Lettre LXXXVII envoyée de Rome à Mmo de Ghoisy
l'appointement de son ambassade. Les sommes considérables qu'il avait empruntées aux banquiers, il les dissipait en acbats coûteux, mais capables de donner une haute idée de son faste : un carrosse d'audience de douze cents écus « plus beau que tous ceux qu'on avait vus jusqu'alors à Rome » ; un autre carrosse et six chevaux de campagne pour lui ; an troisième carrosse pour son fils cadet, le baron de Noailles, qui rivalisait de magnificence avec le fils de l'ambassadeur d'Espagne ; des tapisseries de velours, bordées de « franges d'or et d'argent » ; des meubles garnis de crépine « d'or et d'argent » ; des livrées en satin bleu pour ses laquais, sans compter « les cortèges auxquels il fault faire fontaines de vin et table ouverte à tout le monde 1 ». Pour se rattraper un peu de sa « dépense furieuse », il fallait bien rogner sur le traitement et sur les frais de voyage de son secrétaire2. Gomme La Mothe le Vayer et Silhon, le besogneux président ne l'entendait pas ainsi, et, mettant en avant l'état de santé de sa femme, se dédisait lorsqu'il sentait que, malgré les assurances de Charles de Noailles, l'ambassadeur avait l'intention de le mettre à la portion congrue.
Il n'y avait pas que des malentendus d'argent entre François de Noailles et notre auteur. Mainard aurait désiré que l'ambassadeur, au lieu de lui faire des propositions par la voie de son frère, l'invitât directement à être son secrétaire. Il redoutait de partir pour l'Italie sans un engagement de la main du comte qui, soit par calcul, soit par orgueilleuse obstination; s'était mis en tête de ne pas solliciter Mainard \ L'ambassadeur ne consentait même pas à répondre aux messages de Mainard et faisait peu de cas des services que ce dernier, audiredel'évêque de Saint-Flour, aurait été en mesure de lui rendre. . . « Vous sçavez,
1. Arch. Aff. étrang., Rome, t. XLVIII, f 79, 89, 133. — T. XLIX, F 412, 413. — T. LUI, f 20, Lettres de Noailles, du P. Tuault et du sieur de Luzarches à révoque de Saint-Flour (Rome, avril-juillet 1634).
2. Ainsi il avait promis à 33 (fort probablement Silbon) 400 écus par an. Une; fois arrivé à Rome, le comte écrit à son frère (10 mai 1634, Arch. Aff. étrang., Rome t. XLVIII, fu 89) qu'il ne désire plus lui payer que 700 livres, en lui promettant! en revanche un bénéfice pendant son « trienne » ; de même il ne veut plus donner, à La Mothe le Vayer que 250 écus par an (cf. t. XLVIII, f° 388, lettre à Charles de Noailles du 3 janv. 1635).
3. Arch. Aff. étrang., Rome, t. XLVIII, f° 290. Lettres de Noailles à son frère, d'octobre (sans quantième) 1634. Il y désigne Mainard sous le nom de Jupin.
MAFNARI) ET RICHRLrEU 231
mandc-t-il à son frère, son humeur portée à la déhanche et qui met ordinairement toute une maison en danse avec toutes ses galanteries ». « Je doute que le président s'accomodast à l'humeur de ce pays et à la façon de laquelle il fault vivre dans la maison d'un amhassadeur ' ». Mais comme la suprême démarche qu'on avait tentée auprès de La Mothe le Vayer avait été infructueuse, Noailles, oublieux des griefs articulés quelques semaines plus tôt, se montre tout disposé à agréer le président, sans se décider pourtant à l'appeler. « J'aimerois mieux, avoue-t-il à son frère, qu'il le fîst (le voyage) de son propre mouvement, que si je l'en priois, et ce procédé m'obligeroit beaucoup plus. Il cognoist mon naturel et ne peut pas doutter qu'il ne fust très bien receu, si cela arrivoit. Je désirerois que personne de la maison, voire mesme de ce qui est de nostre sang et des plus proches n'en sceutrien. J'escriray peutestre un petit mot de compliment au dict Maynard, pour me condouloir seulement de la mort de son fils * ».
Ces mystères effarouchaient notre personnage qui flairait quelque piège. De plus l'entêtement de Noailles à ne pas le solliciter directement l'inquiétait et en même temps le froissait. Mais l'affliction que la perte de son fils aîné lui avait causée étreignait toujours son cœur. Un long voyage, la fréquentation d'autres gens et la contemplation d'autres lieux que ceux qui avaient été les témoins de sa joie et de son affreuse infortune, arriveraient à dissiper, pensait-il, sa profonde tristesse. Certes, des raisons d'ordre pécuniaire le poussaient aussi à accepter des propositions longtemps rejetées, et à mettre de côté les susceptibilités de son amour-propre blessé. Sa maison était d'une forte dépense. Il lui restait sept enfants à élever et à doter. La cinquantaine avait sonné et, parvenu à l'âge ou tant d'autres, après fortune faite, ne songent qu'à laisser écouler doucement la dernière période de leur vie, Mainard était réduit à fatiguer les grands de louanges intéressées et de vers solliciteurs. Le rien sec et dédaigneux que Son Eminence avait opposé à sa
1. Arcli. Aff. étrang., Rome, t. XLVIII, f°8 344 et 388 ; lettres du 4 décembre 1634 et du 3 janvier 103.')
2. Arch. Aff. étrang., Rome, t. XXVIII, f° 432 ; lettre du 31 janvier 1633.
dernière demande, avait brisé les espérances qu'il avait fondées sur la générosité du Cardinal. En partant pour Home, il comptait gagner outre sept cents livres de traitement, un prieuré ou quelque autre bénéfice de plusieurs centaines d'écus. C'aurait été le bien-être, au lieu de la gêne où il se débattait depuis que sa famille s'était accrue. Noailles qui avait fait miroiter l'espoir de cette gratification aux yeux de Silhon et de La Mothe le Vayer, réussit enfin à prendre notre poète à la glu.
Le 8 mai 1635, Mainard envoya à l'évêque de Saint-Flour un messager pour traiter des conditions sous lesquelles il consentait à servir l'ambassadeur, en alléguant, pour excuser ses prétentions, la « présente conjoncture de ses affaires domestiques ' ». L'affaire ne reçut pas tout de suite de solution définitive. Ce n'était pourtant pas la faute de Mainard si elle traînait en longueur. Le 9 mai encore l'ambassadeur s'opposait à convier personnellement à Rome le président2. Il tablait sur la pauvreté de Mainard pour ne faire ni avances ni concessions. En vérité il s'entendait à merveille pour exploiter la situation du poète qui, barcelé par l'évêque de Saint-Flour, alléché par la promesse fallacieuse d'un brillant bénéfice ecclésiastique, en proie à des tribulations de toutes sortes, désireux de chercher un dérivatif à ses chagrins, accepta de joindre le comte.
L'entrée du poète au service de Fr. de Noailles est la preuve définitive de la fausseté de l'opinion commune qui fait de Mainard un persécuté de Richelieu. Le comte, son fils et son petit-fils jouèrent un rôle brillant à la Cour, mais ils le durent plutôt à leur servilité qu'à leur mérite. Le marquis de Vardes disait des Noailles que c'était la meilleure race de valets qu'il connût'. On conviendra que l'ambassadeur de France à Rome, une créature du premier ministre, n'aurait jamais consenti à attacher à sa personne un homme détesté par son maître.