en jouira, sera pour lui le divin baume et le grand motif d'orgueil, parce qu'il ne sera plus la sienne, mais la victoire de chacun, la vôtre et la mienne, autant que celle de l'homme qui a fabriqué le papier de cette page ou de l'homme qui l'a manipulé et charrié, la victoire enfin de « tous les moi

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que les Feuilles concerneront en fin de compte ». Parmi les ouvrages que des hommes perspicaces, animés des plus g-énéreux sentiments, écrivent sur lui, il en est de bien beaux qui le touchent plus qu'il ne saurait dire, mais ce qu'il entrevoit de plus beau encore, ce sera le jour où l'on n'écrira point d'ouvrag"es sur lui, mais où l'on ne pourra

(prononcer son nom dans la plus petite cabane du Comté le plus éloig"né sans qu'aussitôt l'homme qui

Wit dans cette cabane et l'épouse de cet homme et ses g-amins comprennent, plus familièrement peutêtre qu'aucun de nous ne le comprend aujourd'hui, ce que ce nom signifie. Ces gens-là n'auront pas acheté une belle édition des Feuilles d'herbe sur vélin spécial, ils n'en posséderont peut-être pas même un exemplaire à deux sous. Néanmoins, ils en auront absorbé la substance et chacun d'eux pourra en répéter par cœur des passages. C'était toute cette humanité qui vit loin des livres, que ce livre « à part, sans lien avec les autres », mais gonflé de foi en la destinée que cette humanité devait remplir, comptait bien s'annexer un jour,

. pour régner sur elle par les droits de l'amour.

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