‹ Le poète François MainardChapitre 239 sur 375 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'activité poétique de matnard avant les leçons de malherbe. — le philandre

Les deux périodes de l'activité poétique de Mainard. Le Philandre.

I. — L'intrigue. Ses rapports avec celle du Sireine d'Urfé et celle des Changements de la bergère Iris de Lingendes. Emprunts faits à YAminte du Tasse et au Dédain amoureux de Braciolini. Le romanesque.

Les caractères. Faiblesse de l'étude psychologique. Philandre, type conventionnel du « berger fidèle». Florize — la bergère inconstante. Sa pudeur et celle de la Sylvie du Tasse.

Les thèmes. L'Amour — la Nature.

Les images. De quelques sources de Mainard. Les Latins : Virgile, 'Horace. — Poètes et imitateurs de la Pléiade : Ronsard, Passerat, Bertaut.

La langue et la versification. Comparaison avec la langue et la versification des modèles du Philandre. Réfutation de l'opinion de M. Martinon qui, se basant sur la versification défectueuse du Philandre, veut ôter à Fr. Mainard la paternité de cet ouvrage.

IL — Raisons pour lesquelles Mainard imprima en 1619 son poème composé douze ans auparavant. — Quelques piécettes de Mainard qui se rattachent au Philandre.

Si Ton envisage l'œuvre poétique de Mainard dans son ensemble, on y distingue nettement deux périodes. L'une comprend la production du poète avant qu'il eût lié connaissance avec Malherbe ; à la seconde appartiennent les poésies qu'il composa après son adhésion à la doctrine du réformateur.

Nous avons établi qu'en février 1607, au moment de l'apparition du Parnasse des plus excellents voètes de ce, temps, Mainard était déjà l'élève de Malherbe. En effet, les deux pièces: Regrets d'une grand' dame sur lamoii de son serviteur, écrites par notre auteur en avrilQGOfi^i l'occasion de l'assassinat de Saint- Julien, le favori de la reine Marguerite, n'offrent plus dans, cette anthologie les impropriétés d'expression, Ips équivoque les répétition)] , les pléonasmes ot surtout les fautes de versification — métrique défectueuse et hiatus — que présentent les versions primitives de ces stances, conservées par l'Estoile dans ses Mémoires- Journaux. De plus, dans sa Victoire de la Constance, insérée également dans la même anthologie, Mainard se guide, pour le choix du rythme comme pour celui du thème mis en œuvre, sur une pièce portant le même titre de son maître.

La conversion de notre poète à la réforme de Malherbe, événement littéraire important qu'il faut placer entre avril 1606 et févri.erJiiQ7, ne porta pas tous ses fruits du premier coup. Elle ne fut pas tellement décisive que, du jour au lendemain, Mainard pût oublier tout ce qu'il avait appris à l'école de Bertaut et de Desportes. Mainard s'attacha d'abord à observer les règles relatives à J^Joj^mejjnpt Malherbe exigeait le respecTf il s'appliqua à donner à ses vers cette correction, cette clarté, cette précision qui forment la majeure partie des recommandations de la nouvelle école. Il ne s'est défait que fort lentement d'un certain nombre d'images et de procédés de style et il n'a jamais pu complètement renoncer à un fonds d'idées et de sentiments propres aux ouvrages de ses anciens modèles. Mais parallèlement à ce courant qui a des sources lointaines, il s'en glisse dans son œuvre un nouveau qui tire son origine de la poésie du législateur du Parnasse français et qui finira, nous ne dirons pas par absorber, mais par réduire à fort peu de chose le premier. A côté des chansons et des élégies qui accusent jusque dans le Recueil des plus beaux vers de ce temps de 1626, l'influence visible, encore que de plus en plus affaiblie, de Bertaut et de Desportes, notre auteur qui, dès 1607, imite Malherbe dans ses stances amoureuses, adopte en 1609 et en 1610

dans ses deux odes Tune à Henri IV, l'autre sur la mort de ce roi, la manière dont son maître entend traiter le grand genre lyrique. C'est dans la fréquentation de Malherbe que la personnalité du poète se développe, qu'il prend plus ou moins nettement conscience de ce qui constitue son originalité.

Nous examinerons successivement les deux aspects du talent de Mainard. Nous considérerons d'abord le Philandre, poème qui représente la phase antérieure à Malherbe de l'activité littéraire de notre auteur. Cette période est brève puisqu'elle comprend au plus cinq ou six ans ; la suivante, la période malherbienne et originale, est de beaucoup plus considérable puisqu'elle embrasse environ une quarantaine d'années (1607- 1646) de la production de Mainard. La première nous fait connaître les enfantillages, les bizarreries, les gentillesses ainsi que les négligences de forme où se complaisaient les disciples attardés de la Pléiade. Le développement de la seconde nous fait assister à la marche lente mais sûre, pénible mais victorieuse du poète vers la perfection littéraire. Après ses pas chancelants du début, après ses tâtonnements, ses échecs et ses demi-victoires, Mainard finira par donner quelques-uns des morceaux les plus réussis du lyrisme classique français

Nous avons exposé ailleurs les circonstances dans lesquelles Mainard composa son Philandre. Rappelons qu'en 1605-1606 à l'époque où, selon Pellisson, il écrivit ce poème pastoral, notre auteur était secrétaire de la reine Marguerite, éprise de bergeries, de fadeurs galantes et de langage maniéré. Pierre de Brach lui avait précédemment dédié sa traduction de YAminte et l'un de ses serviteurs, le gentilhomme Du Mas, s'apprêtait à donner lui aussi une version de la célèbre « fable boccagère » du Tasse. La visite que lui rendit en 1605, à Paris, son ancien amant, Honoré d'Urfé, l'auteur du Sireine, pastorale imitée de la Diane, donna un regain de faveur aux pastorales à la cour de la reine Margot. C'est peut-être à l'instigation de cette

372 LE POÈTE FK. MAINARD

princesse, c'est en tout cas pour lui plaire, que Mainard fît ce petit roman en vers sur les amours de Philandre et de Florize. Examinons maintenant cet ouvrage au point de vue littéraire et, pour commencer, imposons-nous la tâche ingrate d'analyser les cinq livres où Fauteur a répandu la puérile matière de sa pastorale.

Livre premier. — En se promenant parles bois, Philandre entend la « charmeuse voix » de Florize. La nymphe s'effarouche au bruit des pas de Philandre, cesse de chanter et s'enfuit. Elle est jolie et notre berger a le cœur sensible. Aussi, il pleure, se lamente et, désespérant de la revoir, songe à se donner la mort. Le hasard veut que Philandre aperçoive de nouveau celle qui est devenue son idole, à l'endroit même où son cœur avait été blessé, a Pressé de son amour ardent », Philandre s'enhardit et déclare sa flamme. Florize rougit, se trouble et pour cacher son émoi feint de se moquer de la passion de son adorateur. De crainte même de laisser échapper quelque aveu imprudent, elle le quitte, en le laissant une seconde fois prendre le ciel à témoin de son infortune. Florize était moins « inhumaine » que Philandre ne le pensait. Son cœur aussi s'était rendu à la « mèrcy » d'Amour. Heureusement ce dieu tout puissant met de nouveau en présence ces jeunes amoureux :

La honte tous deux les tenoit,

L'un, lorsqu'il se ressouvenoit

Du desdain de son adversaire,

L'autre n'osant pas descouvrir

Ce qu'elle ne pouvoit couvrir

Et qu'elle ne vouloit pas taire.

Enfin Philandre rompt la glace. On s'explique, et maintenant nos deux héros n'ont plus qu'à mourir de bonheur, aussi bien qu'ils pensaient auparavant mourir de douleur. Leurs délices ne durent guère. Le petit dieu Zéphir est jaloux de Philandre au point d'en perdre la vie. Pour le venger, le Soleil a renflamme son ardent visage », brûle les arbres et tarit les sources. Cette chaleur excessive donne la fièvre à Florize; son existence serait en danger si Amour, imploré par Philandre,

ne venait au secours de la bergère. De nouveau les deux amants sont dans la joie.

Livre IL — Lysis, épris lui aussi de Florize, mais qui en est dédaigné, aperçoit un jour les deux amoureux tendrement enlacés « dans un antre ombreux ». Il se jette sur Philandre qui se dispose à infliger un châtiment justement mérité à son rival, quand l'approche d'un loup, puis d'un ours qui s'apprêtent à le déchirer, obligent notre berger à s'enfuir. De retour à la grotte où il avait laissé Florize, il ne la retrouve plus. Philandre pleure abondamment. Les chaudes vapeurs qu'exhalent ses larmes déchaînent un orage épouvantable. Déraciné par le tonnerre, un rocher roule et vient boucher l'entrée de la grotte où l'amant malheureux gémit sur son sort.

Cependant Lysis, s'imaginant que son rival a été dévoré par les bêtes féroces, fait part de son amour à la jolie bergère et lui représente qu'elle ne doit plus songer à son ami qui est mort. Florize repousse avec indignation les assiduités de ce méchant et se met à la recherche de son berger. Attirée par ses plaintes, elle arrive à l'endroit où il se trouve enfermé. Les soupirs poussés par les deux amoureux ébranlent le rocher fatal. Mais le fracas qu'il fait en se renversant remplit de frayeur la craintive Florize, qui s'enfuit à toutes jambes. Philandre qui est délivré de sa prison, ne voit pas sa belle et croit qu'elle gît écrasée sous le rocher. Il se désole et songe à se donner la mort.

Livre III. — La nymphe qui, elle aussi, pense que Philandre a péri, nourrit le même projet funeste. Dans le bois où elle erre tristement, elle rencontre un soupirant de longue date, le berger Lyridan. S'étant enquis de la raison du désespoir de Florize, il cherche à la consoler, lui démontre qu'elle aurait tort de laisser la douleur ternir ses charmes, et qu'elle ferait mieux, au lieu de pleurer vainement son ami disparu, de goûter les plaisirs de l'amour avec lui, Lyridan, qui depuis longtemps brûle pour son joli visage. Après avoir résisté quelque temps aux prières de ce berger, Florize, pour dissiper la

tristesse que lui a causée la mort supposée de Philandre, consent à « lier sa foi » à celle de son soupirant.

Livre IV. — La bergère Callyrée aperçoit Philandre qui fait résonner les bois de ses plaintes, s'enflamme pour lui et songe à briser les serments faits à Iphis, son époux. Pliilandrc refuse de répondre aux avances de la belle : sa constance lui défend de remplacer par une autre son « idole disparue.» 11 compatit tout d'abord au malheur de Callyrée de ne pas voir sa passion payée de retour, mais la prend en haine lorsqu'il découvre qu'elle a recours à l'intervention d'une magicienne pour le forcer à partager sa flamme. Ses pas le conduisent enfin aux lieux qui avaient été témoins de son bonheur. Il y arrive juste au moment où passe le cortège qui accompagne Florize et Lyridan « au temple d'Hyménée ». Philandre perd connaissance. Florize le ranime, lui jure de nouveau son amour, l'assure qu'elle n'a consenti à appartenir à un autre que parce qu'elle le croyait mort et Philandre qui revient à la vie goûte une félicité qu'il n'espérait plus connaître.

Livre V. — Lyridan veut par la menace contraindre Florize à ne pas rompre ses engagements envers lui. Le père du fiancé, Polémandre, vient, lui aussi, reprocher à la bergère son manque de parole. Ni l'un ni l'autre ne parviennent à la faire revenir sur la décision qu'elle a prise de rester attachée à Philandre. Pour se venger, Lyridan guette son rival qui, tout en se promenant, échange de tendres propos avec sa maîtresse; il attaque Philandre sans que celui-ci puisse parer les coups et, l'ayant assommé, pousse son corps vers un précipice tout proche. Mais dans sa chute Philandre entraîne aussi Florize. Désespéré d'avoir par sa faute causé la mort de sa belle, Lyridan se jette à son tour dans le gouffre.

C'est Honoré d'Urfé qui le premier s'avisa en France de mettre en vers un roman pastoral. Cette entreprise — si mince qu'en soit le mérite — est d'autant plus curieuse que la Diane

de Montemayor, imitée par d'Urfé dans son Sireine, est un ouvrage en prose1. D'Urfé fut suivi dans cette voie, en 1605, par Jean de Lingendes, l'auteur des Changements de la bergère Iris, et enfin en 1606, année de la réimpression du Sireine, par François Mainard avec son Philandre. C'est à ces deux modèles que le jeune secrétaire de la reine Marguerite emprunte le sujet de son poème pastoral.

L'intrigue des quatre premiers chants du Philandre reproduit, malgré ses complications, l'intrigue du Sireine. Les amours d'un berger et d'une bergère sont contrariés par la volonté paternelle dans le poème d'Urfé, par une série d'incidents romanesques dans celui de Mainard ; les héros de ces deux pastorales se retrouvent et leur amour est aussi fort qu'au moment de la séparation, mais chez d'Urfé, Diane a été forcée par son père d'épouser le riche Delio, le rival de Sireine, tandis que chez Mainard, Philandre arrive à point pour rompre le mariage de Florize avec Lyridan. C'est contre son gré que Diane a été infidèle, elle est toujours de cœur avec Sireine et elle le lui écrit. C'est volontairement que Florize désire s'unir à un autre berger que Philandre. Il est permis, à la fin du roman d'Urfé, de supposer que Diane finira par vaincre le sentiment du devoir qui l'empêche d'agréer les visites de Sireine et qu'elle cédera à sa passion. C'est ce qui arrive à Florize : la rencontre inespérée de Philandre rallume ses premiers feux et elle abandonne son fiancé Lyridan pour retourner à son premier ami. '■

Il est possible toutefois que le désir d'écrire la contre-partie du dénouement des Changements de la bergère Iris ait suggéré à Mainard l'idée de rendre Florize à Philandre. Comme Florize, Iris est inconstante, mais de plus elle est déloyale et perfide. Elle persuade à Philène que les bruits qui courent sur son mariage avec Charis sont faux et cet amant trop sensible s'évanouit, tout comme Lyridan, à la vue de la cérémonie nuptiale

1. Quant au roman pastoral en prose, Honoré d'Urfé avait été devancé par François de Belleforest, l'auteur de La Pyrénée, 1571, et par Nicolas de Montreux, l'auteur des Bergeries de Juliette. Cf. sur ces ouvrages Marsan, La pastorale dramatique, pp. 164 et s.

de sa volage bergère avec un autre adorateur. Loin de pouvoir briser cette union, Philène est, bientôt après, témoin des embrassements des nouveaux époux et bien forcé de constater que la changeante Iris l'a définitivement oublié. La fidélité de Philène, tout comme celle de Philandre, méritait un autre salaire; et plein de cette ardeur de justice qu'ont les jeunes esprits, Mainard s'est chargé de récompenser son héros.

Il y a, il est vrai, la péripétie tragique qui termine le poème de Mainard : le malheureux berger précipité par Lyridan au fond d'un abîme. Après ce qui précède, cet épisode final surprend extrêmement. Il est, comme l'indique M. Marsan», en rapport avec la scène I, acte IV, du Dédain amoureux de Fr. Braciolini -.. A noter toutefois que, chez l'auteur italien, le Centaure ravisseur de la bergère Cloris roule avec son rival dans un précipice, tandis que ce n'est pas le hasard, mais le remords qui pousse le triste personnage de Mainard à se jeter dans le gouffre où gisent ses victimes — nouvelle modification imposée aux emprunts faits à ses modèles par l'âme éprise de justice du jeune poète. Cette scène finale n'est que la répétition d'une autre scène, placée au deuxième livre, qui aurait pu également avoir une issue funeste. Lysis, qui ressemble à s'y méprendre à Lyridan, se jette sur son adversaire pour le tuer. Un souvenir du Tasse qui, à son tour, s'est remémoré un passage d'Ovide1, vient corser cette aventure. Voyant son amant poursuivi par des animaux féroces, Florize croit qu'il en a été dévoré, tout comme Aminte pleure Silvie, dont le voile taché de sang a été trouvé dans la forêt où cette chasseresse a disparu en s'élançant après un loup 4.

La simplicité de l'intrigue du Sireine d'Urfé est extrême. L'idée de la compliquer, en séparant à deux ou trois reprises

Page 1