AGNÈS
Fortunat n'était pas de ces poètes qu^ aiment le danger et qui l'attendent. Boileau et Racine allaient résolument à la tranchée pour y mieux voir et mieux remplir leur charge d'historiographe. Mais c'étaient des poètes de nom et d'effet, et da grands poètes, et le courage dans ces âmes élevées était une partie de leurs talents.
Fortunat était un vei'sifîcateur abondant, quoique rarement facile, incapable d'une idée grande et suivie, inspirée par l'occa-
sion, faisant des vers à la chaude, et comme le poète Lucile et toute proportion gardée,
Garrulus, atque piger scribendi ferre laborem, Scribendi recte.
(Horace, Sat, I, 4. v. 10.)
Il aimait la nature qu'il a peinte plus d'une fois avec agrément et vérité; il aimait la bonne chère ; il l'avouait en homme qui a bonne envie de s'en vanter; il aimait enfin qu'on le recherchât, le louât, le caressât. Sa modestie qui était véritable n'en était point troublée; car ce qu'on lui donnait à cet égard, il le rendait aussitôt avec usure. La plupart du temps même, et pour peu qu'il crût que sa sûreté personnelle y fût intéressée, il prenait les devants. De pareilles dispositions n'allaient pas à en faire un preux. Aussi, dès que les Goths eurent envahi l'Italie, il dit adieuà la ville de Trévise, son pays natal, traversa
une grande partie de la Germanie où il fit quelques belles connaissances, et vint avec ses tablettes et précédé d'une sorte de renommée poétique, s'échouer sur le sol de la vieille Gaule, dans les états de Sigebert, roi d'Austrasie.
C'est sans doute parce qu'il chanta dans un épithalame le mariage de ce prince avec Brunehaut qu'Ampère en a fait un poète de cour. Il lui en a même donné le nom.
La vérité est que son épithalame est bien à tous égards de la poésie de cour. Mais la sienne a plutôt l'air de celle d'un poète qui aspire à gagner des lauriers que d'un poète qui en serait déjà couronné. Un pareil genre de vie lui plaisait assez, et il eût peut-être prolongé son séjour à Metz, s'il ne se fût rappelé qu'il n'était pas venu en Gaule seulement pour fuir les Goths, mais aussi pour aller à Tours remercier saint Martin dont l'huile miraculeuse l'avait
guéri d*un mal d'yeux II en avait fait le vœu. Ce devoir rempli, il quitta Tours et vint à Poitiers, où il obtint par faveur (car il était dans les ordres quand il abandonna ritalie) d'entrer dans le clergé de cette ville, quoiqu'il fût étranger.
C'est alors, si je ne me trompe, qu'il connut Radegonde. On ne sait par quels moyens, si ce n'est qu'il lui avait été probablement recommandé par Grégoire de Tours; mais il a négligé de nous le dire.
Nulle part dans ses poésies, il n'y est môme ftiit allusion. On y voit seulement qu'il devint l'agent (*), le conseiller intime, et pour tout dire en un mot, l'intendant du temporel du monastère de Sainte-Croix, fondé par Radegonde; on y voit surtout qu'il en fut le poète attitré.
(') Forlunalus ag( ns, Liv. XI, pièce 4.
LE POÈTE FORTUNAT. io3
Très peu des billets qu'il a adressés à sa royale maîtresse et à la mère Agnès, abbesse du monastère, ont une date tant soit peu précise. A cet égard, il reste presque constamment dans le vague ou Toubli, participant ainsi du sexe de ses correspondantes, sexe ennemi des dates qu'il ignore volontiers, comme si cette ignorance tenait en suspens la course de l'âge. Mais il était le plus souvent tout près d'elles en leur écrivant, et l'on croirait même qu'il écrivait de cellule à cellule, s'il avait eu aussi bien qu'il ne l'avait pas, une cellule dans le monastère.
Son premier billet (car toutes ses lettres ne méritent pas un autre nom) adressé h Radegonde, est, selon moi, la cinquième pièce du huitième Livre. Il y avait vingt ans que Radegonde vivait dans son monastère et dans la pratique la plus rigoureuse de la vie spirituelle, lorsque Forfu-
I5i LE POÈTE FORTONAT.
nat vint en Gaule (•). Il y en avait bien davantage quand il vint à Poitiers dans la seule pensée de la voir et de T honorer.
Il est présumable qu'outre la recommandation de Grégoire de Tours, il avait emporté avec soi celles de Sigebert et de Brunehaut qui l'avait si bien accueilli à Metz, et qui ne pouvaient lui refuser cette grâce. Radegonde avait alors environ quarante ans. Ce qui perçait de sa vie retirée faisait Tétonnement et excitait l'admiration des populations gauloises de Metz à Marseille, et Fortunat partageait cette impression. Il n'était pas homme à se dérober à l'entraînement général ou par orgueil ou par scepticisme; il suivait volontiers la foule, croyait ce qu'elle croyait et quelquefois plus encore.
Dès qu'il eut approché Radegonde, il
(•) En 5G4ou 565.
lui fut acquis tout entier. Elle avait à la fois le prestige du rang, de la beauté et d'une piété qui participait de celle des martyrs et de celle des anges. On s'imagine aisément ce que notre poète dut ressentir à l'aspect de celte triple majesté. Ce qui l'en frappa le plus d'abord et ce qu'on voit dès le début de son premier billet, c'est la majesté de la personne, c'est la reine des Francs, comme anéantie sous le voile de la religieuse, et n'y perdant pas néanmoins un rayon de la splendeur royale.
Fortunat en parle comme s'il s'en fût senti plus touché qu'un autre, et qu'il eût connu le premier ce qui était déjà de notoriété publique. J'imagine qu'il en fit sa cour à liadegonde que les flatteries ne pouvaient guère toucher; il lui plut par d'autres raisons. II lui plut parce qu'il avait pour répondants des princes de sa famille et un saint évêque, Grégoire de Tours; parce
qu'il était poète et correspondait ainsi à son propre goût pour la poésie, et qu'elle pourrait s'en servir ou comme de maître ou comme de collaborateur; il lui plut par son caractère de prêtre, toujours plus imposant aux yeux d'une femme qu'à ceux de l'autre sexe ; il lui plut enfin par son enjouement, sa délicatesse, sa modestie, sa douceur et son dévouement absolu, toutes qualités ayant pour effet de faire toujours désirer la présence de ceux qui les possèdent, et contracter l'habitude de ne pouvoir plus se passer d'eux.
Il est aisé de croire que le poète en avait amené là Radegonde et Agnès, lorsqu'il s'établit entre tous les trois un échange de petits cadeaux, ainsi qu'il se pratique entre les amitiés innocentes qui n'ont pas assez de leur agréable babil pour se manifester à leur gré. Fortunat en prit l'initiative. Il envoie des fleurs; elles
sont de son jardin. Ce sont entre autres plantes odoriférantes des violettes pourprées, espèce rare. Il prie qu'on Texcuse s'il n'envoie pas des roses; il n'en a point, et pour en avoir, il faudrait qu'il en achetât. L'amitié de ses amies lui en épargnera la dépense, en faisant, dit-il, des roses de ses violettes (*). Le compliment manque de distinction et de hardiesse; mais gardezvous d'en rire; les plus grandes passions à leur naissance ont des timidités de ce
genre.
Il eut lieu, sans doute, de se louer de cette manière de faire sa cour avec des fleurs; car il en use souvent. C'est qu'il n'avait pas seulement pour objet de procurer à ses amies un plaisir qui leur fût personnel, il voulait aussi contribuer pour sa part à orner les autels, en ces jours de fête
(•) Liv. VIII, pièce 6. Profevl qui violas fort et amore roaas.
158 LK POÈTE FORTDNAT.
OÙ les fleurs en sont presque toute la parure. C'est là le fond d'un certain nombre de ses plus jolies pièces. On me permettra de m'y arrêter un moment. Dans ces solennitéSy c'était un devoir pour les religieuses et un très vif amusement de travailler, si j'ose me servir de cette expression profane, à la toilette des autels, et de les rehausser par tout Téclat dont la moindre partie leur était interdite à ellesmêmes . Radegonde et Agnès prêtaient leurs mains à ce pieux office, et l'accaparaient même quelquefois. C'est aune circonstance de ce genre que se rattache la pièce suivante, qui a beaucoup de charme, que les antithèses mêmes ne déparent pas, et où Ton remarque ce sentiment vîf des beautés de la nature que j'ai signalé plus haut dans la poésie de Fortunat.
« L'hiver sévit ; la terre est gelée partout . La vie est morte dans les champs faute de
fleurs. Au printemps, saison où le Seigneur triompha de l'enfer, T herbe pousse et déploie sa chevelure avec plus d'abondance.
Les hommes ornent de fleurs les portes, les théâtres; les femmes parfument leur corsage en le garnissant de roses. Vous autres, c'est aux églises que vous en oflrez les prémices. Vous tressez de vos mains des guirlandes et parez les autels de ces fleurs nouvellement écloses. Il y a une disposition particulière pour le safran à la corolle dorée, une autre pour la violette aux reflets de pourpre. Ici sentie rouge vif et le blanc de neige; là le bleu est voisin du vert. Les couleurs se contrarient tellement qu'on . croirait toutes ces fleurs en guerre les unes avec les autres dans le sanctuaire de la paix. L'une plait par sa blancheur, l'autre par des tons jaune d'or; celle-ci sent meilleur, celle-là brille davantage. Bref, c'est une lutte entre ces diverses espèces.
IfiO LE POÈTE FORTUNAT.
à qui remportera ou par la couleur, ou par Fodeur. Cet arrangement, Radegonde et Agnès, est l'œuvre de vos mains. Puissiezvous respirer un jour les senteurs éternelles! (*.). »
Voilà bien, si je ne me trompe, de la poésie comme il en faut pour les couvents de filles; elle a de la grâce, et le diable n'j^ a pas un coin où se loger.
Fortunat assiste à un festin en l'honneur de Radegonde. Ce ne sont partout que des fleurs. La table, les murs, le plafond y sont enfouis. L'odeur en est si forte que tout autre que le poète eût craint d'en être incommodé; lui les respire avec délices, y voyant un présage de la saveur des mets.
La table seule est un vrai jardin. Les roses et les lys s'y disputent la place, et c'est sur ce parterre que les plats sont dressés.
(') Liv. VIII, pièce 7.
hE POÈTE FORTUNAT. 161
Ces fleurs étaient sans doute effeuillées sur Tais que la nappe recouvre habituellement, car le poète en fait ressortir le contraste et en marque la supériorité. Sur les murs tapissés de guirlandes de lierre et de bouquets de roses, on ne voit plus la chaux dont ils sont enduits. Les plafonds euxmêmes sont cachés sous cette quantité de verdure; on penserait voir les prés verdir jusque sous les toits (*). Tout cela était merveilleux, et un homme moins sur sa bouche que notre Fortunat en eût peutêtre un moment oublié sa faim.
Les fleurs n'étant pas quelque chose d'assez rare pour être toujours nouveau, le poète y suppléait par des présents d'autres espèces; mais ils sont si modestes qu'il rougit presque de les off*rir. Néanmoins il s'efforce de les faire valoir ou par des
(0 Liv. XI, pièce 11.
raisons de sentiment, ou par sa bonne humeur, ou même par des jeux de mots : « Ne dédaignez pas, dit-il, ces présents à cause de leur peu de valeur, car si vous me demandez ce que j'en pense, je vous dirai qu'on voit la grandeur de l'amitié à la petitesse du présent ('). » Il dit ailleurs quelque chose d'analogue, mais avec plus de délicatesse : « Si vous voulez bien réfléchir, vous verrez que les petits présents de ceux qui aiment avec constance ont une grâce que n'ont pas les autres {^). »
Un jour que Radegonde et Agnès étaient à compiles, Portunat eut l'idée de leur faire je ne sais quels présents. Il prenait bien son temps! La règle de saint Benoît qui était celle de saint Césaire, de qui Radegonde l'avait prise, défendait aux personnes de la congrégation de recevoir des cadeaux
(') Liv. IX, pièce 24.
(*) Liv. XI, pièce 17.
à quelque titre que ce fût, une fois complies dites. Or le poète ayant pour la circonstance un jeu de mot en réserve, qu'il avait autant à cœur de produire que ses cadeaux mêmes, n'attendit pas la fin de Toffice, et il fit son envoi qu'accompagnait cette prière : « Si vous n'avez point encore accompli vos compiles, si non càmplestis compléta^ je vous prie humblement d'accepter ces présents ( * ). »
Un autre jour il envoie des châtaignes dans une corbeille de jonc ou d'osier tressée de ses mains {^); un autre, ce sont des prunelles noires cueillies dans les bois, et qui pendaient encore à leurs branches.
A propos de ces prunelles, il prévient Radegonde « que ce ne sont pas là des champignons sortis de terre, mais des fruits qu'un arbre a portés, que c'est un aliment sain et
(») Liv. XI, pièce 24.
(') Liv. XI, pièce 13.
({u'clle peut en manger sans crainte; qu'il n'aurait pas la cruauté de donner à sa mère ce qui pourrait lui faire du mal ( * ), » lîadefj^onde avait-elle vécujusqu'à quarante ans, sans avoir jamais vu de prunelles?
Ces détails paraîtront sans doute un peu bien puérils, comme ils le sont en effet; mais ils le paraîtront bien davantage si Ton considère que la scène se passait il y a 1 150 ans, à une époque et dans un pays où les mœurs étaient aussi dissolues que les attentais dont elles étaient l'objet étaient impunis ; que les relations d'un sexe à Tautro dans les couvents avaient déjà bien pordu lie leur innocence, et que celui de Sainte -Croix môme fut, immédiatement apix^s la mort de Radegonde, le théâtre de désordres abominables, quelques-uns impovssiblos à décrire. C'en est assez pour lairo oxousor c^^s détails.
{') \À\\ XI. pi^co 18.
Il va sans dire que Radegonde et Agnès reconnaissaient les cadeaux reçus par des cadeaux rendus, et comme elles étaient plus riches que leur poète, elles étaient aussi plus libérales. Leurs libéralités consistaient principalement en victuailles.
C'étaient d'innombrables friandises et ces petites délicatesses de table qui sont le secret des religieuses, et dont quelquesunes en ont jusqu'ici retenu le nom. C'étaient aussi ce qu'on nomme aujourd'hui des pièces de résistance. Quels qu'ils fussent d'ailleurs, les deux amis appelaient ces présents d'un nom pieux, c'est-à-dire des eulogies ( * ). Rien ne plaisait davantage
(*) Les eulogies proprement dites étaient dans la primitive Eglise des pains bénits offerts aux fidèles pendant la messe et dont on réservait une partie pour la sainte eucharistie. C'étaient aussi des pains ou autres aliments que les évéques et les prêtres s'envoyaient réciproquement, en les accompagnant de missions salutatoires. Enfin on comprit en général sous le nom d'eulogiestous présents, même profanes, envoyés ou reçus : ce qui est le cas dont il s'agit ici.
à Fortunat, car il était gourmand jusqu'à ne sauver pas même les apparences, et k confesser son vice avec plus d'audace qu'il n'eût fait une vertu. Une fois qu'il avait régalé ses amis de la cuisine du couvent, Agnès voulut savoir quel usage il avait fait des eulogies qu'on lui avait envoyées. Il répondit que certains légumes tout farcis de miel avaient défrayé le premier service, et qu'on y était revenu non pas une, non pas deux, mais trois et quatre fois; qu'on apporta ensuite un superbe quartier de viande, dressé en forme de montagne, etflanqué de collines dont les intervalles étaient remplis par un jardin de ragoûts variés; que, gourmand comme il est, il a eu raison de tout cela, et que montagne et jardin ont passé dans son ventre et s'y sont bien logés (* ).
(•) Liv. IX, pièce 9.
Un second convoi de vivres succède au premier. Agnès en demande des nouvelles.
Comme il est beaucoup plus copieux que l'autre, Fortunat est embarrassé et ne sait par où commencer son rapport. « O incertitude délicieuse ! », s'écrie-t-il. Cependant il fait rénumération des mets, et c'est à Radegonde qu'il l'adresse. C'est d'abord un beau morceau de viande dressé sur un plat d'argent ; c'est ensuite sur un plat de marbre ces fameux légumes au miel qui ont déjà ravi son palais, puis sur un plat de verre contourné, des poulets d'un poids énorme, bien qu'ils n'aient plus leurs plumes; puis, jetés pêle-mêle dans des corbeilles ornées de peintures, quantité de fruits ; puis enfin une jatte de terre noire remplie de lait qui était arrivée triomphante, tant elle était sûre de lui plaire.
« C'est ainsi, dit-il, que soumis à la mère, ma maitresse, je lui rends compte de l'em-
ploi des présents de sa fille, demeurant toujours avec elle en tiers dans leur pieuse affection v' • »
l^s bonnes religieuses firent si bien que noire homme en tomba malade. Son médecin dut le mettre au lait. C'était maigre.
Mais enfin saint Paul en prescrit Fusage aux malades; le poète suivra donc Tordonnance de 1 apôtre. De son côté, Agnès s'ingénie à le lui préparer sous mille formes diverses. U CïSl question ici d'une crème solidifiée de Kvtnière à recevoir des images gravées à ,>ncle. A^rnès v avait montré un vrai :,tler4t d\^rtisie : <^ Dites-moi, je vous prie, '.u: èorh le poète, qui a dressé vos jolis v>nc,o^ À craver si bien? Dédale serait-il wnre maiîTv? - * Allez donc lui recom-
:r.A:^ier d\Mre sobre, comme le faisait Acr.v'^s. au milieu de toutes ces tentations.
Il y était au supplice. « Avec toutes vos douceurs, c'est lejeûne que vous m'envoyez ; c'est le feu que vous me faites souffrir, rien qu'à les voir. Ce que mes yeux convoitent, le médecin le refuse à ma bouche, et sa main me retire ce qu'appète ma gourmandise (*). »
Il en voulait à ce médecin pour l'avoir empêché d'aller à un repas qu'Agnès avait préparé exprès pour lui. « Tout médecin est trompeur, disait-il, et c'est en trompant qu'il démontre son art. Le mien qui a un estomac insatiable, a jugé que j'aurais assez de mon ordinaire. Pardonnez-moi donc mon absence, Agnès, et ne m'imputez pas un manquement qui est le crime d' autrui (2). » Le voilà donc décidément au régime; tout envoi de bons morceaux a cessé. Il ne reçoit plus guère que des herbes rafraîchissantes, des laitues, des pruneaux,
(*) Liv. IX, pièce 9.
(») Liv. IX, pièce 16.
170 LE POÈTE FORTDNAT.
du lait et des œufs frais. « Sont-ce là, dit-il à ses amies, vos présents et vos provisions? Puisse leur diversité ne pas troubler la paix de mon ventre I Vous voulez que je m'en tienne à deux oeufs le soir : à vous dire vrai, j'en ai gobé trois. Plaise à Dieu que ma pensée obéisse à vos ordres toute ma vie comme ma gourmandise le fait aujourd'hui ! ( * ) »
Il finit pourtant par se rétablir, et il se rétablit si bien qu'il se hâta d'en abuser. Il en négligea la poésie, et força ses amies à l'y rappeler. Un jour elles lui demandent des vers; mais ce jour-là il donnait à dîner chez lui, et son esprit tout tourné vers la cuisine n'avait ni le temps ni le moyen de rêver à des distiques. Le lendemain pourtant il dut se justifier, et il le fait gaillardement. Il raconte qu'étant plongé dans les
(') Liv. IX, pièce 20.
délices d'une table où il y en avait pour tous les goûts, tantôt il ouvrait la bouche, tantôt il fermait les yeux, et que tput entier au manger et au boire, il avait l'esprit trop brouillé pour avoir la parole libre et facile. Ses doigts ni sa plume n'étaient capables d'écrire des vers ; sa muse était ivre, et sa main n'eût formé que des zigzags.
De plus, la table lui semblait nager dans le vin. (c Cependant, ajoute-t-il, pour répondre à l'aimable requête de ma mère et de ma sœur ( * ), je leur ai fait aujourd'hui, comme je l'ai pu, ces petits vers. Quoique le sommeil m'assaille et m'enlace, mon amitié l'emporte, et je vous écris. Mais que ma main est mal assurée! (^). »
On dira peut-être que c'est trop s'étendre sur des choses d'un ordre aussi vulgaire; mais, outre que leur vulgarité est
(*) C*est ainsi qu'il appelle Radegonde et Agnès. (') Liv. ÏK, pièce 23.
à bien des égards relevée par la qualité des personnes, et par le milieu et le temps où elles se sont passées, elles nous apprennent que là où nous pensions trouver de grands contrastes avec les mœurs actuelles, nous ne trouvons que des similitudes, et que ce côté modeste de la civilisation qui consiste en distractions innocentes et en débauches de table inoffensives était le même chez les Gaulois du vi® siècle que chez les Français du xix®. Mais nous en avons fini avec ces témoignages presque enfantins d'une amitié où les trois amis ne semblent différer les uns des autres ni par râge,niparle sexe; nous allons en aborder d'autres où cette homogénéité apparente disparaîtra tout à fait.
La grande affection pour Radegonde, née à peu près à Timproviste dans le cœur de Fortunat, s'était développée rapidement sous le couvert de la familiarité dont elle
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riionorait. A cet égard, Radegonde n'avait besoin ni d'efforts ni d'avances; elle n'avait qu'à être simplement bonne et gracieuse, et les gens tombaient à ses pieds. Cependant notre poète n'était point en péril. On doit croire qu'il se surveillait de très près, et qu'il ne se mit jamais dans le cas d'obliger sa maîtresse à le remettre à sa place, s'il eût voulu en sortir. A dire vrai, Radegonde, à ses yeux, était déjà une sainte, et sa passion pour elle allait aussi loin, si ce n'est davantage, que peut aller le culte de dulie. On sait que par ce mot on désigne l'honneur et le respect que l'on rend aux saints. Néanmoins, au milieu de toutes les dévotions qui constituent le culte du poète envers Radegonde, il se mêle quelquefois, et selon l'occurence, des exhortations et des conseils; mais alors il a toujours soin de s'y couvrir de Tadhésion d'Agnès et même des autres religieuses . Ainsi , pendant
le carême, Radegonde se privait presque absolument de nourriture. Elle était intraitable sur ce point. Sa santé en était compromise, et toute la communauté était alors dans des inquiétudes qui s'accroissaient au fur et à mesure que le carême touchait à sa fin. On aurait voulu du moins qu'elle combattît sa faiblesse en buvant un peu de vin, et on l'en suppliait. Fortunat ne manquait pas d'alléguer le commandement de saint Paul à Timothée : « Ne continuez plus à ne boire que de Teau ; mais usez d'un peu de vin, à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies. {*) » Il est vrai que saint Paul ordonne aussi le lait, mais c'est aux intempérants, ainsi qu'on l'a pu remarquer plus haut, et non pas aux jeûneurs, et l'on a vu au même endroit que Fortunat avait dû se soumettre à ce ré-
(') Timothée, I, ch. v. 23.
gime. Saint Paul comme médecin de ranimai avait donc sa confiance ; il ne s'agissait que de la faire partager à Radegonde. Mais telle était l'obstination de cette grande révoltée contre les remèdes humains que saint Paul, s'il eût été là et lui eût présenté la coupe, n'eût pas été plus obéi qu'un petit médicastre.
A l'approche de Pâques, les austérités redoublaient. Radegonde s'enfermait alors, et restait cachée et inaccessible à toutes et à tous sans exception.'On ignorait même où était sa retraite. Cela pourtant n'empêchait pas notre poète de lui écrire les billets les plus tendres pour l'engager à en sortir. Elle ne lui répondait pas plus que ne répondait la Sainte Vierge à ce dévot qui lui écrivait des lettres qu'il mettait à la poste. Un de ces billets portait : « Esprit que Dieu féconde, lumière qui vous dérobez à nos yeux, sans vous je suis plongé
dans les ténèbres épaisses. Vous nous privez de vous voir, comme si celui qui vous aime ne vous voyait pas toujours, et comme si, quand je vous vois, je ne pensais pas que je ne vous vois pas assez. » Et dans son dépit, il s'écriait : « Je le jure, cependant, je pénétrerai avec vous dans votre cachette, car je vous suivrai en esprit là où vous me défendez d'aller moi-même. (*) »
Ignorait-il vraiment où se cachait Radegonde, ou feignait-il de Tignorer? Je crois qu'il l'ignorait; mais je crois aussi que ses billets, je devrais dire ses sommations, n'étaient pas de simples jeux d'esprit, destinés à entrer quelque jour dans son recueil de poésies, mais que, à la faveur de quelque complicité obligeante et distraite, il était sûr qu'ils arriveraient à leur adresse. Quel était le complice? Ce
('} Liv. VIII, pièces 8 et 9.
ne pouvait être qu'Agnès, la seule personne du monastère qui devait tout savoir et qui savait tout. N'était-elle pas en tiers dans les épanchements où le poète dissipait les dons de son âme aimante? N'avait-elle pas le désir qu'il n'en fût rien perdu? Elle était donc naturellement portée à servir d'intermédiaire entre Fortunat et la cruelle recluse, et à donner à Radegonde les billets du poète sans même l'en aviser luimême, ce qui eût été une violation indirecte du secret prescrit.
Les plaintes de Fortunat sur la disparition de Radegonde, et l'explosion de sa joie quand elle reparaît, sont pleines do cette grâce aimable que j'ai déjà eu l'occasion de louer, et la forme en est aussi élégante que le fond en est spirituel. « Où se cache sans moi ma lumière, dit-il; pourquoi se refuse-t-elle de paraître âmes yeux qui s'égarent à la chercher? Je regarde le ciel,
la terre et l'eau, tout cela m'est peu de chose, si je ne vous vois pas. Quoique le ciel soit pur et serein, si vous vous cachez, le jour est pour moi sans soleil... Nous pensons, les saintes sœurs et moi, que vous consoliez, en leur laissant voir votre figure, ceux que vous faites état d'aimer. ( * ) » Pâques arrive enfin, Radegonde rompt sa clôture et paraît. Son visage est radieux.
On a beau être sainte, l'air et la liberté, après un mois de réclusion, dérident et égayent les plus austères. « Vous nous ramenez la joie, lui dit son poète, vous êtes cause que nous célébrerons deux fois la Pâques. Quoique le blé ne commence qu'à lever dans les sillons, du moment que je vous revois, je fais la moisson : je forme déjà les gerbes, j'entasse déjà le grain, je fais en avril ce qu'on fait en août. Bien que le
(') Liv. XI, pièce 2.
bourgeon de la vigne ne commence qu'à percer, je fais la vendange. Les pommiers et les poiriers exhalent toutes leurs odeurs, mais ils me donnent des fleurs et des fruits en même temps. Quoique la campagne soit nue et qu'on n'y voit pas un épi, depuis que vous avez reparu, elle est rianle et l'abondance est partout ( * ). » Rien de plus frais et rien de plus galant. Ce n'est pourtant qu'une simple thème de rhétorique, mais l'idée principale en est développée d'une manière charmante; on en trouve de pareils dans Catulle.
Si l'innocence de Fortunat dans ses pieuses amours avait besoin de preuves pour ainsi dire matérielles, il suffirait de rappeler qu'il les répartissait sur deux personnes à la fois, Radegonde et Agnès.
Egalement jalouses d'en recevoir le tribut,
(») Liv. VIII, pièce 10.
elles ne s'en inquiétaient pas autrement et, loin d'être rivales, n'avaient pas même ridée de la rivalité. D'ailleurs, ce qu'on nomme proprement l'amour ne s'éparpille point sur divers objets et dans le même temps, ou alors c'est de l'amitié banale, ou c'est de la débauche. L'une ne peut être imputée à Fortunat, l'autre moins encore, et c'est déjà trop de l'avoir nommée. Que si pour distinguer par un nom sa sympathie pour Radegonde et Agnès, il se sert constamment du mot amor au lieu d'amictia, et d'amans au lieu d'amicus, c'est d'abord parce que ces mots, par leur quantité prosodique, s'adaptent mieux à la forme de ses vers; c'est ensuite qu'ils ont une emphase qui était une beauté aux yeux des poètes latins de ce siècle; c'est ensuite qu'ils étaient d'une langue familière à Fortunat, la langue ecclésiastique où l'on n'en connaît pas d'autre pour exprimer la pas-
sion religieuse dont Tàme est possédée. Quant aux billets que le poète écrit à Agnès, il est impossible de n'y pas remarquer une différence sensible d'avec ceux écrits à Radegonde. Il ne s'y mesure pas autant, il y est plus ouvert, d'une tendresse moins grave, et parfois même un peu mondaine. Peut-être bien y aurait-il à redire; Et, en effet, parmi les personnes qu'il fréquentait et qui vraisemblablement n'étaient pas toutes des religieuses, quelquesunes, à ce qu'il parait, le mordirent à belles dents (*). Un couvent de jeunes filles nest pas une école de discrétion, et la charité n'y est pas toujours la règle des discours.
Toutefois, il est peu croyable qu'on y ait communiqué les billets du poète à Tabbesse ; ni lui ni elle ne s'y fussent hasardés, si naïve qu'ait été leur candeur, elle n'eût pu
(0 l-iv. XI, pièce 6.
les induire à faire celle sottise. Un autre la fit donc. Ne cherchons pas le coupable ; aucun indice ne nous le révèle, ne nous le fait même soupçonner. Voyons seulement les pièces qui donnaient quelque fondement à ces médisances-.
Deux ont pour objet l'anniversaire de la naissance de la mère Agnès et de la fête célébrée au monastère à celte occasion ( * ). Cq jour de naissance n'était pas celui où elle était née à la vie charnelle, mais celui où ayant été nommée par Radegonde abbesse do Sainte-Croix, Agnès était née en nii^mo temps à la vie spirituelle. C'est ainsi (|uo le dios natalis des évoques était le jour do leur intronisation, et qu'on en célébrait communément les anniversaires.
La première pièce est adressée à Radeii'ondo ; « car, dit Fortunat, toujours à l'affût (l'un jeu do mots, c'est en l'honneur de cet
(') lia a« et la 5» du Livre XI.
agneau qui a donné Agnès à cette bergerie, que la fête est célébrée. — Cette fille, ajoute-t-il, n'est pas le fruit de vos entrailles, elle est le fruit de la grâce; elle n'est pas votre fille selon la chair, c'est le Christ qui, dans son amour, vous Ta donnée; c'est l'auteur et père de toutes choses qui vous la donne pour être perpétuellement avec vous. Heureuse la postérité dont les siècles ne rompent pas la chaîne et qui demeure immortelle avec sa mère! »
Cette dernière pensée est belle. Elle veut dire que tandis que la famille civile se brise et disparait, la famille religieuse ne subit ni interruption ni déchet, et se perpétue par l'adoption, plus sûrement que l'autre, par les voies naturelles. Le reste de la pièce est dans le ton que^je viens d'indiquer; il n'y perce rien encore de plus vif pour Agnès que pour Radegonde, interrogeons la deuxième pièce.
Fortunat a passé la journée entière avec ses deux amies ; il était le paranymphe de la fête, il en fut nécessairement le témoin.
La cérémonie fut à la fois religieuse et profane. Après l'office on alla diner. Dans les deux cas, il paye de sa personne, et s'il fut zélé à l'office, à table il ne le fut pas moins. Il en fait lui-même la remarque, quand il dit que Radegonde et Agnès n'ont mangé ni l'une ni l'autre, tandis qu'il a mangé pour deux. Il fait encore cette remarque qui, si elle venait d'un autre que lui, passerait fort bien pour de la fatuité : c'est qu'Agnès s'était occupée de lui pendant toute cette journée au delà de ce qu'elle faisait d'habitude, et qu'ainsi elle avait privé sa maîtresse au profit de son serviteur du charme de son entretien; que si, à table, elle n'avait pas senti le réveil de son appétit, c'est « que le lourd sommeil pesait sur ses yeux brillants, et qu'elle an-
ticipait ainsi sur les longues nuits d'hiver, dont une seule est aussi longue que deux jours entiers (*). » L'abstinence de- Radegonde s'explique par le besoin qu'elle avait de se mortifier sans cesse, et principalement dans les repas de fête, où les occasions de succomber s'offrent d'elles-mêmes sans qu'on les appelle; il n'en fut pas de même d'Agnès qui ne mangea pas, ou de peur de scandaliser Sa maltresse, ou parce qu'elle-même était triste. Portunat, qui n'était point fat, mais qui ne manquait pas de diplomatie, semble mettre cette tristesse sur le compte du temps, qui était couvert, et où l'on ne voyait ni lune ni étoiles : « Mais, dit-il, si la gaieté est dans votre cœur, les nuages se dissiperont devant moi (2). » Si donc ce langage n'est que de l'amitié, avouons qu il en est la fine
(') Livre XI, pièce 5.
(») Livre XI, pièce 5.
I<6 LE POÈTE FORTDNAT.
fleur, flos delibatusy et que tel qui ferait ainsi la cour à une femme du monde, même en ce style de madrigal, ne serait pas loin d'en devenir amoureux.
Agnès répondait par des actes aux douces paroles de Fortunat. Nous avons vu qu'elle s'était faite en quelque sorte rintendante des plaisirs gastronomiques du poète et à Toccasion la pourvoyeuse de ses menus. Cest même par là qu'elle portait la satisfaction du poète jusqu'au ravissement, et lui arrachait, dans le temps même où ii était à la diète, des exclamations comme celle-ci : « Qui me rendra ces repas où je vous appelais sans façon délices de mon àme? ('} » S'il ne mangeait pas au monastère (et il y mangeait souvent à n'en pas douter), et qu'il eût table dressée à son logis, elle lui envoyait de quoi faire
(') Livre XI, pièce 16.
LE POÈTE FORTUNAT. iSl
honneur à un amphitryon où Ton dîne. En retour, elle lui demandait un compte détaillé de la qualité des mets, de l'accueil qu'y avaient fait les convives, de la façon dont ils avaient été mangés, de l'ordre enfin qu'on avait observé dans le service.
C'est ce qui ressort avec toute évidence des pièces 9 et 10 du Livre XI. Fortunat y insiste tellement sur les détails qu'il semble bien les donner autant pour son propre plaisir, que pour obéir à un commandement qui lui est cher. Il énumère consciencieusement les plats principaux selon le tour de leur arrivée sur le théâtre de l'exécution, il s'arrête un moment sur les légumes, il s'enthousiasme sur les friandises, sucreries ou pâtisseries, car
De tous mets sucrés, secs, en pâte ou liquides Les estomacs dévots furent toujours avides.