‹ Le poème-évangile de Walt WhitmanChapitre 14 sur 15 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LE REPONDEUR

Il fait sortir l'aujourd'hui de soimême avec amour et plasticité

C'est le Répondeur...

Sous chacun des aspects par lesquels il cherche à nous sug'g'érer sa pensée, Whitman met assez de lui-même pour que nous puissions l'y entrevoir tout entier. Nous ne savons isoler un des traits de sa physionomie sans que ce trait en atteste la sphéricité. Toute sa taille se profile dans le moindre de ses g"estes, et sa plus vraie figure en chacune de ces diverses rencontres où nous l'avons reconnue. Il n'en demeure pas moins que de cette figure et de son livre, quand nous nous éloignons à une certaine distance pour en embrasser l'ensemble, émane un sens plus général, — informulé, mais indubitable. L'art, l'attitude, l'accent de ce poète supposent certains « dessous » qu'il ne nous est pas indifférent de découvrir si nous voulons examiner de plus près

la valeur du cadeau qu'il nous offre, enguirlandé de ses versets.

Ce sens général est un sens d'équilibre. Au fond de la joie instinctive, cordiale qui gicle ou suinte de ses poèmes, il y a l'intime félicité d'un homme qui se sent si parfaitement d'aplomb qu'il voudrait, par son exemple, imprégner le monde du désir de se retrouver tel que lui. 11 est trop fermement appuyé au sol pour vaciller. Ses appétits ne le tiraillent pas par le bras pendant que ses aspirations cherchent à l'entraîner par la taille. 11 s'avance comme un bel attelage bien gouverné, parfaitement d'accord avec lui-même et avec les choses. Cette humanité, qu'il aime passionnément, ne connaît pas la même assurance. On la devine au fond très malheureuse d'être privée d'équilibre depuis des âges. Ne parvenant pas à se désenchevêtrer des conflits, des contradictions qui la blessent, elle ne s'aperçoit point que sa tendance maladive à classer, partitionner, hiérarchiser, ne fait que les rendre plus touffus, loin de les éclaircir. Gest une humanité tatillonne et égarée, qui souffre et accroît sa souffrance en appliquant obstinément ses facultés ratiocinantes et logiques à des problèmes qui exigent beaucoup plus et beaucoup moins que cela.

Si lui ne connaît pas cette fiévreuse inquiétude, c'est qu'il n'a jamais cherché à concilier les contraires : il les survole aisément et va se poser au delà. Il se dirige tout droit et irrésistiblement vers la région où les antagonismes se fondent d'euxmêmes en un naturel accord. Sans s'arrêter devant l'insoluble, il gagne une autre atmosphère où les

DEVANT l'a.VEN1R Zji

conflits apparaissent comme sponlancment résolus. Il n'a pas besoin de calculs pour accomplir cet exode, les larg^es ailes de son instinct le portent là où il faut. Du point de vue où il les cotisidère les choses apparaissent, telles qu'aux yeux d'un artiste, éclairées par une lumière qui les enveloppe et les unit : pas une ne proteste contre une présence voisine, elles sont trop heureuses d'être côle à côte et de s'entendre si bien. Elles tendent vers lui leurs faces d'accord, leur visag'e grave et ardent d'amoureuses. Il est bien possible qu'à ceux-là qui ne savent où et comment se placer pour les voir, elles apparaissent tourmentées et discordes; mais de l'endroit que connaît le grand artiste on ne perçoit aucun bruit de dispute. Lorsqu'il demande à son corps s'il s'entend avec son associée, l'âme, et à celle-ci si elle est satisfaite de son partenaire, la réponse empressée et identique qu'il reçoit de tous deux atteste qu'ils forment le modèle des ménages. C'est la beauté de l'un qui rayonne dans les traits de l'autre. C'est celui-ci, plus hardi, qui se charge de représenter celle-là et de parler pour elle. Ils^ se comprennent mieux que sans mot dire; ce ne sont point des époux querelleurs. Tous leurs bonheur.s sont partagés. Les sens du corps viennent raconter à l'âme tout ce qu'ils voient, touchent, entendent, aspirent, chaque plaisir qu'ils ont tiré du dehors, et l'âme les approuve, se réjouit avec eux et i&e leur fait aucun reproche s'ils sont allés un peu trop loin, car elle sait bien qu'elle aura sa part de ce qu'ils rapportent. Ils n'ont pas deux volontés «4 vivent sur un pied d'absolue égalité.

Je crois en toi, mon âme, l'autre que je suis ne doi

pas s'abaisser devant toi, Et tu ne dois pas t'abaisser devant l'autre.

L'âme, de par sa nature intangible et secrète, ne se montre pas en personne ; elle a confié sans crainte tous ses intérêts à son compagnon, qui est un interprète délicieux disposant de moyens infinis d'expression, et c'est à lui qu'elle renvoie quiconque demande à lui parler et à la voir.

Vois ta propre forme et ta figure...

Regardez, le corps comprend et s'atteste le sens, l'affaire principale, le corps comprend et s'atteste l'âme.

Chargé d'un office de confiance, le corps le sait et s'en acquitte loyalement. Distributeur des richesses du monde spirituel, il ne les dilapide point, mais les dépense avec profit pour la communauté. En vérité, l'alliance est si intime entre les deux conjoints quMis ne forment qu'une seule existence dont la"^ce externe tend son front àtoutce quilui vient du dehors, dont la face interne jouit merveilleusement de sa position à l'abri et communique avec ses pareilles, innombrables en leurs cachettes^ par le canal des sens fraternels d'où elle reçoit également sa quotidienne nourriture. Leur union est forte du geuchant incroyable qui lès attire l'un vers l'autre et de sentir que la vie pour clîacun serait impossible sans l'assistance et l'affection de l'autre.

DEVANT l'avenir 275

Éprouvant en son propre individu ce parfait équilibre, comment l'homme qui voit les choses sotis la lumière qui les fait apparaître sans discordance ne découvrirait-il pas une entente analog'ue entre son moi et le monde extérieur? Où trouverait-il dans l'en-dehors un conflit dont la solution ne se trouve en lui-même? Les réalités viennent vers lui et il va vers leur multitude big-arrée. Ce qu'elles apportent et ce qu'il apporte concordent admirablement, car elles ne peuvent être plus diverses qu'il n'est divers. Il y a dans cet échange les éléments du poème le plus complet. L'homme est ce qu'il est, par les objets, et sans lui, qui les nomme et s'atteste leur plus haute conscience, ceux-ci ne sortiraient pas de la confusion. Le monde et le soi sont également complémentaires, non moins que le corps et l'âme.

11 faut qu'un tel individu paraisse aussi à l'aise dans l'univers que dans sa propre maison, où les objets familiers sont devenus une part de lui-même, pour que nous mesurions aussitôt le mal-fondé de nos reproches, de nos dédains et de nos plaintes. Nous étions simplement myopes ou bien ne nous placions pas au point voulu ; en tout cas, ce ne sont pas les choses qui se plaisent dans une confusion déroutante, puisque le regard de cet homme a suffi pour que chacune fût à sa place Nous comprenons notre faiblesse et notre erreur Faisions-nous pourtant assez grand cas de nos anti thèses, les croyions-nous assez solidement fondées Voici un nouveau venu qui n'en fait aucun cas, qui n'oppose point l'esprit à la matière, le noble au vil,

Tj6 LE POÈME-ÉVAJîGILE

Je beau au laid, ce qui est haut à ce qui est bas, niais les confond dans la générosité de sou accueil. Un individu qui place rhumanité et la nature sur nn pied de parfaite égalité, parce qu'il les voit chaque jour se rencontrer secrètement sous son toit et se tendre la main comme de parfaites amies. Et nous qui les pensions ennemies mortelles, sinistrement jalouses l'une de l'autre et toujours prêtes à s'entre-tuer (tant de poètes nous les avaient dépeintes sous ce jour), nous qui n'exaltions l'une que pour rabaisser l'autre... Voyez donc comme eJles s'entendent sous l'égide de celui qui connaît leur vrai visage et leurs vrais sentiments. Voyezles marcher la main dans la main à travers cette existence parfaitement balancée en son rythme de solitude et de multitude. L'individu qui sait leurs délices ne peut choisir entre elles deux; il les prend toutes deux, parce qu'il les aime pareillement, passant de celle-ci à celle-là sans déchirements ni luttes, les trouvant dans le prolongement l'une de l'antre. Lorsqu'il prenait fantaisie à Walt Whitman, par exemple, de gag^ner une grève déserte pour y rester des jours loin des hommes, à se promener, rêver, se baigner, était-ce afin de remâcher sa misanthropie? Pas plus qu'il ne lui serait Tenu à l'idée de mépriser la nature en la considérant, après tout, comme un simple décor, à l'instant où il se mêlait en jouisseur à la foule des « trottoirs populeux ». Pour lui, l'humanité et la sature se sont donné la main pour ne plus la reprendre. Quand il touche celle-ci, il sent que celleïâ n'ést^pas loin, qu'elles sont l'une à l'autre liées

comme l'est, en son propre être, l'ardente vie physique à la vie spirituelle intense.

Ainsi nous est-il permis d'entrevoir ce qui est probablement la suprême qualité de la pensée whitmanienne : la force sereine et rayonnante qu'elle tire de la base d'harmonie sur laquelle elle est fondée. La grossièreté et l'apparent chaos de ses poèmes ne sont qu'une écorce. Lorsque nous pénétrons en leurs fibres profondes, nous aboutissons toujours à un centre qui est unité, fusion, mesure. Nous commençons alors à percevoir une musique comme lointaine, une musique intérieure et très larg-e qui est l'expression la plus fidèle d'une àme en laquelle toutes les mélodies particulières viennent se fondre pour s'ordonner selon une loi nouvelle.

Cet équilibre interne revêt sa plus haute expression en une acceptation totale du monde, dont les Feuilles ne font qu'offrir le long et divers témoignage. Depuis le commencement Whitman s'était proposé un but dont la lente réalisation occupa sa vie entière : celui « de formuler un poème dont toutes les pensées et tous les actes seraient l'expression directe ou indirecte d'une croyance implicite, ou convergeraient vers une croyance implicite, en la sagesse, la santé, le mystère, la beauté de toutes les opérations, de tous les objets concrets, de toutes les existences humaines ou non, considérés non seulement au point de vue de l'ensemble mais de chacun ». Lorsqu'il cherchait à résumer la signification plénière de son livre, iï lui semblait toujours qu'il ne pouvait

mieux le définir, après tout, que comme « le Chant de la foi entière en tout ce que la Nature est, sous ses aspects universels aussi bien que particuliers — et en tout ce qui fait partie de l'homme, dans son corps et dans son âme. » Le simple optimisme n'explique, pensait-il, « que la surface ou la lisière » de ce sentiment, qui dépasse largement la pure adhésion de l'esprit à l'ensemble cosmique. 11 y reconnaît plutôt une sorte de confiance souveraine et joyeuse qui, en même temps qu'elle voit contradictions, illogismes, maux, les embrasse, en fait le tour et les domine. Ce n'est pas l'acquiescement plus ou moins résigné d'un sage, mais l'intuition émerveillée d'un croyant qui aspire avec délices la certitude que « tout est vérité » en lui-même comme en dehors de lui-même.

Oh ! l'homme de foi molle que je fus si long-temps, Me tenant à l'écart, reniant des parties si longtemps, Qui seulement aujourd'hui n'ignore plus la vérité compacte et partout répandue,

En méditant parmi les menteurs et me repliant gravement en moi-même, je vois qu'en réalité il n'y a ni menteurs ni mensonges après tout,

Et que rien ne manque de produire son résultat parfait, et que ce qu'on appelle mensonges sont résultats parfaits,

Et que chaque chose représente exactement ellemême et ce qui l'a précédée,

Et que la vérité inclut tout et qu'elle est tout aussi compacte que l'univers est compact,

Et qu'il n'y a ni paille ni vide dans la somme de la vérité, — mais que tout est vérité sans exception ;

DEVANT l'avenir 279

Et je m'en irai désormais célébrer toute chose que

je verrai ou serai, Et chanter et rire sans rien renier.

Cette foi n'est pas non plus celle de l'illuminé ravi par sa vision intérieure au point de ne pas distinguer la réalité la plus patente, Whitman n'a pas oublié dans son enquête sur la vie et les hommes d'examiner curieusement les Alpes d'ordure, les grands lacs de douleur, les chancres énormes et l'infinie variété des visages que prend la misère humaine. 11 connaît bien, pour l'avoir traversé, « ce chaos multiple et fou, fait de mensong-e, de bêtise, de g-oinfrerie — ce sabbat de sots, cette incroyable imposture, cette universelle vacillation qu'on nomme le monde ». Il contemple tout cela long-uement, attentivement, et pourtant il ne dit rien. 11 ne trouve pas un mot de reproche ou de colère. Il a sondé le mal autant en lui-même que dans les autres, et refuse de prononcer sa condamnation. Qui oserait donc proscrire le mal, cet indispensable compagnon du bien ? Walt \Yhitman aurait plutôt envie de lui dédier un poème, comme à une majesté méconnue et calomniée. Quand il nomme les grandes figures en lesquelles se résument les quatre points cardinaux de l'âme humaine, il ne voudrait pas écrire en plus belles majuscules le nom du Sauveur que celui de Satan. Le Malin ne le gène nullement, c'est un camarade comme les autres, et au fond pas si mauvais diable qu'on le croit.

Cette « acceptation totale » est celle d'un homme

qui « regarde l'univers en plein visag'e — reg"arde son mal en face, regarde son bien — et lui dit : oui. » La pensée du philosophe, que ce monde est le meilleur des mondes possibles, effleure à peine sa foi. Celle-ci se repaît plutôt de la^çertitude, enregistrée par l'âme, que l'humanité, en dépit des monstruosités, crimes, bassesses, médiocrités et du terrible déchet qu'elle entasse, engendre toujours, aussi frais qu'aux matins du r/ionde, l'antique bonté, héroïsme, naïveté, confiance, beauté, et "qu'A" n^'e'HTM'ën'Tïueïïô'us* puissions concevoir de plus merveilleux et de plus jeune que la vie. En cette existence ou ia trame du bonheur d'y participer est sans cesse traversée par la chaîne des souffrances et des maux qui la menacent, l'individu néanmoins se redresse toujours après chaque nouvelle atteinte et, en son vieux cœur éprouvé, c'est toujours la confiance allègre qui l'emporte. Si fétide ou pesante que soit l'atmosphère autour (le lui, rien n'est assez fort pour l'empêcher de se sentir finalement en sécurité au foyer de l'univers. Walt Whitman se plaisait à redire le récit biblique de la Création et quand il arrivait au mot : « Et Dieu vit que cela était bien... » il ne pouvait s'empêcher de le répéter"^" plusieurs fois à soi-même, comme pour le contresigner avec bonheur. Car, semblable au Seigneur des mythologies, il avait passé son existence à regarder défiler devant lui les choses, les animaux, les astres et les hommes, les nommant à mesure et trouvant chaque fois que « cela était bien » ainsi. Il aimait aussi la définition que Marc Aurèle a donnée de la vertu : « Sympa-

thie vivante et enthousiaste avec la Nature », et peut-être n'ig-norait-il pas, malgré qu'il n'eiit fait que des promenades fort brèves dans le jardin des philosophes, la belle formule de celui qui ne voyait « rien de vil dans la maison de Jupiter ». En lui, toutefois, c'était un sentiment plus spontané, plus ing-énu, plus religieux encore, de la parfaite beauté du monde, que chez ces grandes âmes et ces magnifiques esprits avec lesquels il s'accordait. Ce sentiment tenait de l'exultation, de l'action de grâces, d'une allégresse à laquelle la chair même en quelque sorte participait. Cette émotion faisait de ses pensées des « hymnes à la louange des choses ». Elle jaillissait en strophes d'adoration, telle cette longue effusion où le poète trouve en face du soleil couchant les souverains accents qui s'égalent à sa gratitude :

Splendeur du jour fini qui me porte et m'emplit, Heure prophétique, heure ressuscitant le passé, Me gonflÊtnt le gosier, pour toi, divine moyenne, Vous, terre et vie, jusqïïT*^e que le dernier rayon "■^'Tûïsê, vous chanter.

Bouche entr'ouverte de mou âme qui publie le bonheur, Yeux de mon âme qui contemplent la perfection, Vie naturelle de mon être qui loue fidèlement les

choses, Confirme à jamais le triomphe des choses. Glorieuse toute existence !

Glorieux ce que nous nommons l'espace, sphère d'esprits sans nombre,

a82 LE POÈME-ÉVANGILE

Glorieux le mystère du mouvement en tous êtres,

même le plus chétif insecte, Glorieux l'attribut de la parole, les sens, le corps, Glorieuse la lumière qui passe à cet instant — g-lo-

rieux le pâle reflet sur la nouvelle lune à l'ouest

du ciel.

Glorieux tout ce que je vois ou entends ou touche,

jusqu'au bout.

Le bien dans tout,

DansTë~cbnténtement et l'équilibre des animaux, Dans l'annuel retour des saisons.

Dans la jovialité de la jeunesse, Dans la force et l'ardeur épanouie de l'âg-e viril, Dans la grandeur et l'exquis de la vieillesse. Dans les perspectives mag-nifiques de la mort.

J'ai descendu le Mississipi sur un vapeur.

J'ai vag-ué par les prairies.

J'ai vécu, j'ai regardé par les fenêtres de mes yeux.

Je suis sorti dans le matin, j'ai regardé la lumière poindre à l'Orient,

Je me suis baigné sur la plag-e de la mer du Levant, puis sur la plage de la mer du Ponant,

J'ai roulé dans les rues de Chicag-o, la cité de l'intérieur, et en quelque rue que j'aie roulé,

Villes ou bois silencieux, ou même au milieu des spectacles de la g'uerre,

Partout où j'ai été, je me suis saturé de contentement et triomphe.

Je chante jusqu'au bout les égalités, modernes ou anciennes.

Je chante les fins éternelles des choses.

Je dis que la Nature continue, la gloire continue.

J'élève ma louang-e d'une voie électrique,

DEVANT l'avenir 283

Car je ne vois pas une seule imperfection dans l'univers,

Et je ne vois pas une seule cause ni un seul résultat à déplorer en fin de compte dans l'univers.

O soleil couchant ! Quoique l'heure soit venue,

Je module encore au-dessous de toi, si nul autre ne le fait, une adoration sans mélang-e.

Comment un Walt Whitman, dont la vieillesse confirme de pareils accents, n'accepterait-il pas le monde en sa totalité, comment se voudrait-il moins contradictoire que la vie ? La dialectique la plus subtile n'y pourrait rien : il chérit trop chaque aspect de ce vivant ensemble pour le discuter, il sait trop bien ce qu'il lui doit. Il est en face de ce spectacle comme un amant qui remercie pour les merveilleuses joies qu'il a reçues de ce qu'il aime. Sans la gratitude, l'amour et la foi ne seraient-ils pas de pauvres choses? 11 n'avait composé ses versets, en somme, que pour louer les chosesd'être si belles et demander aux hommes d'être encore plus beaux qu'ils ne sont. Et quand, par l'effet de l'âg-e, l'ardeur de sa passion pour le divin spectacle terrestre s'était apaisée et que son corps même était torturé par la maladie, il murmurait encore des actions de grâces chaque fois qu'il revivait en imag-ination les phases révolues d'un amour qui ne s'éteindrait qu'avec lui.

f Merci dans ma vieillesse — merci avant que je m'en 1 aille,

\ Pour la santé, le soleil de midi, l'air impalpable — j pour la vie, la simple vie.

Pour tous mes jours — non seulement ceux de paix — les jours de guerre pareillement,

J^our ■lear.étreg, groupes, l'affection, les actes, paroles, livres — pour les couleurs et formes.

Comme un soldat revenu d'une guerre terminée — comme un voyageur parmi des mjTiades, à la longue procession passée,

Merci — joyeux merci ! — le merci d'un soldat, d'un voyageur.

En considérant cette disposition à l'égard du monde, ce sens d'équilibre et le prix illimité qu'il accordait au bienfait de vivre, nous comprenons facilement la grande admiration de Walt Whitman pour la Grèce antique. Quelque exclusive qu'ait été sa dilection du présent et de cette portion de la terre où il vivait, comment n'aurait-il pas adressé un hommage spécial, avec la joie d'y reconnaître les ancêtres de sa pensée la plus intime, à la race qui avait créé les plus beaux des mythes, celui du Grand Pan ou celui d'Antée?

Il ne connaissait la civilisation hellénique que fort sommairement, à travers certains ouvrages qu'il avait lus de très près toutefois. Mais ce qui lui avait surtout entr'ouvert les portes de ce do-

DEVANT l'avenir 285

maiae, assez larg^ement pour qu'il pût y jeter un long- reg-ard, c'était la lecture répétée de l'Odyssée dont il avait fait son pain quotidien. Avec sa prodig"ieuse intuition, cela lui avait suffi pour saisir en sa vérité l'attitude essentielle des anciens Grecs. En ses vieux jours le poète conservait toujours à portée de sa main, sur le coin de table où voisinaient ses quelques boug^uins favoris, un Homère et un Eschyle, ainsi que les livres de Symonds et de Felton sur la Grèce. Pour ce dernier ouvrage notamnïênt, il éprouvait une très particulière tendresse. Depuis qu'il en avait fait l'acquisition au temps de son arrivée à NYashington, il s'en était nourri au point de le connaître presque par cœur. Et dans ce livre il y avait une page qu'il aimait à lire à ses amis, aux heures d'intimité où l'on voudrait que'ceux'qui vous entourent connussent le goût du miel qui vous semble le plus exquis. C'était celle-ci :

•J Les Grecs reg-ardaient l'homme comme placé au centre d'un univers harmonïeûxT"Dîiand il considérait les ob-

jefs d'ë" la nature non seulement leurs couleurs lui étaient agréables par leur variété, mais elles se combinaient en un effet harmonieux sur ses org'anes visuels. Les bruits de la nature, le chant des oiseaux, la voix des vents efdes vagues emplissaient délicieusement son oreille et pénétraient son esprit d'un sens indéfinissable d'eurythmie. Les formes également, la surface changeante de la terre — les contours des collines — les arbres, les animaux et les hommes en leur variété myriadaire — les nuages toujours mouvants, toujours beaux, en fuite au travers du firm^ament, éveillaient en

lui une perfection rythmique qui ne se distinguait pas absolument de l'harmonie des sons. Ces objets, eux aussi, étaient en vie et en mouvement; et ce mouvement, si indéterminé qu'il soit, possède une régularité et un développement rythmiques. Parfois certains des objets de la nature qui frappent le plus tôt et le plus profondément les^sens — les astres, par exemple — s'avancent en leur cours silencieux dans un ordre si imposant que l'imagination de l'homme des premiers âges concevait une musique des sphères inentendue, musique dont les philosophes eux-mêmes ne se refusaient pas à admettre la réalité. Et l'adaptation morale de l'homme à la nature constituait "une harmonie que nous ne devons jamais perdre de vue, quand nous nous efforçons de nous figurer les pensées, les sentiments et les spéculations de l'antiquité. Sur ces harmonies primitives les arts étaient bâtis ; harmonie et forme s'accomplissaient dans la sculpture, l'architecture et les arts plastiques en général ; l'harmonie des couleurs, combinée avec la forme, se réalisait dans la peinture et les arts du dessin ; l'harmonie des sons trouvait son expression artistique dans la musique, le rythme des poèmes, et la mesure passionnée de l'art oratoire ; l'harmonie des mouvements était portée jusqu'à l'ordre et au système dans les mouvements rythmiques et modulés des danseurs et le développement raffiné de l'orchestique.

Mais il y avait une harmonie plus profonde encore qui fondait en un seul tous ces rythmes particuliers, et qui constituait cette musique que les Anciens se représentaient comme la base de la civilisation et l'essence de l'éducation. Pour eux l'homme naturel n'est pas le sauvage nu qui parcourt les bois, mais l'homme dont les sens, l'imagination et la raison sont développés jusqu'à leur plus lointaine portée ; dont les forces corporelles et

DEVANT l'avenir 287

les forces mentales s'é(juilibrent et s'attestent en pleine et saine action ; qui a l'œil le plus perçant, la main la plus sûre, l'oreille la plus juste, la voix la plus riche, le pas le plus fier et le plus rythmique ; dont les passions quoique fortes sont tenues en respect, dont la nature morale ne tombe dans aucune perversion morbide, et dont l'être intellectuel est robusteraent développé ; dont la vie marche en accord rythmique avec Dieu, la nature et l'homme, sans nùïlè "discordance hormis pour en rompre la monotonie et se résoudre en l'harmonie d'une fin tranquille et sans souffrance. C'est là l'être idéal dont la nature se développe sans maladie, imperfection ni faute, pour le bonheur et la joie perpétuels. C'est là l'éducation idéale telle que les maîtres antiques la concevaient. C'est là l'idéale musique en laquelle toutes les harmonies du monde se fondaient. C'est là l'homme idéal, l'homme musicien que les philosophes anciens s'imaginaient possible.

D'ailleurs ce n'était nullement en la Grèce élégante qui séduit les littérateurs que Walt Whitman retrouvait de si précises concordances avec ses rêves les plus chers. Ce n'était pas celle de Keats, d'André Chénier ou de Maurice de Guérin. (Cependant il avait copié sur le vieux carnet où il recueillait des extraits de ses lectures ces vers de Maurice F. Egan sur ce dernier :

Il avait un cœur païen, une âme chrétienne. Fidèle au Christ, il soupirait pourtant après le défunt

[Pan, A tel point que terre et ciel se joignaient en son sein :

Comm.e si Théocrite en Sicile

Eût rencontré le Crucifié, Et abîmé ses dieux en la profonde paix christiaque.

Ce n'était pas la Grèce qui emplit nos musées de ses types efféminés et mous dont le poncif a encouragé depuis la Renaissance l'art le plus fade et le plus nul. Cétait la primitive Helladje, rude et à demi barbare encore, l'Hellade robuste et saine d'avant « la mortelle maturité », celle dont les types virils et puissants nous apparaissent dans les statues antérieures à l'époque classique. Avec cette Grèce-là, il se sentait en commun un culte de la santé jparfaite^ de la force, et de, la. joie. Lui-même, tout Américain et homme du dix-neuvième siècle qu'il fût, ne portait-il pas sur les traits de son vi- I sage et dans les proportions de son corps une beauté çTeurythmie dans la puissance^ très apparentée à la noblesse g-recque la plus pure ? Et lui aussi n'avait-il pas incliné toutes les puissances secrètes de son livre vers la création de cet individu complet et harmonieusement développé, de cet homme idéal, de cet homme musicien en lequel croyaient les philosophes grecs ? Il était celui qui, venu des milliers d'années après eux, après les siècles d'ascétisme, d'inquiète ardeur, de fiévreuses et fécondes recherches, de science, sur un continent qu'ils ne soupçonnaient pas, parlant un autre langage, nourrissait une foi aussi robuste que la leur en la possibilité de cette suprême création. Les plus urgents versets de son évangile de poète nous invitent à envisager comme des nécessités primordiales la rentrée dans l'ordre de la réalité et de la nature, l'exaltation du normal et de l'héroïque, de la beauté du corps humain et de toutes les formes sous le soleil, de la nudité et du plein air : toutes

choses qui pour les Grecs conditionnaient la noblesse et !e bonheur de l'individu. « En vérité — écrivait le poète sur son carnet, un matin de mai, après s'être baigné en pleine solitude sauvage — peut-être que celui ou celle qui n'a pas été à même d'éprouver la libre et exaltante extase de la nudité dans la nature (et combien de milliers sont-ils dans ce cas !) n'a réellement pas su ce qu'est la pureté, ni ce que sont réellement la foi, l'art ou la santé ». Et au même moment, des bords d'un ruisseau du New-Jersey, sa pensée allÉïit vers la noble race qui avait eu jadis cette même « idée naturelle et relig-ieuse de la Nudité ». Le gTandamoureuxjJe la vie^ saluait les hommes lointains qui, dans un milieu exig'u et avec les limitations que leur imposait leur place dans l'évolution, n'avaient pas méprisé les choses ni roussi de leur corps et des ardeurs de leur sang-, en nous laissant par leurs œuvres d'art l'attestation de ce qu'avait été pour eux la beauté de vivre.

Plus loin nous nous avançons dans les régions profondes de l'œuvre whitmanienne, davantage s'aflFermit notre impression qu'elle ^t le fleiio§sement d'un pag-anisme autochtone, une poussée de paganisme d'un ordre nouveau, débarrassé des fables accessoires et transfiguré par les plus essentiels d'entre les sentiments modernes.

En celte œuvre le spiritualisme traditionnel ou mitigé cesse brusquerneiQt"'d'avoir cours ; il est dénoncé~commé^ line monnaie fausse. Whitman refuse d'attritjuer à ràmt la moindre éminence que le corps ne puisse revendiquer tout ansi bienTines

met l'un et l'autre exactement au même plan, les confond et leur prodigue la même diïection. Le corps, toléré comme un fardeau, méprisé comme une guenille, estimé comme un instrument, resplendit soudain dans une clarté triomphale. Toute la noblesse dont il avait été dépouillé lui est rendue au centuple comme pour le dédommager de sa longue humiliation. L'expression du corps de l'homme, dans son ensemble ou en chacun de ses organes, apparaît comme le réceptacle des sens les plus profonds de la terre. La pleine vie animale de l'individu se voit confier l'honneur, qu'elle ne connaissait plus, d'être la condition et la base de tout, « y compris la droiture. » La chair non seulement est affranchie du vieil interdit qui pesait sur sa merveilleuse délicatesse, mais appelée à prendre connaissance de ses « divins usages (peut-être les plus divins, qui sait). » Sur les sens, absorbeurs de la vie du dehors, admirables et dociles préparateurs des aliments de l'âme, rejaillit l'éclat delà fonction glorieuse qu'ils accomplissent en fidèles alliés. La jouissance physique ne dissimule plus ses frémissements voluptueux, n'étouffe plus ses cris ; elle se libère de l'excès de son bonheur dans une clameur d'autant plus libre qu'elle sait que sa compagne f spirituelle est de la fête. De nouveau la ronde orgiaque se déroule, la grande folie phallique 1 s'irrite, les rouges appétits s'exaltent : mêlé aux \ Gorybantes, c'est le petit-fils des Quakers, beau et nu comme un dieu, saoul du vin de la vie, qui mène la ronde sacrée et invite le passant à se joindre à lui dans son offrande à Priape. L'homme se livre,

DEVAJ^JT L AVENIR 291

avec une joie grave et sauvage, à la lasciveté innocente de ses instincts. Il a pleine confiance en eux, car il sait que si loin qu'ils le mènent, il en reviendra non diminué mais grandi. Il n'a plus peur de sou corps et de ses écarts, ne le regarde plus du coin de l'œil comme on surveille un individu dangereux, ne lui mesure pas sa grande amitié en échange de celle que son corps à tout instant lui témoigne. Aussi, la beauté de se sentir libre et de voir sa noblesse enfin reconnue, celui-ci la porte au front comme un diadème. Bien d'autres traits encore de la physionomie du poète le rattachent au naturalisme religieux de l'Inde et de l'Hellade, comme sa passion tellurienne et son émerveillement devant les choses ; car le champ infini de la matière participe à l'ennoblissement du genre humain, et toute la terre avec les objets qu'elle porte, cessant d'être de simples comparses dédaignés, apportent au jeu magnifique leur royale contribution. Mais le trait le plus net qui dénonce chez lui le fond authentiquement païen est ce grand orgueil qu'éprouve l'individu des Feuiuesl celte fierté épandue et tranquille d'être soi avec son bien et avec son mal, en ignorant ce qu'on appelle le remords. Durant des siècles on avait dit à l'individu : « Tu es un pécheur, tu n'es que poussière, humilie-toi, prends place parmi les soumis ». Et il avait goûté et remâché, jusqu'à en oublier presque l'amertume, cette nourriture horrible : le mépris de soi. Le voici maintenant de nouveau en possession de sa dignité, invité à ne reconnaître absolument rien qui le dépasse. Invité à devenir, après les dieux de souche noble, après

le dieu de naissance misérable, le dieu de naissance ïîioyenne, le dieu-homme, vous ou moi. Au-dessus des morales d'émasculation, voici ce type de mâleté qui est à soi-même sa propre loi. A travers lui, les passig^^comprimées, suspectées trouv^nH'is^uelarg'e qui leur convient. Elles ne sont pas défendues par quelqu'un qui les excuse et demande pardon pour elles, maïs quelqu'un qui les exalte et réclame, pour leur déploiement, tout le champ qu'elles exigent. Telles sont ces affirmations dont la poussée puissante noie et balaye les dernières cendres de Tascétisme 11 n'y a point ici parlementag-e, ni plaidoyer, ni transaction, mais définitive rupture avec la tradition clirétienne. Ce n'est pas l'insurrection contre un mauvais maître dont on voudrait bien se débarrasser : c'est la victoire hautaine, écrasante, où nous apercevons l'usurpateur gisant à terre dans un coin, comme une « charogne », qu'on va emporter de la scène avec un croc pour qu'elle n'empeste pas l'air. Piemarquons, d'ailleurs, que l'attitude de Walt Whitman à l'égard du christianisme n'est nnlïement hostile, il est trop au delà de ce domaîne pour ne ^iOintlê considérer avec la même indulgence indifférente (jue tout autre credo autour duquel se groupèrent les hommes. 11 le jugeait fort trariquilleiïient,saus tendresse ni haine. Il disait, par exemple, à un ami : « Le christianisme est une chose fort honorable pour le «type» qui l'a bâiie. » Mais il distinguait de la construction elle-même la personnalité de celui qui en avait été le prétexte, sans chercher à cacher son admiration pour le beau dieu de Galitée, irresponsable delà noire ou grise tradi-

tion qui se réclame de lui. Çà et là, dans ses poèmes, quand il voit passer dan» le champ de sa vision Jésus de Nazaretli, fila de Joseph et de Marie, et compag-non à travers le temps de tous les grands gueux divins, il lui adresse un salut très cordial; il est heureux de lui dire, d'homme à homme, d'égal à égal, qu'il le reconnaît et qu'il l'aime bien :

Avec joie, ô mon camarade, je te désire pour te saluer et saluer ceux qui, sont avec toi, avant et depuis, et aussi ceux qui viendront,

Afin que tous nous travaillions ensemble, transmettant la même charge et le môme héritage...

Cette part d'humanité universelle et éternelle, que le christianisme utilise mais ne retient pas, car elle déborde son cadre formel, il ne craint pas de la faire sienne, puisqu'il la respire dans l'air, qu'elle appartient à tous, indépendante des doctrines qui prétendent se l'approprier. 11 n'est pas de culte, si étrange soit-il, qui ne contienne une amande de vérité vivante; et quand il retrouve celle-ci, mêlée à ses aliments quotidiens, il l'accepte de bon cœur, sans s'inquiéter de quelle contrée elle peut provenir. Sa première et sûre origine n'est-elle pas là terre et le cœur de l'homme? Si c'est se prouver chrétien que cl'aimer son prochain comme soimême, assurément Walt Whitman était chrétien, sans le savoir. Il aurait pu être réclame par bien d'autres «religions» encore, également à son insu.

En réalité, si on tenait à Le situer à une place

plutôt qu'à une autre, il apparaîtrait comme une combinaison des éléments les plus hétérogènes, et particulièrement de ces deux éléments que nous entendons suggérer par les qualificatifs un peu vagues de païen et de chrétien. (Le Christ lui-même — ou plutôt la figure légendaire qui fut nommée d'après lui — n'était-il pas une combinaison d'éléments variés, fondus à la flamme d'une personnalité?) La tendre ferveur du Nouveau Testament, son grand élan de fraternité, d'amour et de pardon, le don de soi christiaque ne se sont jamais réincarnés en un homme avec plus d'entièreté, de pureté et d'infini qu'en ce Walt qui était si proche des petits enfants, des mauvais gars et des femmes qui vont puiser de l'eau aux fontaines — et qui était si dur pour les Pharisiens et les marchands du temple. Pourtant le même homme atteste fortement l'innocente allégresse charnelle d'un sauvage, le naturalisme vital et rude d'un vieux Northman ; et, dans son panthéon, Dieu le père n'est pas davantage que le dernier ouvrier du port. Nous remarquons, en outre, qu'en se rencontrant sous son toit, des figures demeurées jusqu'ici étrangères l'une à l'autre et apparemment venues des régions les plus opposées ne manifestent aucune surprise de se trouver ensemble. Elles se comprennent et s'entendent. Mais ce qui davantage nous étonne en cette physionomie si simple et si riche, et ce qui l'achève, ce n'est pas tant que des éléments regardés comme franchement antagonistes s'y marient et s'y balancent sans effort, avec autant d'aisance que la nature harmonisant tous les contrastes —

DEVANT l'avenir 2g5

ce n'est pas tant qu'il soit, pour la première fois sans doute eu de si parfaites proportions, le conciliateur, — mais surtout le caractère créateur de cette fusion, ce quelque chose d'inédit, d'orig-inal apporté par lui, qui n'est ni païen ni chrétien, qui est au delà de ces deux éléments, et qui est son cadeau. Comment nommer ce précieux aliment nouveau offert aux âmes d'aujourd'hui? Mais est-il besoin d'un mot pour le désig-ner? Acceptons-le plutôt comme quelque blé merveilleux jailli frais, natif, vigoureux, d'un sol humecté de sentiments chrétiens mais ayant conservé intacte la vertu de ses sucs indigènes. Ce n'est pas à une restauration que nous sommes ici conviés, à un néo-ceci ou cela, mais à la naissance de ce qui lève et qui a l'éclat frais et la viridité d'une jeune pousse. Le surpaganisme des Feuilles n'est fait d'aucun ressouvenir de l'antiquité, pas l'ombre d'un regret ne s'y mêle des Olympes, des Angkhors et des Acropoles, ni de la mort de Pan. Il est gonflé au contraire de l'assurance que les dieux et les héros foulent continûment la terre et que les chênes ont une vbîx, aussi bien à cette heure qu'il y a trois ou quatre mille ans. Walt Whitman est avant tout notre contemporain. Et l'homme d'aujourd'hui en inventoriant sa richesse sans négliger la plus enfouie, si épaisse que soit la couche chrétienne durcie par les siècles, retrouve au fond de luimême l'âme païenne. 11 est heureux de découvrir d'antiques vestiges bien plus émouvants que ceux qu'il exhume chaque fois qu'en disant les jours de la semaine il nomme les dieux antiques. Il recueille

LE PQEME-EVAJÎGILE

ces vestig-es, les confronte à lui-même et les fait servir à son édifice dans la mesure où ils attestent leur valeur d'éternité. L'homme d'aujourd'hui, puisant à toutes les sources qui feront son humanité plus belle, plus vitale et plus claire, ne nég^lige pas plus ce paganisme essentiel demeuré latent en lui que l'homme des siècles futurs ne négligera ce christianisme essentiel qui survivra à la ruine de tous les dogmatismes à base galiléenne.

Route en vérité, ô âme, vers la primitive pensée, Point les terres et mers seules, mais ta fraîcheur

claire, La jeune maturité de l'oiselet et la fleur, Vers le royaume des bibles fraîches écloses. O âme, sans restriction, moi avec toi, toi avec moi, Commence ton périple du monde.

Le périple de l'homme, le voyage de retour de son

esprit, Vers les premiers paradis de la raison, Reviens, reviens au berceau cte la sagesse, aux

^tîiitions cancTiâesT*"*" De nouveau avec la belle création.

Parti du paganisme superstitieux des premiers âges de l'histoire, maintenant avec son âme élargie et roburée par les expériences et les errances fécondes, les analyses et les recherches, baignée finalement par le grand souflîe de purification de la science, l'homme se trouve de nouveau en possession de l'antique foi émerveilléejievant la vieille terre ronde et rude et délicieuse, foi plus ferme que jamais' d'être "cri*BaTrasséé des terreurs d'antan et

fondée en pleine réalité solide et dense. L'homme se retrouve une manière d'idolâtre amplifié, conscient, à la fois ing-énu et averti, sentant s'épanouir en lui cette relig-ion qui se repait de l^assurance joyeuse que Pan, dont la mort fut annoncée avec triomphe ou douleur, a seulement sommeillé un petit moment de l'éternite'pour se réveiller « restauré par le sommeil » et s'avancer dans nos chemins.

L'àme a accompli son tour du monde, le cycle est parcouru. C'est devant son berceau qu'elle s'est arrêtée un moment pour de là, nullement lasse, aussi jeune que jamais, poursuivre son voyage et s'avancer plus outre dans l'inconnu.

Si arbitraires que soient les tranches égales que nous coupons dans la chair indiscontinue du temps, on ne peut s'empêcher de remarquer comme Walt ^Vhitman est bien allongé sur l'étendue d' uii siècle dont la pHj^î5nomrëTiîrsT°emou vante. La première vingtaine d'années du dix-neuvième siècle lui sert de base et il en touche du faîte la dernière décade. Quand il naquit, la période de l'Indépendance n'était pas encore de l'histoire refroidie, et sa grand'mère paternelle pouvait lui en raconter certains épisodes. Brooklyn au temps où, gamin, il y vagabondait, était un bourg provincial. Jusqu'à la quarantaine

il put connaître les marchés aux esclaves. L'expansion formidable de sa race à travers le continent, l'arrivée des flots d'immig^rants se déroulèrent au temps de sa jeunesse et de sa maturité. Ses premiers poèmes parurent au milieu du siècle. Et il vécut assez vieux pour pouvoir apprécier l'universel bouleversement causé par les triomphes de l'industrie et du machinisme, depuis qu'il avait vu l'eau de la baie rejaillir sous les aubes du premier bateau à vapeur et le continent traversé d'un océan à l'autre par le double ruban du rail. L'ère proprement moderne s'était déterminée vers le temps où il parvenait lui-même à la maturité, en sorte qu'il avait pu sentir les pulsations fiévreuses de l'époque correspondre au battement de sa propre personnalité qui s'épanouissait.

« Mon livre et moi — écrivait-il au temps où il jetait (( un coup d'œil en arrière sur la route parcourue » — quelle époque, celle que nous avons conçu l'audacieux dessein d'embrasser ! Ces trente années de i85o à 1880 — et l'Amérique ên^elîesT Nous pouvons être fiers, en vérité, oui, fiers si nous sommes parvenus à recueillir assez de cette période en son esprit pour en porter dignement quelques souffles vivants à l'avenir ! » Comment aurait-il pu se trouver mieux placé pour offrir un « témoig'uage fidèle » des aspirations de l'homme à ce prodigieux moment où s'opère un « changement complet du front de l'armée, sur toute la ligne, dans tout le monde civilisé » ? 11 appartenait à la plus ample démocratie du monde, c'est-à-dire à cette portion de l'humanité où ce changement complet devait

entraîner les conséquences les plus vastes et les plus profondes. Avec son âme qui ne refusait point de s'éeraler aux dimensions du continent, avec sou g"énie, — à la fois mêlé au jeu, comme acteur, et en dehors du jeu, comme contemplatif — Walt Whitman possédait des chances presque uniques, reconsons-le, pour traduire l'élan, Tespoir jeune d'un siècle passionné et plus qu'aucun autre fertile en surprises.

Tandis qu'il confiait à ses versets l'émotion d'une âme~3ïï~Nouvèâu Monde, là-bas, sur l'Ancien Continent, d'autres hommes-humanité, g-rands artistes, mag^nifiques g^enies, exprimaient à leur façon les désirs et les fièvres de la même époque, telle qu'elle se manifestait à eux et en eux, dans le cadre imposé par les siècles. 11 y avait là-bas d'autres poètes qui savaient eux aussi imprég-ner leurs accents d'un certain sens excédant l'art même et cacher au cœur de leur œuvre des « messag^es bien enveloppés ». Avec tels des plus g^rands d'entre eux, malgré qu'il ignorât leur langue et ne connût pas leurs préjugés, Walt Whitman aurait pu souvent se sentir « en concordance ».

Il y avait, par exemple, celui qui était né au cœur d'une vieille province française, lorsque le siècle avait deux ans et était mort quelques années avant le sage de Camden. Ce jour-là Walt avait suspendu le portrait du grand mort, face aux passants, à la fenêtre du rez-de-chaussée de sa maisonnette, pour témoigner son hommage et son deuil. 11 avait bien des raisons de révérer ce grand compagnon d'Europe qui avait voulu que son art

illustrât des « causes » dont certaines étaient si chères au poète des Feuilles. Hugo n'avait-il pas parlé et chanté avant tout pour glorifier l'homme, — salué le peuple, les travailleurs et les misérables, — exalté la rébellion, la grande mission du poète parmi les hommes? N'était-il pas, lui aussi, comme un grand vol qui avait parcouru le siècle, comme une grande âme de fraternité qui s'était penchée sur toute la misère humaine? N'avait-il pas résumé son évangile en ces mots qu'il avait gravés un jour avec son couteau au dossier d'un vieux banc de sa demeure : « Vive Ama » ? Ils étaient l'un comme l'autre un chêne puissant ; leur génie à tous deux s'enracinait dans un tempérament fortement sensuel et s'épanouissait en une contemplation religieuse du monde. Ce qui les séparait était surtout, parmi les plus évidentes divergences, cette puissance verbale que le poète français avait reçue en don, puissance si redoutable qu'il n'avait pu la maîtriser qu'à certains moments. Trop souvent la vieille rhétorique gallo-latine avait écrasé, sous ses éclats et ses gestes vainqueurs, l'artiste incapable de résister au besoin de frapper un vers ou une phrase sonore : on eût dit que le réel s'était vidé de sa vertu et de son prestige au profit de la période oratoire. Assailli par ce grand flot verbal qui le battait continûment, l'homme n'émergeait que de temps à autre, comme un rocher parmi les vagues ; mais alors le spectacle était inoubliable.

n y a.vait aussi deux grands Allemands qu'une affection passionnée avait unis durant quelques

DEVANT l'avenir 3oI

années et qui s'étaient séparés ensuite. Le premier rêvait d'une œuvre d'art totale — poème, musique, tableau — qui serait non seulement une source de joie esthétique, mais une rédemption. Richard Wagner visait avant tout rame religieuse de l'auditeur de ses drames, devenu comme le fidèle participant à un mystère auguste, et la voulait purifier par le canal des sens. Siegfried dans la forêt à la poursuite de l'oiseau divin, les glauques Ondines, les Walkures guerrières, Erda au visage d'éternité atteignent, dans leurs chants, ces notes surmusicales au contact desquelles notre humanité tressaille de se sentir marquée pour un destin plus grand. Le drame wagnérien est une tentation qui nous est à dessein offerte de fortifier notre qualité héroïque. Le déclin de ce grand rêve vint le jour où le musicien emprunta au passé le plus aboli l'esprit même de cette rédemption. Lorsque l'arcen-ciel que gravissaient les dieux pour monter au Walhall se fut éteint et qu'à sa place rayonna le Graal, l'auditeur put ressentir une grande émotion d'art, m.ais l'homme s'en revint désenchanté. De l'œuvre testamentaire de Wagner se dégageait une odeur trop rance pour que la magie de son art pût suffire à la faire passer pour de la beauté fraîche. Le second de ces deux grands Allemands rêvait, lui, d'être l'avant-coureur d^ûnejoie^onysiaque offerte aux "hommes qui consentiraient l'effort surhumain de la cueillir comme une fleur des cimes. Sur les ruines de la vieille morale chrétienne il voulait enseigner un nouveau grarnd art de vivre. Et il s'offrit presque en holocauste pour sau-

ver l'humanité, il se consuma, en jetant les flammes superbement pures et hautes de ses poèmes, de ses aphorismes. Il fut beau comme un saint. Mais, comme un saint, il se maintint hors l'humanhé — non pas au delà, mais à côté. Son temps et lui étaient deux puissances qui n'eurent pas entre elles le moindre contact et s'ignorèrent complètement l'une l'autre. Dans sa dénonciation du christianisme, il instaurait une nouvelle inhumanité. N'allait'il pas, par exemple, pour favoriser la venue de la « morale des maîtres » et de leur haute culture, jusqu'à proposer une autre féodalité fondée sur une caste de parias auxquels devait être enseiçfnée l'humilité, comme le plus haut devoir social? Tel un second Carlyle, tyrannisé par son cerveau et ses nerfs malades comme le premier l'était par la dyspepsie, animé (ce timide, ce farouche, ce tendre) d'une passion d'infirme pour la « force nue » qui s'assouvit sans autre nécessité que sa propre joie, il jetait sa clameur de réprobation à la face du monde moderne, où il ne lisait que décadence. En sorte que cet homme, qui ne connut pas les hommes, ce penseur voué à tous les renoncements, accoutumé seulement aux orgies de sa pensée, semblait aussi admirable et profond lorsqu'il parlait au nom de lui-même que faible et vain lorsqu'il voulait enseigner les autres. Peut-être ne manquait-il à celui qui vécut une existence si effroyablemenT^oTItaire et dont Poeuvre garde l'effroi, comme sacré, de cette solitude, que le simple pmjvoïîT^u'a le moindre journalier de se mettre en communication avec ses semblables.

DEVANT l'avenir 3o3

Nietzsche s'était enivré de la censée des solitud es^ au point de ne plus se reconnaître aucun semblable et se sentir aussi détaché de son prochain et de la vie réelle de la planète qu'un ascète dans le désertT Rien de plus pathétique dans son œuvre que la grandeur de cette misère; et de toutes les leçons qu'il avait proposées aux hommes, l'héroïsme et la magnifique pureté morale de sa vie demeuraient la plus véridique. C'est pourquoi il y avait si peu de chance que l'avenir s'attachât à la « bonne nouvelle » que chacun de ces deux très grands artistes, Wag-ner et Nietzsche, avait tenu si fort à lui offrir, dans les plis de son art.

Il y avait encore, tout à l'est de l'Europe, ce gentilhomme, maître d'un domaine seigneurial, ce romancier p^uissarit qui, vers la cinquantaine, à l'apogée de sa gloire littéraire, renonça à son art et le renia presque, pour se consacrer uniquement à l'apostolat. Il n'avait pourtant ni doctrine, ni sentiment nouveaux à proposer aux hommes. Il voulait seulement les amener à la pratique stricte de cette simplicité et cette pureté évangéliques qui depuis si longtemps leur avaient été vainement proposées comme idéal. Tout le monde civilisé, avec ses gouvernements, ses soldats, ses juges, ses prêtres, ses trafiquants, ses artistes, était devenu pour Tolstoï, depuis cette crise de conscience, une imposture abominable. Sa propre vie jusqu'à son éveil ne contenait à ses yeux que vilenie, et il en portait le souvenir comme une besace trop lourde qui lui courbait les épaules. Et désormais Léon Nikolaïevitch apparaissait comme une incarnation

3o4 LE POÈME-ÉVANGILE

moderne et slave du Renoncement et du Remords : l'homme était si beau de corps et d'âme, d'une si farouche et savoureuse grandeur qu'il parvenait à ranimer, en quelque sorte, ces figures oubliées. Mais quand ce souffle puissant s'éteindrait et que cette force vivante ne serait plus là pour balancer les fantômes, qui pourrait empêcher ceux-ci de retomber à leur poussière? Car le monde, qui n'avait pas refusé d'accepter l'ascétisme, l'humilité et la contrition quand ils empruntaient les traits macrnifiques d'un homme, pourrait-il faire autrement que de les rejeter, comme de funèbres loques, dès que le grand cœur qui les animait aurait cessé de battre? Le monde aimerait mieux alors relire les immortelles pages qu'avait écrites le diable avant de se faire ermite, ces pages de vie éclatante, d'humanité et de nature, que de toucher désormais aux aliments moisis que le g-rand vieillard à la blouse blanche avait cherché, pendant trente années, à lui faire accepter comme le pain frais de sa vie nouvelle.

Le poète des Feuilles^d' herbe, lui aussi, a les accents du prophète. Il se sent charg^é d'une auguste mission, il est le sacer vates que Hugo reconnaissait en lui-même. A certains moments, le tendre compagnon qui avait passé le bras autour de votre épaule et recherchait la solitude pour vous confier ce qu'il n'aurait confié à nul autre, se transforme : sous la poussée de l'esprit semblant tout à coup donner un sens infini à ses moindres paroles, le voici devenu celui qui proclame des vérités, stigma- I tise, objurgue, entraîne, annonce. Il parle au nom

DEVANT l'avenir 3oS

d'un continent et d'un âge, il est une voix consciente à travers laquelle s'expriment des millions de voix qui n'ont pas encore éprouvé leur puissance. « En voici venir un, parmi les bien-aimés tailleurs de pierre, qui s'annonce lui-même, trace le plan avec décision et science, et voit les formes solides et belles de l'avenir là où il n'y a aujourd'hui aucune forme solide. » Ses strophes ont alors un accent testamentaire, et c'est moins au présent immédiat qu'à l'avenir qu'elles sont dédiées. Le temps s'entr'ouvre et les siècles se pressent devant lui comme un auditoire sans fin. Des affirmations solennelles, d'émouvantes promesses passent au-dessus des premiers rang^s de l'auditoire pour atteindre ses profondeurs compactes.

[ Pour conclure, j'annonce ce qui viendra après moL

J'annoDce des êtres de la nature qui se lèveront, J'annonce le triomphe de la justice, J'annonce une liberté et une éçalité sans restrictioa. J'annonce la justification de la candeur et la justification de la fierté.

\ Je laisse à des siècles et des siècles encore la g-ermil nation de la semence...

Il y a des instants où l'emplit et le transfigure une si souveraine assurance que sa voix devient àprement autoritaire et qu'il est près de s'écrier, sans égard à l'indifférence ou l'attention de ceux qui l'entourent : Vous m'écouterez, vous serez con-

3o6 LE POÈME-ÉVANGILE

formes à ma vision, vous me justifierez. Vous deviendrez pleinement ces hommes nouveaux dont j'aperçois le g-erme en vous, sinon vous ne serez rien. Car je sais ce que vous ne savez pas.

' Je suis celui qui force avec des invectives hommes, femmes, nations,

En criant : Bondissez de vos sièg-es et luttez pour votre vie !

Je suis celui qui parcourt les Etats avec une langue barbelée, questionnant tous ceux que je rencontre.

Qui êtes-vous qui demandiez seulement un livre pour épouser votre absurdité ?

Hugo n'a pas plus de souveraine ampleur dans la méditation, ni Zarathustra de plus âpres apostrophes, ni Wagner un plus rayonnant orgueil. Gomme eux, il a cet accent péremptoire qui domine les siècles et leur trace les voies où ils s'engageront. Comme eux, il est impuissant à contenir la « bonne nouvelle » qui lui a été confiée ; elle est trop vaste, trop précieuse pour demeurer enfouie en son -âme, et il l'épanché à flots afin qu'elle nous humecte malgré nous.

Mais ce^ qui le sépare de ces poètes-prophètes de rAncien Continent, ce qui fait que la voix avec laquelle il nous offre sa « bonne nouvelle » a de ces inflexions qui nous touchent peut-être plus intimement et plus fortement que la leur, c'est d'appartenir à un monde absolument autre. Qu'il reste en arrière de ces grandes âmes ou les dépasse, que parfois il les croise ou les côtoie, son atmosphère

DEVANT l'avenir 3oJ

est totalement différente de celle où se meuvent ce Français, ces Allemands, ce Russe. Cet on ne sait quoi de plus suave et de plus persuasif et de plus riche qui appartient en propre à son art vient avant tout, sans doute, de ce qu'il sort d'un sol neuf dont les sucs ont nourri ses poèmes, mais aussi d'une couche d'humanité jusque-là muette ou à peu près, d'un fond populaire qui, en tout cas, ne s'était jamais encore révélé avec une pareille puissance. Il est entendu que l'art ignore autant les classes que les patries. 11 n'en demeure pas moins que le fait d'être sorti d'une pure race de paysans, de marins, d'artisans, d'hommes sans culture mêlés aux forces élémentaixes au point d'être devenus euxmêmes comme des forces élémentaires, a une signification dont on ne saurait trop affirmer l'importance sj l'on rapproche, un instant, Walt Whitman, né dans une médiocre ferme, du fils du g-énéral comte Hug-o, du fils de l'employé lettré Wagner, du fils du pasteu Nietzsche ou de Léon Tolstoï, g-entilhomme. Quoi qu'il en soit,^es épaulés de Long^-lslandais sont absolument libres du lourd et double passé, historique et familial, qui pèse sur ceux-ci. Ce passé, lui le tient à distance, le mesure, l'évalue froidement et le prend pour ce qu'il est et pas un liard de plus. 11 n'en est pas la victime, il le domine en n'acceptant de l'héritag^e que ce qu'il lui convient. Il n'en reçoit pas de loi, demeure sa propre loi à lui-même. n est indépendant à un degré qu'aucun homme de l'Ancien Monde, peut-être, ne saurait éprouver. Il se lève avec la franchise et la pureté d'une aube. Le « cri de barbare » qu'il

3o8 LK POÈME-ÉVANGILE

jette « sur les toits du monde » est l'exultation de cette liberté. Son cri est bien le cri vainqueur, le cri irrécusable de la jeunesse.

Je jetterai joie et rudesse neuve parmi eux...

L'avantage éclatant de Walt Whitman, quelles que puissent être ses faiblesses, est de s'attester, comme artiste, à la fois cet homme du peuple et cet autochtone à la vitalité sauvage, à la lyrique sapience imprégnée du sel des contours de son île natale et continûment rafraîchie par le souffle des grandes plaines de l'Ouest, — cet instinct clair et vigoureux sublimé par le génie — cette source vive jaillie, sur un continent jeune, de la vieille âme occidentale rénovée dans ses profondeurs par les vertus du sol, de l'air, des océans et de l'exode. Ne cherchons pas à scruter plus avant les éléments qui font qu'il y a autour de cet homme, de ce poète, une certaine beauté et une certaine grandeur Traiment sans parallèles aA'^ec ce que nous admirons le plus dans les plus hautes figures de son âge : il est ce qu'il est, c'est-à-dire inexplicable. Qu'il nous suffise de reconnaître et de chérir en lui la force qui, en dégageant les plus précieuses émotions que pouvait pressentir la jeune humanité en renouveau, apporte à celle-ci quelque chose qui dépasse magnifiquement son attente et comble ses appétits, — le conquérant qui a ouvert à l'âme d'infinis territoires avant lui inconnus et où il y a de la nourriture poui^tout un âge du monde.

DEVANT l'avenir 309

N'cst-il pas en effet, parmi tant de siennes et de promesses, le plus clair annonciateur de cette ère postchrétienne chercheuse d'un nouvel équilibre, cette ère à peine commencée, bég-ayante, trébuchante, mal assurée et douteuse de soi encore, mais en laquelle nous nous sentons vi vre ? Et comment ne pas reg^arder son évaDgile de santé, de joie, de plénitude, de chaude humanité, rayonnant de chair, de'teri'e etd'àme, complet/ fait pour les vivants que nous voudrions être, comme l'attestation que l'idée nouvelle, sortie de la phase des doutes, des tâtonnements, des échecs, s'est incarnée dans le fait ? Comme la preuve que nous devons la considérer désormais, non sous l'aspect d'une conception ou d'un espoir, mais d'une réalité palpable et certaine, en travaillant à la faire fructifier en nous-même ? Voyez plutôt avec quelle assurance allèg^re l'homme, l'étape franchie, ayant repris contact avec la terre comme Antée, s'affirme à travers ses versets et se carre dans cette plus vaste province, fraîchement conquise, de sa destinée.

Car c'est bien le chant inaug-ural des commencements d'un monde qu'il a voulu chanter. L'heure est passée des chants d'avant l'aube. C'est ici le poème du matin, fort, confiant, affirmatif, ivre de toucher ce qui déjà existe, l'hymne des premiers âges de la terre, repris avec des sens inédits et plus riches, par un homme semblable à nous, dont l'émerveillement jeune nous enlace. Nous devinons soudain ce qui nous demeurait obscur et, libérés des doutes et des craintes, dans un grand rayonnement de conscience, nous nous émerveil-

Ions à notre tour d'être aussi grands que nous nous voici paraître, en écoutant la chanson que nous dédie, avec son amour, un Adam plus robuste, au seuil de l'Eden reconquis, le monde.

UNIVERSALITE

Je suis pour ceux qui marchent de front avec la terre entière.

Qui instaurent un homme afin de les instaurer tous.

Ce n'est pas seulement dans sa volonté de s'affranchir de toute réminiscence et de toute tradition, en créant uniquement par rapport à son milieu et son époque, que Walt Whitman affirme un américanisme intransigeant. La passion qu'il ressent pour sa terre et sa race jaillit directement de ses poèmes en cris, en strophes, en hymnes extasiés. En laissant à d'autres usagés le mot corrompu et corrupteur de patriotisme, nous découvrons, à la source de cette passion exaltée, une foi ingénue et spontanée en un peuple dont il voyait la grandeur morale tôt ou tard s'égaler à l'ampleur et à la richesse du continent qu'il avait été donné à ce peuple d'approprier.

Avec la majorité de ses compatriotes, en leur grande fierté naïve, mais pour de toutes autres raisons qu'eux, le poète regarde son pays comme une terre d'élection appelée par le destin à jouer un rôle prépondérant dans le monde. Libre à qui le veut d'entrevoir ce rôle dans l'ordre politique, militaire ou économique ; quant à lui, il perçoit avant tout les chances uniques que possède l'Amérique de remporter une g-rande victoire spirituelle en réalisant ce qu'il appelle l'ère démocratique : à ses yeux, réalité nullement vague, mais si grande qu'il ne peut que la suggérer en nous laissant le soin d'en prolonger nous-mêmes les contours. 11 est certaines choses d'importance vitale dont la plupart des hommes peuvent bien ne pas se soucier mais en lesquelles repose l'essence de ce qu'il y a de plus précieux au monde ; et si, comme il le croit fermement, la grande République de l'Ouest est faite pour promouvoir ces choses, elle aura planté « l'étendard de l'humanité un peu plus avant que les autres nations ». Telle est la qualité de sa foi. « Pour moi — dit-il — les États-Unis sont importants parce que, dans ce drame colossal [de l'âge présent], ils sont indiscutablement désignés pour jouer le rôle principal, pendant bien des siècles à venir. En eux l'histoire et l'humanité semblent chercher à culminer. Nos vastes domaines sont, même aujourd'hui, le théâtre affairé d'intrigues, de passions, d'intérêts et de problèmes en suspens, auprès desquels les intrigues du passé de l'Europe, les guerres dynastiques, le champ où se meuvent les rois et les royaumes et même le déve-

DEVANT l'avenir 3i3

loppement des peuples, tels que tout cela est apparu jusqu'ici, montrent des proportions comparativement étroites et insig'nifiantes. Et sur ces domaines qui sont nôtres, comme sur un tliéâtre, tôt ou tard quelque chose comme un éclaircissement de toutes les civilisations de l'Europe et de l'Asie doit probablement se dég^ager. » Il a, au fond, cette idée que, pour parcourir un nouveau cycle de civilisation, l'humanité a besoin du levier d'une terre nouvelle- Dans leur déplacement de l'Orient vers l'Occident, les « lumières » ont d'abord brillé en Asie, pour de là se rallumer en Europe : c'est à présent au tour de l'Amérique et des jeunes démocraties, nées à sa suite, d'être ce foyer lumineux, en attendant que l'Asie peut-être soit de nouveau touchée.

Sa race lui apparaît la plus grande parce qu'elle est la plus moderne, la plus neuve, la mieux adaptée au présent. (Son respect est infini pour le passé et les morts, mais après les avoir couverts de fleurs et reconnu en lui-même tous les atomes qu'il a reçus d'eux, il trouve que rien n'est aussi beau que le présent et les vivants). La plus grande aussi parce qu'elle se témoigne, à cause des circonstances exceptionnelles de sa formation, une sorte de résumé de tous les autres peuples et leur aboutissement. Il pourrait la célébrer en bloc comme il chante sa métropole :

I Cité du Monde ! (car toutes les races sont ici, \ Tous les pays de la terre collaborent ici)

3l4 LE POÈME-ÉVANGILE

Il a l'ivresse du continent autant qu^ de J uimême : à chaque instant ces deux sources d'enthousiasme se mêlent et s'épanchent en un seul cours. Lorsqu'il a nommé les spectacles de l'Amérique, il sent celle-ci s'épanouir en lui, devenir lui : voici qu'il est le continent avec ses millions d'aspects et d'existences, qu'il vole avec les éperviers et les mouettes, bondit avec les fleuves, siffle un air avec le g-ars des villag-es conduisant ses chevaux dans le brouillard du matin. Le continent s'est fait chair, s'est incarné en l'un de ses atomes, et cet atome où rayonne une conscience hautaine et perçante se sent vivre et palpiter en la moindre des parcelles qui le jouxtent et le prolong-ent. Walt Whitman s'éprouve ainsi le centre électrique où vient s'accomplir toute la vaste communauté et cette conscience s'exalte parfois jusqu'à la folie d'amour. 11 chante au continent des chants d'adoration et de foi démesurée. En le mag-nifiant, il le conjure de ne point oublier sa g"randeur réelle et d'oser davantage s'affirmer. Il le montre avec orgueil, presque avec défi, au reste de la terre. Il offre ses poèmes « aux pays étrangers » pour que ceux-ci puissent y trouver quelque chose qui leur expliquât ce qui demeure pour eux « une énigme » : cette Amérique qui l'enchante parce qu'elle est faite de réalités et d'âmes à la mesure de l'homme qu'il est. Dans le fixe rayonnement de cette grande confiance candide, « les continents-ancêtres », qu'il est si loin de mépriser et dont il apprécie hautement les enseignements et les exemples, voient leur rôle réduit en quelque sorte à celui de satellites.

DEVANT l'avenir 3i5

Sa vive amitié et sa déférence pour l'Ancien Monde ne sont pas telles qu'elles puissent empêcher sa franchise et sa partialité d'Américain de se manifester : çà et là il ne s'interdit pas de le caractériser sans feinte, en un verset ou une phrase d'une impitoyable brièveté. Il imprimera ceci, par exemple : « ... Cette vaste salle d'asile pour anormaux, cette ijifirmer2e pour hystériques que l'Europe, avec toutes ses g-loires, semble être, à tant d'ég"ards ». Quand il s'arrête à la contempler, des rivag-es de sa mer orientale, toujours l'Europe lui apparaît dans l'éloignement à demi féodale encore, dans la mesure où, aux yeux d'un Européen, l'Asie

— avant son réveil récent — apparaissait, dans un recul où se noient les détails, à demi sacerdotale.

Ce qui rend à ce point inébranlable et enthousiaste son attachement pour 1' «Union sacrée », c'est donc qu'il la considère bien moins comme une expression nationale que comme la réalisation promise d'une grande Idée, ou mieux, de ce qu'il nomme la grande Idée. Walt Whitman ne chérit pas l' Amérique simplement parce qu'elle est son pays, mais avant tout parce qu'elle est faite pour incarner ses plus beaux espoirs: «...devenir le g-rand pays producteur d'hommes et de femmes plus nobles — de peuples copieux, riches en joie et santé, tolérants, libres — devenir la nation qui renferme le plus d'amis (les Eidits-Unis vraiment)

— la moderne nation composite, faite de tous, avec de la place pour tous, accueillant tous les immigrants... » Si elle devait mentir à cette grande espérance, on sent bien que sa passion pour elle

3l6 LE POÈME-ÉVANGILE

s'éteindrait ou ne serait plus qu'une petite flamme courte à ras de terre, au lieu de ce flamboiement haut comme un feu de joie ou un sig:nal. Si l'Amérique ne s'élève pas à l'illustration du rôle qu'il lui attribue, si elle n'apporte pas cet « éclaircissement » qu'il attend de son év olution, elle n'est rien qu'une indig^este collectivité, plus grouillante et plus vulgaire aussi que tant d'autres, et alors elle lui devient à peu près indifférente. Il est bien loin de dédaigner les monceaux de richesses naturelles ou forgées qu'offrent les Etats, il les chante, les dénombre d'une voix joyeuse et inlassable, il n'a jamais fini de les repasser, tellement elles l'émerveillent, comme unhorame jeune qui vient d'entrer en possession d'un héritage dont, si loin qu'il porte la vue, il n'aperçoit pas les limites.

Terre du charbon et fer ! terre de l'or ! terre du

coton, sucre, riz !

Terre du blé, bœuf, porc ! terre de la laine et du

chanvre ! terre de la pomme et du raisin ! Terre des plaines pastorales, herbag"es du nionde !

terre de ces interminables plateaux à l'air

délicieux!...

Mais ces richesses ne l'écrasent point, et comme elles se réduiraient à l'insignifiance, si elles ne correspondaient pas à une opulence plus grande encore dans le domaine spirituel, si elle ne devait pas être le contrepoids et la condition de ressources infinies, découvertes et exploitées par l'homme en les tréfonds de son humanité ! Toutes ces matérialités pullulantes ne trouvent leur fin et leur

DEVANT l'avenir 3iJ

justification que si elles doivent concourir à dég^ager de sa chrysalide l'âme neuve de l'individu, cetle âme précieuse, encore torpide, aux ailes non dépliées et dont il lui reste à connaître l'essor, la puissance et la couleur.

11 est facile d'ailleurs de remarquer combien l'Amérique que Walt Whitman peint et exalte diffère de l'Amérique courante. Autant qu'un portrait peint par un très grand artiste diffère du modèle. Ce que le public appellerait la « ressemblance » importe peu ; c'est ce que le peintre a ajouté de son propre fond qui est le principal. Pourtant ce n'est pas avec sa pure fantaisie d'artiste que le poète crée celte Amérique : si elle demeure encore imaginaire dans ses développements, il en voit, il en touche les bases dans une réalité quotidienne qui peut passer inaperçue aux yeux de la plupart, mais que lui a mesurée soigneusement et nombre de fois. En architecte inspiré mais sachant d'où il faut parlir, il trace les contours du futur édifice en harmonie avec ces solides bases existantes qu'il a reconnues. Il passe du positif à l'inconnu sans effort, parce qu'il a le génie qui sait traduire les suggestions et embrasser d'un coup d'œil les ensembles. Il ne fait que montrer et développer ce qui est virtuel et latent, ce qu'il a touché du doigt à chaque jour de son existence parmi les hommes (mais jamais plus vivement que durant la guerre civile), en dégageant des halliers du visible toutes ces riciiesses ensevelies. Il voudrait susciter pleinement par la ferveur de son appel et la fermeté de sa confiance ce qui est encore à venir, ce

3l8 LE POÈME-ÉVANGILB

qui doit s'élever, si les proportions de l'édifice sont d'accord avec les fondations. Il sait toute l'efficacité, pour le présent même, des évocations et de l'amour. Et quant à une certaine Amérique courante, à maints spectacles offerts par ces Etats dont il est le fils conscient et clairvoyant, il ne trouve aucun mot trop dur pour en stigmatiser l'évidente bassesse. C'est la contrepartie de son œuvre de créateur, d'Orphée qui bâtit en chantant la cité nouvelle. 11 flagelle cette autre figure de son pays des mots les plus âpres et les plus méprisants qu'un ennemi pourrait trouver ; il va jusqu'à déclarer que celui qui, du dehors, a le plus furieusement dénoncé les tares de la démocratie américaine n'a pas dit la moitié de ce qu'elle mérite. Il écrit lui-même des pages brûlantes et vengeresses où il la fouaille et lui tend impitoyablement le miroir pour qu'elle voie mieux ses verrues, ses chancres, ses hideurs, ses traits crapuleux. En dénonçant une immense catégorie d'individus que seuls son époque et son pays pouvaient produire, il les range sous cette expression plutôt colorée : « les démêlures pouilleuses de la terre ». Rien de l'horreur de cette Amérique-là ne lui est inconnu. Ordinairement il n'en dit rien et la laisse passer : mais quand il s'en empare il ne la lâche que zébrée d'épithètes dont elle portera longtemps la marque. Puis il retourne à son œuvre, à l'Amérique vraie, cachée, presque muette et inconsciente d'elle-même, incontaminable sous les plaies et la puanteur, promesse de l'Amérique future qu'il voudrait tant aider à se dégager et montrer hardiment son pur visage

DEVANT l'avenir ZlQ

(l'humanité. Les Feuilles d'herbe sont les chants de cette Amérique future, de cette Amérique idéale dont Whitman portait l'image en son cœur, où elle s'y était naturellement formée par le grandissement de certains traits profonds et intimes qu'il avait observés et précieusement recueillis au contact des hommes de sa race autant qu'en lui-même. Et c'est elle qu'il nomme l'Amérique, tout court ; l'autre ne vaut pas qu'on la nomme. Il veut envisag-er l'Union dans ses possibilités plutôt que sous ses apparences les plus évidentes. 11 la chérit pour ce qu'elle doit être. 11 l'exalte au-dessus de tout, dans la mesure où elle doit réaliser cette grande victoire d'humanité qu'il attend d'elle, comme en cet hymne mag"nifique qu'il lui dédie, sur le tard, « avant de s'en aller », tel qu'un chant suprême de confiance et de hautaine dévotion : Toi, Mère auxenfants égaux... Il se pouvait qu'il ne fît là qu'un rêve de poète. Mais il savait aussi que les poètes ont toujours raison contre le reste du monde et toute sa prose étalée : il n'est point de lame plus tranchante que la confiance, que l'on tient droite et serrée en sa main comme une épée. Il laissait à l'avenir le soin de justifier la puissante imag-e qu'il avait tracée de « Ces Etats » ou bien de démontrer que leur poète n'était qu'un songe-creux. On pouvait bien attendre le temps nécessaire et accorder un long crédit à ce pays : d'ici là aucun spectacle d'aujourd'hui ou de demain, si désenchanteur fût-il, ne serait de nature à démentir celui qui avait sondé au plus profond cette région de l'humanité et reconnu ce qu'elle contenait.

En outre vous chercherez en vain dans Walt Whitman ce qui, dans presque tous les cas, accompag"ne une passion vive comme celle qu'il éprouve pour sa terre et les vivants qu'elle porte : de l'aversion plus ou moins manifeste pour « l'étrang-er ». Vous ne trouverez ce sentiment à aucun deg:ré chez lui. Point d'étrangers à ses yeux, point de barrières entre les peuples, plus qu'entre notre moi etl'en-dehors. L'humanité qu'il envisage n'est pas répartie par casiers comme les paperasses des bureaucrates : il la sent une et parcourue du même frisson. Walt est de la grande patrie. Vous reconnaîtrez dans sa manière habituelle, quels que soient son franc-parler et sa clairvoyance, l'accueil le plus spontanément large et cordial, le plus exempt de réserves à tout ce qui vient des au-delà de son pays. Voyez donc l'ampleur de son geste lorsqu'il salue le monde, mais voyez aussi comme il est anxieux de n'en oublier aucune parcelle, si enfouie soit-elle dans les lointains. Son doigt suit avec amour les contours de tous les rivages où il y a des hommes comme lui qui, eux aussi, viennent regarder la mer et essayer de plonger leurs regards par delà. Il brûle d'aller vers ces inconnus et de leur poser la main sur l'épaule en leur disant : « Comme vous êtes grands, comme vous êtes beaux... », puis de leur proposer de faire ensemble lé tour du monde. Il a faim d'univers et de communion. Le plus étroit compagnonnage entre les hommes de sa race ne lui suffit pas, il ne souffre aucune restriction, il veut dilater jusqu'aux limites extrêmes le cercle fraternitaire.. Il

DEVANT l'avenir Sm

demande une camaraderie qui embrasse et nooc tous les peuples de la terre, une union e^lobale dont l'Union serait le noyau. Quand il se représente le commun des hommes, la « moyenne », dont son pays, s'il ne manque pas à sa mission, doit déterminer l'essor magnifique, il voit sa fortune confiée au même navire; il n'admet pas que la diversité de lang^ages, la couleur de la peau, la forme du crâne créent une différence plus qu'insig^nifiante entre les passagers de la nef éternelle. Il compte bien que, sous ses versets, nous découvrirons ce sens primordial de compagnonnage, car il n'en est aucun auquel il tienne davantage ; il voudrait que de l'amitié personnelle qu'il vous propose vous alliez, par d'insensibles degrés, jusqu'à ce nœud serré d'affection dans lequel doivent se trouver engagés tous les cœurs battants de la terre. Peut-être lui objecterez-vous que cette vision du monde est peu compatible avec son sentiment exalté d'une Amérique prédominante et cette espèce de pitié hautaine qu'il ne peut dissimuler parfois lorsque des rivages de son océan oriental il considère les milieux et les passions exigus de l'Ancien Monde, Mais il n'a cure de votre objection. Vous n'êtes pas le premier à lui déclarer qu'il est fait de contradictions : il entend chaque jour ce reproche qui ne le trouble pas. Libre à vous qui n'êtes pas dans le secret des conciliations de lire une antinomie là où il n'en découvre aucune. 11 sait ce qu'il sait et il sent ce qu'il sent, et il le dit comme il le sent.

Mais ilya plus. Nous n'aurons pas saisi la nuance et la portée de cette espèce d'extase en laquelle le

poète nomme l'Amérique tant que nous échappera toutce que ce motatteintpar delà ses syllabes. (11 faut toujours prendre g'arde, avec cet homme subtil, à ce qu'il cèle au delà du contour des mots, au surplus qu'il a déposé soigneusement et furtivement à leur abri, car c'est souvent le plus précieux de leur apport.) Chez Walt Whitman, comme chez nombre d'entre les très grands poètes — et pas seulement dans la Vita nuova de Dante ou le Faust de Gœthe, mais peut-être bien chez la plupart des très grands poètes — il y a parfois plusieurs sens l'un derrière l'autre, une série de sens concentriques dont les plus larges, dans le cas des Feuilles, sont encore loin d'être atteints aujourd'hui ; au centre, formant noyau, est le sens propre, beau et complet eu soi, mais de nature à s'amplifier en des acceptions de plus en plus figurées, jusqu'à embrasser des ensembles. Aussi, dès que nous nous sommes accoutumés à l'atmosphère, aux manières et au langage de ce poète, nous ne tardons pas à reconnaître que son Amérique n'est pas contenue seulement entre la « mer du Ponant » et la « mer du Levant ». Les États-Unis, avec leurs idiosyncrasies, ne sont que le noyau de cette Amérique whitmanienne qui s'étend bien plus outre : elle a toute l'extension qu'a prise et que prendra l'idée nouvelle dont ces États, dans le sentiment du poète, sont appelés à offrir la réalisation. Cette Amérique aux contours infiniment extensibles embrasse toute la jeune humanité, travaillée par le levain de cette idée nouvelle, aussi bien les « continents ancêtres » que les plus récentes com-

DEVANT l'avenir 828

muiiautés, et elle en devient le symbole. Elle est comme le pavillon du navire où l'on parle entre soi bien des langues, mais où l'on se comprend à merveille entre passagers, où l'on se sent absolument compatriotes, lorsque la conversation devient générale et qu'elle porte sur le but commun de la croisière. Si extrême que fut l'admirative confiance de Whitman en son propre pays, aucune nation particulière n'était finalement assez grande pour coïncider avec le magnifique idéal que le poète nous propose sous le nom d'Amérique. Seul le monde jeune dans son ensemble a des contours assez indéfinis pour y correspondre; et c'est bien celui-ci, résumé en sa totalité, qui vivifie et gonfle les strophes des Feuilles — le monde sans limites et sans frontières, le monde des réalités et des espoirs d'aujourd'hui sous toutes les latitudes. « Toute Amérique qui s'arrêterait à l'Amérique — déclarait un jour Walt ^Yhitman — serait une histoire interrompue à la moitié. » Il disait aussi dans un cercle d'amis : « L'Ajnin^u^jLjes£j)as de^ min^^JeTjjmajs des homjnes. N'importe de quelle excellence soient vos chemins de fer, vos hommes doivent être meilleurs. Le principal c'est l'homme. L'Amérique est l'influence qui rendra posssible les hommes. Et cette Amérique peut être aussi active sur un sol qui n'est pas géographiquement celui de l'Amérique que dans l'Amérique même. »

On voit donc que le livre où ces quatre syllabes passent et repassent comme un refrain peut être, au sens propre, le poème d'un peuple et d'une terre — et il est d'abord cela, assurément — tout en

3*adressant, en somme, dans sa plus ample et vraie signification, au monde entier qui y reconnaît ses îraits, sa foi et ses espoirs magnifiés. En chantant îa nationalité et l'org-ueil d'un Américain, Whitman entendait inaugurer une nouvelle forme de « poèmes internationaux » par leur portée. Il cherchait l'expression d'une sorte de patriotisme de la planète. De même que le mot Union sisnifie, pour lui, bien davantage que le lien qui réunit en un tout la «inquantaine d'Étals compris entre le Mexique elle Canada — cette Union n'étant que l'avant-courrière de « la fraternité par tout le globe, ce rêve éblouissant des âges songeurs et mélancoliques de n'y point atteindre » — ainsi l'expression de a Nouveau Monde » est prise par lui bien moins comme une désignation géographique que dans l'acception large de Monde Nouveau. Aisément il prend la partie pour le tout et compte que nous le comprendrons à demi-mot, si nous avons gardé en mémoire l'avis permanent qu'il a voulu résumer en ses •icestes et ses regards les plus graves et que nous avons ainsi traduit : Épandez-vous, faites le tour spirituel du globe, faites pénétrer l'univers en vous comme je l'ai fait pénétrer en moi sans cesser d'être moi. Fortifiez en vous le sens de l'unité du monde à travers l'unité de vous-même. Dans ses poèmes « Amérique » devient, pour l'homme d'aujourd'hui conscient de l'élargissement qui le sollicite, et pour celui de demain en qui s'accomplira pleinement cette expansion, un peu ce qu'est « Israël » pour l'homme qui lit sa Bible avec ferveur : un territoire spirituel, un emblème de rai-

liement, un mol de passe. En chantant pour les siens, dans leur lang:age, il chante pour tous dans la lang-ue qui est comprise de tous. 11 vous suffit de transposer ses mots en vos mots. Entendez ceuxci : l'Amérique, l'Ouest, l'Union, le plus grand domaine, à votre façon. Voyez donc si en vous les appliquant ils perdent leur sens. Voyez si vous n'avez pas votre Ouest, vos g^randes Plaines, vos Montagnes Rocheuses, même si vous vivez dans le pays le plus étroit et le moins merveilleux. Voyez si vous n'avez pas votre démocratie, même si audessus de vous se tient encore un semblant de tête couronnée. Voyez si ce n'est pas de vous spécialement qu'il est question tout autant que d'un riverain du Pacifique ou du Mississipi. Voyez tout ce que les mots peuvent contenir d'universel lorsqu'un ^'énie de cette envergure les prononce sur un certain ton.

C'est-à-dire que, dans le vocabulaire de ce poète, le nom qui dësig-ne son pays natal est devenu un terme « vicariat » et compréhensif, autant que le « Je » sous lequel il illustre, dans ses Feuilles, le type d'homme qu'il nous propose : cette Amérique, elle aussi, est une illustration du type de peuple qu'il voudrait susciter. Rappelons-nous à quel point l'individu simple et composite de ses poèmes, l' « Américain de la moyenne » auquel il a imposé ses propres traits, est une fig^ure universelle. En g-randissant les proportions et en développant à leur maximum les virtualités d'un homme particulier vivant et respirant, il en a fait, par la force de son art et de son amour, un homme-

humanité en lequel chacun de nous retrouve quelque chose du plus intime de soi-même. Son chant d'un moi exalté atteint aux proportions d'un chant de la communauté. « Je suis vaste, je contiens des multitudes », déclare le « Walt Whitman » des poèmes. 11 a place en lui pour tout ce qui ne semblait pas lui et qui le devient dès qu'il l'a regardé. 11 est comme un grand port où, sous tous les pavillons, les navires peuvent entrer, sûrs de retrouver la terre commune et un bout de quai pour s'y amarrer, avant de repartir. Son grand orgueil lui vient d'être comme le fondé de pouvoir, le représentant d'une foule innombrable d'individus qui ne savent ou n'osent point parler. Ses proportions ne sont si généreuses qu'afin que le plus grand individu possible ne les trouve pas inférieures aux siennes.

Car ce n'est pas ma vie et mes années seules que je donne, — je les donne toutes, toutes.

11 abrite toutes les races et les différences, au point d'être comme la commune mesure des hommes. Sans rien sacrifier de son moi, mais au contraire à force de l'exalter au-dessus de lui-même, il a l'air de se résigner fièrement à n'être plus qu'un prêtenom, en vous invitant à signer son livre dès l'instant que vous vous y reconnaîtrez. La bannière de son égotisme outrancier sert également d'insigne à la plus totale communion. L'Américain de souche paysanne, né à Long-lsland, tient si étroitement les fils de l'existence de ceux qui sont

DEVANT l'avenir 327

nés où que ce soit qu'il semble être fait d'une parcelle de chacun d'eux. Les nationalités, les couleurs, les tempéraments confluent en lui et s'y refondent en une sorte d'homme représentatif d'une ère et d'une grande espérance.

i Je chante l'Homme Moderne.

Semblablement le monde moderne, sous le couvert de r « Amérique » est le thème de son chant. Il prononce ce mot d'une telle sorte qu'il devient d'application générale. 11 était d'ailleurs conduit à cette acception par le spectacle des États-Unis, fusion de maintes races qui y collaborèrent, aussi naturellement qu'il était entraîné à concevoir l'homme multitudinaire de ses poèmes en reconnaissant en lui-même, tel qu'il était dans la vie, les plus diverses aptitudes. Cette Amérique et cet Américain se témoignent, en fin de compte, l'expression synthétisée du grand désir que nourrissait le poète-prophète de nous confier ce qu'il entendait par l'individu et la société de demain. Après qu'on a levé les yeux de la page imprimée c'est cette vision « de mondes nouveaux et meilleurs, avec leur parturition puissante » qui se lève et demeure, environnée d'une lumière grandissante, à l'horizon de ses poèmes.

Reconnaissons là l'un des signes les moins contestables de la grandeur d'une oeuvre qui, en partant des très particuliers aspects d'une époque déterminée, aboutit de toute part à l'universel. L'universel dans le temps aussi bien que dans l'es-

pace, car cet homme et ce monde modernes dont il nous suggpère la richesse pour que nous la fassions nôtre s'offrent à nous sous des traits, qui ne sont pas seulement d'aujourd'hui mais de toujours. On ne saurait trop affirmer que Vv'alt Whitman est éminemment un produit de sa race et de son sol ni qu'il leur appartient. Mais combien plus encore il excède sa race, combien plus il appartient à l'humanité entière, par les émotions, les solides matières et les beaux rêves que charrient ses poèmes ! Il se dépasse lui-même autant qu'il dépasse son pays : toute forme qui arrête et circonscrit ne peut le retenir qu'en laissant échapper le meilleur de ce qui est sa force.

Lui-même se complaisait dans la pensée qu'il y avait vraiment dans son livre quelque chose — précieux ou non, l'avenir le dirait — pour le commun des hommes d'aujourd'hui. Du moins sa préoccupation invariable, depuis le jour où l'idée de s'exprimer l'avait tourmenté jusqu'à celui où, sur son lit de mort, il avait donné le bon à tirer de l'édition définitive de ses poèmes, avait été de ne rien dire pour moi ni pour qui que ce soit qui ne s'adressât aussi bien à vous : c'est-à-dire d'exprimer des choses si essentielles qu'il n'y eût aucune parcelle de sensibilité humaine qui ne fût directement intéressée à les entendre. Et si ses Feuilles se prouvaient vivaces en résistant à l'action du temps — qui sait? — le Bon Poète était parfois inondé d'une émotion singulière à la pensée que peut-être elles couvriraient on jour la terre comme l'herbe la couvre, partout où il y a seulement un

DEVANT l'avenir 32()

peu de poussière, d'humidité et de chaleur. En tout cas, il eût refusé d'avance de reg"arder comme une victoire finale tout succès qui n'atteindrait pas ces proportions, car cela seul était le vrai but qu'il s'était assigné en composant ses chants rudes : envahir la terre comme elle l'avait envahi.

Une vingtaine d'années seulement ont passé depuis la mort du poète, et ce n'est pas à nous, ses proches dans le temps, qu'il appartient de rechercher dans quelles mesures cette espérance pourra être justifiée et ce but atteint. Il sera permis d'en causer à loisir, dans un siècle ou d'eux d'ici, avec des données peut-être plus précises. En tout cas. rien ne presse. Ne nous témoignons pas plus impatients que ne l'est Whitman lui-même, qui situe très loin du présent l'époque où le « goût de sa personnalité » se sera développé. « Mon volume est un candidat à l'avenir », déclare-t-il simplement et sans amertume, parce qu'il a bonne confiance sans doute dans la vitalité et la robustesse de ce « double » qui le remplacera et le continuera lorsqu'il ne sera plus. Peu de temps avant sa mort il avait même composé ce petit poème :

(Après une long-ue, longue carrière, centaines d'années, refus, Accumulations, amour et joie et pensée soulevés.

33o LE POÈME-ÉVANGILE

Espoirs, vœux, apirations, méditations, victoires, myriades de lecteurs.

Les enduisant, entourant, recouvrant — après ces croûtes des siècles et des siècles.

Alors seulement ces chants peuvent arriver à maturité.

Il n'y avait là nul désenchantement de sa part, nul orgueil blessé se réfug-iant dans le futur. C'était un fait qu'il constatait aussi tranquillement qu'il aurait constaté un phénomène naturel, en se basant sur l'attitude du monde envers ses poèmes depuis quarante ans. Et a cela était bien ainsi », selon l'invariable jug'ement qu'il portait sur tout événement inéluctable en l'accompag^nant d'un sourire. Oui, il avait donné tout ce qu'il devait donner, — le fruit que son espèce porte, — et maintenant il attendrait bien volontiers et sans se plaindre que « se développe, pour qu'on le comprenne, le goût » de ce fruit sauvage.

Sans préjuger en rien de la décision de l'avenir, il n'est pas moins curieux d'enregistrer dès maintenant le commencement de réponse que le monde a murmuré — formulé même — jusqu'ici, à celui qui lui avait adressé cet appel émouvant parmi ses Feuilles. Si réservée que doive être notre opinion sur un point dont la solution n'est pas uniquement de notre ressort, négligerons-nous de lire en ce premier accueil les signes qui nous inclinent à prévoir la nature et l'étendue de la réponse finale, lorsque le temps, seul arbitre valable, l'aura prononcée sans appel ? Alors même

que le caractère d'universalité ne serait pas inscrit aussi clairement que nous venons de le reconnaître aux pages du livre et dans la physionomie de Walt Whitman, la fortune des Feuilles d'herbe à travers le monde jusqu'à ce jour nous en apporterai^ l'indice. Étonnante fortune qui s'est manifestée et se déroule sous nos yeux, comme l'accomplissement, déjà, de la prophétie en laquelle s'achève la Prière de Colomb, cette oraison où le Colomb spirituel d'un Nouveau Monde a mis ses propres accents les plus intimes :

Comme si quelque miracle, quelque divine main

dessillait mes yeux, De vastes formes ombreuses me sourient à travers

l'air et le ciel, Et sur les vagues lointaines voguent des navires

sans nombre.

Et j'entends en langues nouvelles des hymnes qui

me saluent.

Car c'est bien par delà les « vagues lointaines » qu'il a remporté jusqu'ici ses plus belles victoires. C'est le plus souvent a en des langues nouvelles » qu'il a été salué avec le plus d'amour.

De son vivant déjà les plus décisives adhésions lui étaient venues de l'Ancien Monde. Il avait été accueilli avec respect et enthousiasme par des voix anglaises, allemandes, françaises, danoises, russes. Dans sa vieillesse ces hommages lui arrivaient de temps à autre d'outre-océan en chaudes bouffées d'admiration et d'affection, au toucher desquelles

332 LE POÈME-ÉVAJNGILE

son cœur jeune, point meurtri et toujours aussi optimiste, de vieil homme solitaire et méconnu par les siens se fondait d'émotion, en bénissant le destin. Tandis que son pays, auquel il s'était adressé plus directement qu'à tout autre fragment du monde et avec des accents qui devaient le toucher davantage, n'avait pas bougé. Il avait eu beau lai dire :

Pi^nds mes feuilles, Amérique, prends-les au Midi

et au Nord, Fais-leur partout bon accueil, car c'est de toi qu'elles

sont sorties, Entoure-les à l'Est et à l'Ouest, car elles voudraient

t'entourer...

Mais l'Amérique ne les avait point prises, les avait dedâîgnees "comme on dédaigne le prospectus qu'un pauvre diable vous tend dans la me. L'admiration première et spontanée d'Emerson n'avait pas eu de répercussion dans la masse. A part une petite phalange d'amis fervents et tenaces qu'il avait trouvés le long de sa route, le doux et hautain vieillard de Gamden n'avait récolté, parmi les siens, au bout du voyage, après les insultes et les quolibets, que la plus morne indifférence. S'il ne parlait point positivement dans le désert, car il y avait tout près de lui quelques chaudes présences qui lui suffisaient en le rendant immensément reconnaissant envers la vie qui les lui avait données, sa voix ne s'étendait pas au delà de ce petit cercle intime. Si bien que ces quelques-uns lui

DEVANT l'avenir 33S

étaient devenus comme une sorte de résumé du monde, puisque le ^rand continent compact s'obstinait en son insensibilité dédaig^neuse.

On pourrait estimer de prime abord que lescompatrîotés^ïfpôète^ en Tignorant à ce poinlj^âFfirniàîenT^iïnpIement leur droit de se prouver démesurés en tout et jusque dans Tincorapréhension de leurs plus grands hommes. Mais ce serait porter là un jugement bien hâtif. Dans quelle mesure en effet l'Amérique se distinguerait-elle, à cet égard, des autres pays qui n'ont point reconnu davantage leurs vraies gloires? L'histoire de presque tous les génies novateurs, sur quelque point du monde qu'ils aient surgi, ne se confond-elle pas avec celle de l'ingratitude et de l'aveuglement de leur milieu et de leur temps visà-vis d'eux"? On ne saurait reprocher à l'Amérique d'avoir ignoré qu'elle possédait un Whitman sans reprocher à l'Allemagne d'avoir laissé mourir Nietzsche, ou à la France d'avoir laissé mourir Cézanne ou à la Hollande d'avoir laissé mourir Van Gogh sans presque leur avoir fait un signe d'amitié. Whitman, méconmides siens, n'a subi^ue la simple loi commune — loi détestable ou bienfaisante, nous ne savons exactement. Mais dans son cas il y a une raison plus précise, une raison particulière, qui explique qu'il soit resté lettre morte pour les Américains du dix-neuvième siècle ; sans justifier ceux-ci, cette raison devrait du moins leur être comptée comme circonstance atténuante. Les peuples jeunes et en pleine croissance matérielle, comme étaient les contemporains de Whit-

man, n'ont pasencore^^sensjour le beau, et en attendant que ce sens leur vienne au cours d'une naturelle évolution, leur goût d'adolescents les porte presqiie irrésistiblement vers le conventionnel, le joli, le romanesque, la virtuosité, le simili et la bonne vieille habileté, vers tout ce qui a un parfum d'antiquaille, de tradition et de romance, en un mot vers la caricature de l'art. Ils ne sont plus assez primitifs et ne sont pas encore assez avancés pour reconnaître ce qui est fort et authentique dans la beauté : celle-ci peut surgir à côté d'eux sans même qu'ils la voient — plus que nousmêmes, vieux Européens, ne découvririons telle chose neuve à laquelle notre sensibilité ne correspond pas. Qu'on la leur fasse remarquer, cette beauté, et ils s'en détournent ou la repoussent, pensant qu'on veut les tromper. Ils ne sont point plus coupables que celui qui ne reconnaît pas un point de l'horizon parce que sa vue n'est pas exercée. En même temps l'Europe découvrait Whitman parce qu'elle a la vue exercée : en AmériqïïëlnSme lesl^ïïêlqués rares succès partiels remportés par le poète de son vivant lui venaient, pour la même raison, surtout du New-England, la partie la plus « européenne » du continent. Pour les Américains du dix-neuvième siècle, si proches encore de leurs origines, à peine sortis de la période de formation, trop accaparés par d'énormes soins matériels pour soupçonner encore ce que c'est au fond qu'un tel phénomène : un homme, mettant toute son âme dans un livre ou une œuvre d'art — et qui, pour cette raison, em-

DEVANT l'avenir 335

pruntèrent au dehors des formules d'art toutes faites, nécessairement conventionnelles — un Walt Whitman, s'offrant à eux de pied en cap, sans parure ni pommade, trop grand, trop rude, trop hirsute, et leur demandant de s'admirer en lui, était difficilement admissible. Entre ses compatriotes, naïvement imbus de leurs préjugés d'importation européenne, et lui-même, qui était pleinement conscient des possibilités d'art qu'offrait un pays aussi jeune, il dressait ces obstacles à peu près insurmontables : sa puissance, sa nudité, son ampleur. C'étaient là des qualités qu'un Américain pouvait peut-être bien admirer ailleurs, mais qu'il n'était absolument pas préparé à rencontrer dans l'art, et surtout dans l'art de son pays. Celui qui cherchait à proposer ces qualités à ses compatriotes était un imposteur, puisque Fart, selon les modèles séculaires et les opinions courantes les plus autorisées, est mensong-e élégant, sucrerie, dessert. Gomment des gens imbus de ces opinions auraient-ils reconnu l'art chez un individu assez ignorant de ses exigences pour vouloir exprimer la vérité et la réalité de son temps ? Ce temps, c'était eux, « le public » ; et eux, ce n'était pas de la matière à poésie, mais des « affaires », des hommes et des femmes ordinaires, de la vie courante, de la bousculade, de la laideur... On peut bien affirmer, sans exagération, que ce foncier malentendu entre Whitman et ses compatriotes était inéluctable ; en tout cas, bien plus explicable dans son cas que dans celui de n'importe quel génie de même envergure et pareillement méconnu. « Ce n'est que vers

ceux qui lui ressemblent qu'elle s'avancera à michemin », avait écrit, à propos de l'Amérique, le poète à ses débuts. Beau rêve juvénile, qui se réaliserait peut-être quelque jour.... En attendant, c'était vers ceux qui se témoignaient le plus loin d'elle, c'était vers ceux qui lui faisaient oublier le mieux, dans la langueur de leurs musiquettes ou les trémolos de leurs mélos, le vivant et rude poème qu'elle vivait inconsciemment, c'était vers ceux-là qu'elle s'avançait avec le sourire du contentement. Whitman lui-même savait bien tout cela, ou du moins le pressentait. Comment celui qui a une grande avance sur son temps pourrait-il concorder avec son temps? El pour que ceux qu'il invitait à le suivre regagnassent le terrain d'eux à lui, ne fallait-il pas un nombre d'années ou de siècles proportionné à rétendue de cette avance? C'était là pourtant une chose bien facile à comprendre. Whitman avait fini par le comprendre, s'il ne l'avait pas toujours compris ; et à partir de ce moment il abandonna les illusions qu'il avait entretenues aux heures de ses débuts. Il n'ignorait pas non plus que la justification d'une œuvre durable comporte le plus souvent deux aspects, l'un positif, l'autre négatif : son acceptation par l'avenir et son rejet par le présent. Il contemplait l'un en philosophe sans amertume et envisageait l'autre avec une sereine confiance. L'indifférence présente deses compatriotes ne prouvait rien contre son livre : celui-ci restait intact et attendait sonheuTërEt, jusqiTason dernier moment, le poèFe ne perdit pas un pouce de sa foi. Ce n'était nullement la foi imagi-

DEVANT l'avenir 337

naire à laquelle essaie de se cramponner un vieil inventeur pauvre et seul, intérieurement désespéré, mais l'assurance calmement ensoleillée et sans emphase de celui qui se sent très fort. Tout l'avenir était devant lui, avec son mystère et ses promesses:

I Voyez, projeté à travers le temps, i Pour moi un auditoire sans fin.

Et il lui suffisait, pour se sentir parfaitement heureux, de laisser errer ses pensées dans les chemins de ce futur, peuplé des

... autres qui tournent leurs regards en arrière vers moi parce que j'ai reg-ardé en avant vers eux.

En 1892, le poème de sa vie s'achevait. Maintenant allait commencer la vraie vie de son poème. Et la réalité de cet avertissement ne tarderait pas à se révéler :

Le meilleur de moi alors quand je ne serai plus visible, car en vue de ce futur je me suis préparé sans relâche.

Gomme on passe eu revue un bâtiment aventurier qui va fournir une course dont l'issue est incertaine, une dernière fois, avant de mourir, il avait regardé son livre bien en face, d'un regard qui embrassait l'ensemble et s'assurait que toutes les dispositions étaient bien prises. Tant de fois il en avait vérifié long-uement, minutieusement toutes les parties,

voile par voile, agrès par ag'rès, que cet ultime coup d'oeil lui suffisait avant d'abandonner le navire à son sort inconnu, d'un cœur satisfait et sans remords.

Et le navire était parti cette fois pour une croisière bien plus long-ue que ses précédentes traversées de l'Atlantique, et dont nul ne pouvait prévoir le terme. G'^étaiM^ véritable tour du monde^gs Feuilles, prédit par Douglas O'Connor, l'ami tenace tles jours d'obscurité. Dès lors l'expansion du livre hors de l'Amérique, qui avait^cornmèricé du vivant du poète, se poursuit sans trêve. Lentement, sûrement, il annexe de nouveaux territoires. L'Angleterre depuis longtemps étai t conquise. C'était là que Whitman avait trouvé son premier point d'appui vraiment solide. Du groupe de ses premiers admirateurs anglais — ses découvreurs, pourrait-on dire presque — son nom avait rayonné largement, et, avec le siècle nouveau, il s'inscrit désormais, en ce pays, au grand livre des gloires indéniables. Aux timides éditions expurgées du début succèdent des éditions populaires à gros tirage, parmi lesquelles d'excellents « morceaux choisis » — et choisis sans aucun souci de la « morale » des presbytères et des salons bourgeois — parus dans une collection à dix centimes. A peine soixante ans après qu'Emerson, en envoyant à Garlyle un livre nouveau, lui écrivait : « Un livre a paru, l'été dernier, à New-York, un monstre indéfinissable, avec cependant des yeux terribles et une force de bison, et indéniablement américain... Gela s'appelle Feuilles d'herbe et a été écrit et imprimé par un ouvrier typographe de

DEVANT l'avenir SSg

Brooklyn, du nom de Walter Whitman; lorsque vous l'aurez parcouru, si vous trouvez, comme cela se peut, qu'il n'y a là qu'un inventaire de magasin dressé par un commissaire-priseur, vous pouvez vous en servir pour allumer votre pipe... » Le solitaire de Chelsea avait peut-être allumé sa pipe ou son feu avec les feuillets du pauvre livre, mais peu après l'Angleterre se chauffait l'âme à ces pages que lui avait envoyées un rejeton de sa race.

La conquête de l'Angleterre n'était d'ailleurs que le beau prélud(^^r^a[ut£es^^ plus décisives.

Ici le poète restait encore dans les limites de sa langue. « C'est un intéressant mystère pour moi — disait-il un jour — la question de savoir comment je subirai l'épreuve du passage dans une autre langue. » Ce passage, c'était non seulement une épreuve, mais la grande contre-épreuve, pour ainsi dire, où se prouverait la solidité de ses poèmes ou bien leur inconsistance. S'il avait pu prévoir de quelle façon ceux-ci la supporteraient — non seulement sans faiblir, mais parfois en se revêtant d'une sorte de beauté nouvelle, en développant des sens latents, en acquérant au contact d'un autre vocabulaire plus de plénitude encore ou de plus riches nuances, en échange d'autres qualités qu'ils devaient sans doute abandonner au pied de l'obstacle d'une langue étrangère — Walt Whitman aurait eu le contentement d'y trouver l'une des plus solides justifications de sa confiance en l'avenir.

L'Allemagne devint ainsi le théâtre de ses plus beauxTriomphes. En une langue sœur de celle de son livre, celui-ci pouvait passer de plain-pied sans

34o LE POÈME-ÉVANGILE

devoir rien abandonner, ou presque, sur le seuil delà demeure qui Faccueillait. Traduit et retraduit, la jeune Allemag'ne absorbe Whitman comme une nourriture qui lui est spécialement destinée, subit son influence et oppose même l'exaltateur de la « divine moyenne » à son propre poète -prophète, Nietzsche, lyrique champion des « maîtres ». En t889, les premiers traducteurs allemands des Feuilles avaient dû recourir à un éditeur de Zurich pour faire imprimer leur travail, aucun éditeur d' Allemag'ne n'ayant accepté de s'en charg-er. il y a sept ans aujourd'hui que la quatrième version allemande du même livre a pris place dans une collection populaire assurant la plus larg-e diffusion aux chefs-d'œuvre de toutes les races et de tous les temps. Mesurons à ce seul rapprochement la carrière parcourue en moins de vingt ans. Reconnaissons également, à l'honneur de la pensée allemande, que nulle part mieux qu'en ce pays, dont Whitman admirait en profane les philosophes, on [u'un tel homme et un tel livre signi-

fient. A son tour, la Hollande, X laquelle le poète aimait à s'avouer redevable d'une part de son tempérament, en songeante sa mère qui en était issue, lui paye un double tribut d'admiration. L'Italie s'assure le mérite d'êtrejaj^remièrej^en ce concours 4^hommaê■es, à offrir une version intégrale des Feuilles. En Russie, on prépare et impri^nè^ un choix de ses poèmes : il est vrai que les autorités confisquent toute l'édition avant qu'elle n'ait pu voir le jour. Mais la vigilante police du tsar n'agit- «Ue pas là pour que nous lui sachions gré de cou-

DEVANT l'AVEMR 34 1

firmer ainsi, une fois de plus, la force vive d'affranchissement et de révolte à (eus les degrés, que ce livre porte en lui ? Ayons pitié des pauvres moyens dont disposent tous les tcliinovnik du monde pour arrêter ce qui est fluide, ce qui n'a pas de poii^nets où l'on puisse agrafer des menottes. Eu ce cas, ils ont probablement fait davantage pour le prestig-e du poète, en détruisant un millier d'exemplaires, que si l'on en avait tiré et répandu dix mille à travers l'empire. Et puisc'est la France, où, de son vivant déjà, Whitman avait trouvé quelques admirateurs fervents et isolés. A propos de l'un d'eux, qui lui avait manifesté le désir de traduire son livre, le poète dit un jour : « Qu'on me traduise, je les y encourag-e... Mais je ne pense pas que les Français me saisissent, que j'entre dans leur orbite. » Une fois par hasard, comme en ce cas, le Sage de Camden pouvait se payer le luxe d'être mauvais prophète. S'il avait eu en vue seulement une France qui se cramponne peureusement à ses vieilles traditions, poétiques ou autres, il aurait eu raison. Mais, pas plus que quiconque, il ne pouvait compter sur une nouvelle g-énération dont les représentants naissaient vers le temps où il prononçait ces mots scepticfues. Dès ^ji£^ Whitman lui devint accessible, une jeunesse qui sortait alors de romBrê~et s'affirmait superbement reconnut en lui un de ses aîiiés^^référés^t absorba sa leçon comïne une providentielle nourriture qui la fortifiait pour l'accomplissement de ses propres desseins. Là aussi il s'implante et s'acclimate, et bien des regards déjà s'émerveillent de voir comme les

touffes de son exotique feuillage s'harmonisent avec les plus robustes verdures indig^ènes. En peu d'années, il a poussé des racines assez profond en cette « étrang-e, passionnée, moqueuse, frivole contrée » qu'il avait saluée dans ses révoltes et ses chansons et ses deuils, pour qu'il soit vain désormais d'essayer de l'en arracher. N'oublions pas que cette étape du beau voyage comporte un intérêt particulier, à cause de la puissance de rayonnement de la langue française, qui, bien qu'un peu affaiblie, se prouve encore très considérable. Si imparfaites que soient des traductions, le livre sous cette forîni"'3êviënt accessible, à peu près partout, au grand nombre de ceux qui ne peuvent aborder son texte. Poussant une autre pointe vers le sud,Wliitman s'installe en Espagne, où l'atmosphère paraît lui convenir à merveille. 11 ne se sent un étranger nulle part.

Les Anglais croient qu'il sort de leur souche an-

g-laise, Aux Juifs il semble un Juif, aux Russes un Russe,

ordinaire et proche, d'aucun éloig'né.

Il devient là celui que son premier traducteur propose à ses compatriotes catalans pour les aider à devenir eux-mêmes. 11 ne trouve pas que la terre est trop maigre ni trop sèche, il est prêt à y fleurir comme ailleurs. Il y montre un visage heureux. Et, de la péninsule, il est prêt à refranchir l'Atlantique pour respirer l'air de l'Amérique espagnole, où il sait qu'il trouvera des amis.

DEVANT l'avenir 342

C'est ainsi que le beau navire fait escale à tous les ports, débarquant sur leurs quais les richesses qu'il apporte de contrées plus fabuleuses que les Californies. Le miracle est que plus il laisse de sa carg^aison sur les quais du monde plus ses flancs paraissent s'emplir, à croire qu'à mesure qu'il donne il reçoit mystérieusement en échang-e dés cadeaux à profusion, témoig-nag-es de la g-ratitude des hommes. Gomme il se rit des obstacles, comme il traverse les ourag^ans et les calmes plats ! Comme les vag"ues soulevées sont impuissantes contre l'avance impitoyable de son étrave !

Voyez, la mer sans bornes,

Sur son sein un navire qui part, déployant toutes

ses voiles, portant même ses monte-en-ciel, La flamme d'étamine flotte en haut tandis qu'il

s'avance, s'avance si superbement — au-dessous

les vagues à l'envi se bousculent.

Elles entourent le navire d'un resplendissement de

courbes mouvantes et d'écume.

Qu'est-ce que tous ces hommag^es, sinon le salut du monde à celui qui saluale monde sans oublier personne? C'est la réponse attendue, sollicitée, qm s^èlève de plus en plus distincte, de plus en plus pleine. C'est le « g^oût de moi-même » qui se répand. Des mains se tendent, des élans affluent, vers celui qui voulut ceinturer le monde de son affection. « Gomment ne l'aimerais-je pas, — écrivait un poète arménien à l'un des traducteurs de Whitman, — puisqu'il a pu m'aimer? » Vous

Page 1