‹ Le poète François MainardChapitre 247 sur 375 · Nous renvoyons pour les références à l'éd. de · texte numérisé non relu

Nous renvoyons pour les références à l'éd. de

LE PHILAIWRË 385

L'assertion erronée de M. Martinon au sujet de la versification de Lingendes fait partie de sa démonstration tendant à enlever à notre auteur la paternité du Philandre. Gomment, se demande ce critique, Mainard qui avait donné des vers corrects au Parnasse de 1607 et aux Délices de la poésie française de 1615 pouvait-il commettre en 1619, date de la première édition connue du Philandre, les fautes de versification qu'on rencontre dans le poème pastoral en question * ? Cet ouvrage n'est pas du disciple de Malherbe, mais il appartient soit à un homonyme, soit à un méchant versificateur, dont un libraire qui spéculait sur le goût du public, favorable aux bergeries, a couvert la médiocre production du nom déj'à connu de Fr. Mainard. — Mais alors que penser du témoignage formel de Pellisson qui attribue le Philandre à Fr. Mainard ? — M. Martinon s'en débarrasse aisément, en assurant que l'autorité de Pellisson « qui était beaucoup trop jeune pour avoir connu Maynard ne saurait guère prévaloir contre un examen même très rapide du poème ». M. Martinon doute même que Pellisson ait lu le Philandre. Qu'il nous permette à notre tour de douter qu'il ait lu attentivement la notice que l'historien de l'Académie consacre à notre auteur, car ce critique y aurait appris qu'au cours de son voyage à la Cour en 1645-1646, Mainard reçut à plusieurs reprises les visites de Pellisson. « C'est là que je l'ai vu et connu », dit en propres termes ce biographe, et deux pages plus loin, en rapportant une leçon de correction grammaticale donnée par le vieux poète à son fils Charles, Pellisson écrit : « Il me souvient sur ce sujet qu'un jour que j'allai le voir, je le trouvai qu'il écoutoit des vers de son fils, qui lui en faisoit la lecture ».

L'enquête « très rapide » à laquelle se livre M. Martinon au sujet du Philandre porte seulement sur la versification de ce

1. A part les hiatus, M. Martinon reproche à fauteur du Philandre de compter pour une syllahe à l'intérieur du vers et devant une consonne Ve muet final précédé d'une Aroyelle, « prosodie (il faudrait dire, pensons-nous, métrique) surannée depuis Desportes et Bertaut ». Gela revient à dire qu'il blâme un vers tel que : Que la veue de ses beaux yeux qui compte dans le Philandre (11, str. 4) pour un oct syllabe, alors qu'en réalité c'est un vers de sept syllabes. Or tous les traités de versification citent des exemples postérieurs à Mainard de cette faute de métrique; par exemple dans Molière : « La part/e brutale alors veut prendre empire. »

poème. De ce qu'elle est défectueuse ou archaïque pour Tannée 1619, M. Martinon conclut que cette pastorale n'est pas l'ouvrage de Fr. Mainard. Nous avons montré ailleurs quelles bases fragiles offrent, dans les discussions relatives à la paternité des productions littéraires, les preuves tirées du style, de la langue et de la métrique des auteurs. Les inductions de ce genre risquent de devenir des conjectures fantaisistes quand elles vont à rencontre de la teneur des textes contemporains, comme est dans l'espèce Y Histoire de l'Académie de Pellisson. En réalité le caractère archaïque et défectueux de la versification comme de la grammaire et du vocabulaire du Philandre, les négligences ou le mauvais goût du style, ainsi que l'enfantillage ou l'extravagance du fond de ce poème, comportent une autre explication : cette pastorale a été composée en 1606-1607 au moment où Mainard n'était pas encore devenu le disciple de Malherbe. Pellisson affirme que c'est au moment où Mainard était secrétaire de Marguerite qu'il fit le Philandre ; d'un autre côté, la présence dans la version primitive des stances « sur la mort de Saint- Julien )) des fautes qui se trouvent dans le Philandre, corrobore la justesse de notre thèse. Enfin les neuf pièces insérées par Mainard dans le Parnasse de 1607 ne sont pas au point de vue de la versification g parfaitement correctes » comme l'assure M. Martinon1, car le vers 10 de l'épitaphe du sculpteur Pilon contient un hiatus : Ainsi elle eml faictson effort.

La première édition du Philandre est celle qui fut donnée, en 1619, à Tournon, par le libraire Claude Michel. Ce petit

1. « Dès 1G07, neuf pièces de Maynard avaient paru dans le Parnasse de Guillemot parfaitement correctes ainsi qu'il convenait depuis Berlaut » avance M. Martinon. — Pour être moins fréquents que chez Desportes, les hiatus ne manquent pas aux vers de Berlaut ; sept et huit ans avant le Parnasse de Guillemot, dans le Recueil de diverses poésies et dans les Fleurs des plus excellents poètes de Nie. et P. Bonfons, 1598 et 1599 figurent des stances de Bertaut qui offrent des hiatus :

Et un faible miroër qui reçoit tout objet...

Tw as veu ton malheur et as suivi le pire...

M. Lachèvre a reproduit les pièces inédites dont nous extrayons ces vers dans sa Bibliographie des rec. collect., t. I, pp. 387 et 388.

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in-douze ne contient ni privilège, ni achevé d'imprimer. Repré-

sente-t-il vraiment la première édition de ce poème ou n'est-il

qu'une réimpression du texte publié en 160G-1607, au moment

de la composition de cet ouvrage? Les recherches que nous

avons faites ou fait effectuer dans les bibliothèques de Paris, de

Toulouse, de Cahors et d'Aurillac, pour découvrir l'hypothétique

édition pr inceps du Philandre ont été infructueuses. Mais quand

môme on ne la découvrirait jamais, notre thèse sur la date de

composition du Philandre ne saurait en souffrir. Il est fort

probable qu'après avoir, sur Tordre de Malherbe, condamné

son poème à ne jamais voir le jour, notre auteur fut pris de

regrets de n'avoir pas publié cette œuvre de jeunesse. Il était

témoin du prodigieux succès des poèmes semblables d'Urfé et

de Lingendes qui lui avaient servi de modèles. Depuis les

impressions de 1601 (?) et de 1606 in-12 chez Micard, à Paris,

le Sireine avait été réimprimé six ou sept fois : en 1609 (?),

1611 et 1618 chez le môme libraire, même format; en 1611 et

1618 chez Toussainct du Bray, à Paris, in-8 ; en 1615, in-8,

chez J. Brunet, au Pont; en 1617, à Lyon'. De leur côté, Les

Changements de la bergère Iris, après la publication qu'en

avait donnée Toussainct du Bray en 1605, in-12, avaient été

réimprimés sept fois : en 1606, in-12 % chez le même; en

1614, à Rouen, chez Claude Villain, in-24 et à Paris, chez

Toussainct du Bray, in-12; en 1618, nouvelle édition, chez le

même ; de plus, une impression à Lyon, sur la copie de Rouen,

in-24, et une autre impression, à Tournon, chez Claude

Michel, in-24. Cette brillante série devait être couronnée en

1623 par l'édition in-12 que donna le libraire Mathurin

Hénault, à Paris. En 1619, le goût du public est à la pastorale

1. Cf. Bernard, Les d'Urfé, p. 153. L'édition de 1609, chez Micard, in-12 , est indiquée par une note du feuillet de garde de l'exemplaire de 1606 de cet ouvrage, appartenant à la Bibl. Nat. (Y e 7005). L'édition de Lyon, 1617, est signalée par M. Martinon qui n'en donne pas le format.

2. Pour l'édition de 1605 des Changements, cf. le Catalogue de la bibliotlièque de Viollel-le-Duc, p. 375 ; pour celle de 1603, cf. Graesse, Trésor d<>s livres rares et l>ré-cieux, t. IV, art. Lingendes ; pour les autres, Lachèvre, Bibliogr, des collect., t. f, p. 296, qui ne cite pas l'édition de 1623 de cet ouvrage (Bibl. de la Sorbonne, L. F., p. 484); AI. Marlinon en signale un autre exemplaire à la Bibl. Nat. Hés. p. ïe 421.

sous toutes ses formes : romans en vers — comme les ouvrages en question — romans en prose comme YAstrée cTUrfé — églogues comme certaines poésies de Lingendes et de Des Yveteaùx, insérées dans le Parnasse de 1607 et les Délices de 1615 et de 1620 — pièces de théâtre comme les pastorales dramatiques d'Alexandre Hardy, comme la Lydie de Du Mas (1609) en l'honneur de laquelle Mainard compose des vers, comme les Bergeries de son ami Racan qui, en 1619, montent sur la scène ou du moins sont prêtes à y monter 1.

Plus encore qu'au désir d'entrer en lice avec ses confrères, Mainard céda à l'attrait des bénéfices pécuniaires que devait lui procurer la publication de sa pastorale. Mais, pour profiter de l'engouement des lecteurs pour les bergeries, il fallait se hâter. D'ailleurs il lui aurait été impossible de corriger son roman en vers ; comme avait dû le lui expliquer durement Malherbe, l'ouvrage péchait par le fond autant et sinon plus que par la forme. Mais comme son maître était loin et que Mainard était inquiété à Aurillac et à Saint-Céré par des besoins d'argent, il se décida à livrer tel quel ce péché de jeunesse qui semblait devoir lui rapporter force écus. Ses prévisions ne le trompèrent pas ; une deuxième et une troisième édition en 1620 et en 1621 à Lyon, une quatrième édition en 1623 à Paris épuisèrent à peine le succès de son ouvrage.

Le Philandre ne marque pas la fin d'une série comme M. Martinon a eu tort de le dire. Les diverses humeurs de la bergère Clisiante par A. Grivet, Lyon, 1621 2 et les Amours du berger Philandre et de Caliste par le sieur des Vallottes, Paris, 1623 a appartiennent au même genre, qui devait périr, comme le roman pastoral en prose, étouffé par le développement énorme de la pastorale dramatique.

Ce n'est pas dans le Philandre qu'il faut chercher le talent pastoral de Mainard, mais dans deux petites idylles insérées

1. Cf. Arnould, Racan, pp. 183 et s. et Marsan, n. c, p. 324 et s.

2. Chez Simon Rigaud, 1621. Permis d'imprimer du 21 octobre 1620 (Bibl. de l'Arsenal, B. L. 6711 bis, exemplaire relié avec l'édition de 1621 du Philandre, Lyon, chez le même libraire),

3. Chez Jacques Viellery, in-8°, cf. Viollet-le-Duc, o. c, p. 400.

dans les Délices de la poésie française de 1615 J et dans le Recueil des plus beaux vers de 1626 \ Ce sont Desportes avec certaines de ses Bergeries, imitées des chansons insérées dans la Diane de Montemayor, Lingendes et Des Yveteaux qui donnèrent à notre auteur l'idée de composer de petits tableaux bucoliques \ L'une de ces piécettes, retouchée avec un soin particulier par Mainard, est vraiment charmante :

Aminthe assis au bord d'une fontaine, Où chaque fois ce berger se miroit; Triste et pensif, bassement soupiroit, En se plaignant d'une aymable inhumaine.

Puissant Amour, disoit cet affligé, En une fleur Narcisse fut changé :

Termine ainsi mes ennuis et ma vie.

1. C'est l'épigramme : Charmant rossignol,... éd. Garriss., t. III, pp. 106, et 329-330. Réimprimée dans lès recueils de 1626, 1627 et 1630. — Le message dont le poète charge le rossignol est inspiré de l'odelette Au rossignol de Ronsard (Odes retranchées). Quant au motif de cette épigramme :

. . . l'eau qui coule entre ces fleurs Est un petit reste des pleurs

versés par un berger pour une nymphe insensible, il est fréquent dans la pastorale. C'est fort vraisemblablement une invention de Pétrarque :

Gittaimi stanco sopra l'erba un giorno, Ivi, accusando il i'uggitivo raggio Aile lagrine triste allergai'l freno

E farmi una fontana a pié d'un faggio, etc.

(Cf. Sonnets et canzones sur la vie de Lattre, Canz. I.)

2. Cf. l'épigramme : Aminthe, assis au bord d'une fontaine, éd. Garriss., p. 118 et les var. p. 331. — A part ces deux épigrammes, Mainard a composé un petit fragment de couleur idyllique : Adieu donc, arbres toujours verts, reproduit d'après le ms. 843 de Toulouse par Labouïsse Rochefort, o. c, p. 49 et d'après cet auteur par MM. Lachèvre et Durand-Lapie, Deux homonymes, p. 117. (On peut rapprocher cette petite pièce de la str. 3, p. 39 du Philandre : Florize et son amant ont inscrit leurs chiffres sur l'écorce d'un arbre.) — Ce n'est pas seulement dans les pastorales et dans les romans de chevalerie que Mainard a pu voir des amants graver leurs noms ou des vers sur les arbres ou sur les rochers. Les poètes du xvie siècle parlent souvent de cet usage. Ainsi Ronsard (qui s'est souvenu d'ailleurs des églogues de Virgile et des élégies de Properce) :

J'ay gravé sur le tronc nos noms et nos amours Quy croistront à l'envy de l'escorce nouvelle.

(Sonnets à Hélène, liv. II : Je plante en ta faveur cet arbre de CybelleJ.

3. Cf. Le martyre et la constance de Tyrsis et les stances : Clark se défend contre Doritu/e de la mort d'Alcidon dont elle estait accusée de Lingendes dans le Parnasse de 1607 (t. II). L'églogue : Aminte et Thyrsis qui y figure sans nom est attribuée à cet auteur par les Délices de 1615. — Le second livre des Délices de 1620, première partie, p. 189 et s. publie des stances pastorales de Des Yveteaux.

Mais je voudrois qu'après ce changement, On me cueillit pour servir d'ornement Aux cheveux blonds de ma belle Silvie.

Cette mièvrerie puérile et gracieuse peut se comparer à celle des meilleures églogues des Sarrazin et des Segrais, beaux esprits qui continuèrent à s'exercer dans le genre artificiel et précieux de la poésie pastorale pour le transmettre par l'intermédiaire du spirituel et sec Fontenelle aux Florian et aux poètes contemporains de Marie-Antoinette et des fades travestissements de Trianon.

1. Il y a plus que de l'analogie entre La fin de celle petite poésie el les deux tercets d'un sonnet fort connu (Je voudrois bien, richement jaunissant....) i\<>< Anxmrs de Cassandre de Ronsard. Mais l'inspiration fondamentale de La petite idylle de, Mainard remonte à YAnmilc du Tasse. Cf. dans l'acte II, se. Il, le récit que fait [ïaphné à Tircis de la manière donl Sylvie se parc de fleurs, en consultant le cristal de l'eau :

in quai maniera

Dispor dovessa in mi la ironie i crini.

E sovra i crini il vélo, et sovra l'velo -

I fior, chc lenca in grembo clc.

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