BOILEAU
J'omets d'autres ressources qu'Agnès trou-
vait dans son gentil esprit pour amuser ce grand enfant; mais le fond, hélas! en est trop souvent de la mangeaille. Tout plaisir temporel dans les couvents tournait alors sur ce pivot. C'était un des effets les plus nets de Toisiveté claustrale, et un des plus forts dérivatifs à d'autres idées dont la seule piété n'eût peut-être pas suffi pour arrêter la fermentation dans des esprits trop comprimés.
Quoi qu'il en soit, et sans que le poète nous apprenne comment on eut vent de cette correspondance avec la mère abbesse, on dit que l'amitié y parlait un peu trop le langage de son frère; on broda sur ce thème toutes les fleurs de la malignité; on eut soin surtout qu'il en arrivât quelque chose aux oreilles des intéressés. J'imagine qu'Agnès fut la première avertie.
Mais aussi peu sensible pour elle-même à des propos où elle ne se reconnaissait pas,
que persuadée de rinnocence de son ami, elle ne laissa pas que de lui parler de cette aventure et de lui demander même une explication. Le poète la lui donna sans équivoque et sans obscurité dans un billet, le seul monument qui nous fasse connaître le commencement et Tissue de cette affaire.
C'est une protestation pleine de dignité et de mesure; c'est l'accent de la vérité dans sa candeur intrépide et modeste, c'est l'expression de la tendresse même qui trouve l'éloquence pour se relever; c'est encore la crainte que les mauvais propos dont le poète reconnaît le péril ne le force à refouler au fond de soi les épanchements, libres jusqu'alors, de son amitié; c'est enfin la résolution avouée de continuer à se conduire avec ses amies comme il l'a fait jusqu'à présent, si elles veulent bien y consentir. Voici ce billet :
« Vous qui êtes ma mère par votre di-
gnité ( ' ), et ma sœur par le privilège de Tamitié, à qui je rends hommage en y faisant concourir mon cœur, ma foi et ma piété, que j'aime d'une affection céleste, toute spirituelle et sans la criminelle complicité de la chair et des sens, j'atteste le Chrisl, les apôtres Pierre et Paul, sainte Marie et ses pieuses compagnes que je ne vous ai jamais regardée d'un autre œil et avec d'autres sentiments que si vous aviez été ma sœur Titania {^) par le sang, que notre mère Radegonde nous eût portés l'un et l'autre en ses chastes flancs, et que ses saintes mamelles nous eussent nourris de leur lait. Je crains hélas! car j'en vois le danger, que les moindres insinuations des méchantes ne compriment la manifestation de mes sentiments. Cependant', je
(') La dignité d'abbesse.
{') Fortunat avait effectivement une sœur de ce nom.
suis résolu de vivre avec vous comme je Tai fait jusqu'ici, si vous voulez bien vousmême me continuer votre amitié ( * ). »
En présence d'une déclaration si catégorique, qui oserait mettre en doute la véracité de Fortunat? Le mensonge ne parle pas avec cet abandon; il y a toujours un point par lequel il se trahit. Ici rien de pareil. On sent bien qu'il dût en coûter assez au poète de faire cette espèce d'amende honorable et qu'il eût préféré n'y pas être réduit, mais la nécessité en étant reconnue, il ne pouvait s'y soumettre avec une plus noble fierté. Toutefois, il est une réflexion à faire qui résulte de la teneur même de cette déclaration. C'est que, dans tous les extraits que j'ai donnés précédemment des lettres de Fortunat à Agnès, il n'y a peut-être pas de quoi justifier la
(*) Livre XI, pièce 6.
peine qu'il a prise de la mettre en avant ; à peine ai-je relevé quelques lignes qui pourraient donner à penser. Comment donc expliquer ce fait? Serait-ce que les plus incriminées de ces lettres n'ont point trouvé place dans ce recueil, le poète ayant jugé prudent de les supprimer? Il me répugne de croire à une pareille supercherie.
On sait en effet qu'il faut à certaines gens bien peu de choses pour fonder une accusation, et qu'un homme qui s'y connaissait est resté à tort ou à droit chargé de ce propos : « Donnez-moi une ligne d'écriture du premier venu, et je m'engage à en tirer de quoi le faire pendre. » Les accusateurs de Fortunat étaient-ils de cette école?