‹ Le poète François MainardChapitre 60 sur 375 · Et non 59 comme ont compté MM. Durand-Lapie et Lacbèvre · texte numérisé non relu

Et non 59 comme ont compté MM. Durand-Lapie et Lacbèvre

Les preuves de MM. Durand-Lapie et Lachèvre pour contester à Fr. Mainard la paternité de cet ouvrage sont les unes extrinsèques, les autres intrinsèques. Examinons d'abord la première catégorie de leurs arguments.

Le recueil de vers de 1613, assurent ces critiques (p. 37), appartient à un homonyme, car aucune des pièces qu'il contient ne figure dans le volume publié par Fr. Mainard en 1646. — Mais ce volume ne contient qu'un choix de poésies. Mainard n'y a inséré, en la modifiant profondément, qu'une des pièces du Parnasse des plus excellents poètes de 1607*; aucune strophe du Philandre et six seulement des trente-deux morceaux insérés dans les Délices de la poésie française de 1615 2. Donc si le volume de 1613 était vraiment de Fr. Mainard, il n'y aurait pas lieu de se montrer surpris qu'à la fin de sa carrière notre auteur l'eût méprisé, de même qu'il a répudié presque toute son activité poétique antérieure à 1615.

Il n'aurait pas fallu non plus insister (p. 37) sur le silence gardé par Fr. Mainard dans sa correspondance au sujet des Œuvres de 1613, attendu que le volume de lettres publié par Flotte en 1652, six ans après la mort de son ami, ne contient pas toutes les missives de notre auteur, et celles qu'il renferme se rapportent seulement aux années 1634 et suivantes. Il y a donc un grand nombre de lettres de Mainard que nous ne connaissons pas. Peut-être en découvrira-t-on un jour où il sera question du Philandre, auquel il n'est fait aucune allusion dans la correspondance de Mainard, quoiqu'en disent MM. Durand-Lapie et Lachèvre. En résulte-t-il que ce poème pastoral que Pellisson range parmi les ouvrages de Mainard, n'est pas de lui ? Assurément non.

Que si les noms des signataires des pièces liminaires du volume de 1613, Fr. de Bailly, sieur de Vaucharme et de Sainte- Vertu, et P. de Laudun, sieur d'Aigaliers, ne figurent pas dans la correspondance de Mainard, on peut opposer à cette considération une réponse analogue à celle qui a été faite à l'argument réfuté plus haut : nous ne possédons pas la collection complète des lettres de Mainard. D'autre part Mainard se tait également au sujet de J. Peyraredus et de P. Tausianus Bastidaeus Lautrecius, auteurs d'épigrammes latines qui se trouvent en tête de l'édition de 1646 de ses œuvres. Il aurait même très bien pu se faire que P. de Laudun, auteur d'une épopée, la Franciade, de plusieurs tragédies et l'inventeur d'une bizarre sorte de poème à forme fixe : le demi-sonnet, ait eu l'occasion de connaître personnellement Fr. Mainard, le fils de Géraud, conseiller au Parlement de Toulouse. Ce P. de Laudun1, poète tombé aujourd'hui dans l'oubli, occupa,

1 . Chanson, éd. Garris., t. II, p. 156 et Ode, t. III, p. 224.

2. Ce sont les épigrammes : Cher Rossignol, t. III, pp. 108 et 329. Ce jour que Van se renouvelle, t. III, p. 125 ; Epitaphe du chevalier de Guise, id< p. 136 et t. II, p. 170; L'infidélité de la belle, t. III, p. 154 ; la satire intitulée « Manifeste », t. III, p. 216, et une ode amoureuse, id. p. 226. En affirmant (o. c. pp. 16 et 64) que seulement cinq des pièces des Délices de 1615 figurent dans les œuvres de 1646, MM. Durand-Lapie et Lachèvre montrent qu'ils ne se sont pas aperçus que Mainard a refait pour l'édition définitive le « tombeau » du chevalier de Guise.

1. Né à Uzès en 1575, P. de Laudun mourut en 1625 au château d'Aigaliers, proche de sa ville natale. V. sur lui la thèse latine de M. Allais, De Franciadis

FR. MAINAPil) ET FR. MÉNARD 121

à partir de 1605, la charge de lieutenant du juge civil de l'évèque d'Uzès. Mais avant de remplir cette fonction, il fut avocat en la Cour souveraine du Languedoc, fréquentée également dans les premières années du xvne siècle par le futur président du présidial d'Aurillac. Notons encore que P. de Laudun était le cousin de Fr. Rosset1 qui, en 1605, composa des stances en l'honneur de Géraud de Mainard et de son recueil d'Arrêts. Comme Rosset était à cette date l'ami de Fr. Mainard, il se pourrait très hien que son proche parent connût d'assez près notre personnage.

Il ne laut pas non plus faire cas des déductions de MM. Durand-Lapie et Lachèvre (p. 39) au sujet de la qualité qu'on aurait dû donner, dans le volume de vers de 1613, à Fr. Mainard, si ce livre lui appartenait vraiment. D'après ces critiques, le poète aurait dû s'intituler secrétaire des commandements de Marguerite, désignation bien plus flatteuse que celle d'avocat de province. Ils se refusent même à croire que Fr. Mainard ait jamais été docteur en droit et avocat au Parlement de Toulouse (p. 53). Or nous avons parlé de l'épigramme faite à la fin de l'année 1607 sur le portrait de Géraud de Mainard, au ba< de laquelle on lit la mention François, fils de Vautheur, advocat en la Cour de Parlement et nous avons énuméré une série d'actes de 1611 et de 1612 qui nomment notre personnage « docteur es droicts et advocat en la Cour de Parlement de Tholoze ».

Nous ne nous arrêterons pas longuement sur des suppositions telles que « si le volume de 1613 était du secrétaire de Marguerite de Valois, Malherbe, chef d'école, aurait célébré sondisciple ». Le réformateur daigna-t-il consacrer par des louanges versifiées les mérites du volume de Bergeries de Racan ? Mainard n'osa même pas, dans l'épigramme dont en 1625 il orna ce volume, invoquer l'approbation de Malherbe, comme il le fit plus tard, en relouchant celte piécette2.

Que dire encore d'une constatation telle que la suivante : « il semblerait étrange, si Fr. Maynard était l'auteur du volume de vers de 1613, qu'il n'y ait pas joint l'ode sur la mort de Henri-le-Grand qui a été écrite à la fin de 1610. Comment admettre que, laissant imprimer trois ans après ses premiers essais, François Maynard ait retardé jusqu'en 1615 la publication de cette pièce importante de 300 vers ? » (o. c., p. 39). Tout d'abord l'excellent bibliographe qu'est M. Lachèvre commet une erreur qu'il importe de relever. Les Délices de la poésie française de 1615 comprennent l'ode de

epîca fabula, Paris, 1892, pp. 47-50. M. Allais a oublié de citer, à propos des demisonnets de P. de Laudun, ce qu'en dit Colletet dans son Traité du sonnet (Paris, 1658, p. 111). P. de Laudun est aussi l'auteur d'un Art poétique en cinq livres, paru à Paris, en 1598. P. Aubert, l'auteur des Vies abrégées des écrivains cités par le Dict. de h langue franc, de Ricbelet (Lyon, 1728, p. 50), rapporte que Chapelain faisait cas de cet ouvrage, échappé aux investigations de M. Allais.

1. Cf. l'ode adressée par Fr. Rosset à M. le Doyen de Saint-Gilles sur la Franciade du sieur d'Aigaliers, son nepveu et cousin de Tautheur dans Les XII beautés de Phyllis, Paris, 1604. — V. chap. I pour les stances de Rosset à Géraud de Mainard.

2. Comme le fait remarquer M. Arnould, thèse sur Racan, p. 329. — V. cette épigramme dans Racan, Œuvres, t. I, p. 12, et dans la brochure de MM. Durand- Lapie et Lachèvre, Deux homonymes, p. 92.

122 LE POÈTE FR. MAïNARD

Mainard présentée vers 1609 à Henri-le-Grand i et non celle qui a été composée en 1610 sur l'assassinat de ce monarque2. Or cette dernière pièce qui est de 17 dizains (et non de 300 vers) parut pour la première fois dans le Recueil de 1625 du libraire Toussaint du Bray, seize ans seulement après le triste événement qui l'avait suscitée ! 3

II est peu vraisemblable, observent les mêmes critiques, que Fr. Mainard qui s'était trouvé en relations à la cour de Marguerite « avec les représentants des plus anciennes familles du royaume » soit la même personne que Fr. Ménard qui, en dédiant en 1613 ses vers à Concini, « recherche la faveur d'un aventurier italien ». Cependant Mainard n'aurait pas été le premier à se comporlerde la sorte ; de grands seigneurs et entre autres les Guise servirent le parvenu et Malherbe après avoir été le domestique d'Henri d'Angoulème, le frère de Marguerite, et après avoir rempli à la cour d'Henri IV l'office d'écuyer et de gentilhomme ordinaire du roi, n'hésita pas, en 1615, à proclamer la sagesse du maréchal d'Ancre, « le Dieu Pan » dont les conseils inspiraient si heureusement Marie de Médicis, « la grande bergère de France ». Il est vrai qu'il s'empressa lejour du meurtre du maréchal d'Ancre d'envoyer « à la malheure cet excrément de la terre, ce monstre... dont l'orgueil ne connaissait point de lois ».

« L'avis au lecteur qui, dans le volume de 1613, suit la dédicace à Concini, continuent MM. Durand-Lapicet Lachèvrc, est écrit dans un style alambiqué et dans un esprit quintessencié qui contrastent singulièrement avec la simplicité de fond et de forme des lettres de Mainard. Il n'y a pas le moindre rapprochement à établir entre cet avis au lecteur et aucun autre passage en prose du président d'Aurillac». — Si fait, et l'on n'a qu'à ouvrir le Philandre pour s'en rendre compte. Voici l'avis au lecteur de ce poème :

Lecteur,

Si tu es sensible aux douces poinctes d'amour, et susceptible de pitié, tu donneras des larmes à la mémoire de Philandre, et ton cœur à la beauté et au mérite de Calistee. Les attraits de ses yeux sont si doux qu'ils dérobent l'âme à ceux qui en sont alléchez, et ce larcin est si glorieux, que quiconque a du sentiment pour l'honneur, le doit souhaiter avec passion : toutes fois ne le fais pas, mais vis sans troubler le repos de celuy qui t'est acquis. Adieu.

Voici maintenant celui des Œuvres de Fr. Ménard :

Lecteur, Ces vers sont les tableaux de mes affections. Amour en fut le peintre, et ma plume le pinceau : Si tu blasmes les traits de cest ouvrage tu offences

1. Ed. Garriss., t. II, p. 177. Cf. les Délices de la poésie française de 1615, t. I, pp. 847-859. Cette ode, que MM. Durand-Lapie et Lachèvre confondent avec celle sur la mort de Henri, a vingt-neuf dixains.

2. Id., t. II, pp 259 et s. Cf. Recueil des plus beaux vers de T. du Bray, 1626, pp. 413-419.

3. Nous avons déjà émis la supposition fort plausible que ces deux odes avaient paru imprimées sur des feuilles volantes, l'une vers 1609, l'autre en 1610. On verra dans le cours de cette thèse que Mainard eût plusieurs fois recours à ce mode de publication.

Amour, et coupable te rend indigne de ses faveurs : toutes fois je te crois avoir Famé trop bien faicte pour en user ainsi.

On constatera non seulement la similitude de pensées, de langage et de tournure des deux avant-propos, mais on concédera volontiers que, de ces morceaux, celui de Fr. Mainard est le plus entaché de préciosité.

MM. Durand-Lapie et Lac lièvre attachent un grand prix (p. 59) au passage suivant de la 1. clix de Mainard, qu'ils datent avec raison de décembre 1640. « Vous savez bien, déclare le poète à Flotte, que je n'ai jamais voulu rédiger en corps toutes les pièces que j'ai écrites depuis que je suis au monde » . A quoi, un défenseur de la thèse de l'existence au xvne siècle d'un seul poète Fr. Mainard ou Fr. Ménard pourrait répliquer que le volume de 1613 ne contient pas « toutes » les poésies de cet auteur, que le poète en avait publié d'autres auparavant,, comme il en fera paraître d'autres après cette date, sans jamais les réunir toutes en un seul recueil. De plus Fr. Mainard a fait paraître à Toulouse, en 1638, un petit volume de Pièces nouvelles. MM. Durand-Lapie et Lachèvre mettent hors de cause cet opuscule, attendu, disent-ils, qu'il a été imprimé par un ami du poète, alors que ce dernier « était à Paris et sans son autorisation ». Nous pensons que M. Lachèvre serait fort embarrassé s'il lui fallait prouver qu'à la date citée François Mainard se trouvait à Paris, car le seul voyage que ce dernier fit à la capitale après son retour de Rome, en 1636, fut celui de 1645-1646. Quant aux Pièces nouvelles de 1638 qui contiennent une ode et quelques épigrammes, le poète en dirigea lui-même la publication, comme le prouve la lettre cxxn adressée à Flotte, à la lin de 1637, dans laquelle il le prie de faire imprimer son ode « afin de prévenir les mauvaises copies qu'on en pourroit débiter ». Il songea un instant à faire paraître son livret à Paris « avecque un petit préambule qui accuse la hardiesse de celuy qui a desrobé mon ouvrage pour le donner au public » (1. cxxix). Mais bien vite il se rendit compte de l'inutilité et de la naïveté d'un tel subterfuge. — En résumé l'interprétation que MM. Durand-Lapie et Lachèvre donnent du passage sus-reproduit de la lettre eux est plus que douteuse et le commentaire dont ils l'accompagnent est inexact en tous points.

L'orthographe Fr. Ménard serait, d'après MM. Durand-Lapie et Lachèvre, un indice que l'auteur du volume paru en 1613 est une autre personne que le disciple de Malherbe, le futur académicien. Ce dernier,assurent-ils, signait son nom par ay et toutes les publications du xvne siècle qui comprennent ses poésies, ainsi que les éditions de ses ouvrages parues de son vivant, orthographient son nom de famille par ai ou par ay, jamais par e. — Tout d'abord nous ferons remarquer que la véritable orthographe du nom de notre auteur est Fr. Mainard, car elle reproduit celle de vingt-et-une de ses signatures1. C'est en vertu de cette raison que nous avons dérogé à l'habitude prise par les imprimeurs et les historiens littéraires d'écrire le nom patronymique du poète toulousain par un ay. Cette observation faite, nous nous empressons de constater le peu d'importance qu'on attachait au xvne siècle à la manière de transcrire les noms de famille. On rencontre l'orthographe Ménard pour Mainard non seulement,comme le croient MM. Durand-Lapie et Lachèvre, sur la couverture des Nouvelles Muses des sieurs Godeau, Chapelain, etc., Paris,

1. V. la note sur les signatures du poète aux Pièces et Notes justificatives.

1633, mais encore dans un très grand nombre d'autres endroits. En voici une liste qui n'est probablement pas complète : des imprimeurs avec qui Fr. Mainard a été en relations d'affaires, des historiens ou des hommes de lettres de ses amis, son fils môme, ont transcrit le nom du poète par un ê :

1° Dans les Notables Questions de Géraud de Mainard, Paris, 1038, livre vu, eh. 34 : « feu nostre père maistre Jean Ménard, juge ordinaire de la chastellenie de Saincte Espérie lez Sainct Céré » etc.

2° Dans les lettres de provision de l'office de conseiller au Parlement de Toulouse, le nom du père du poète est orthographié Ménard, Meynard et Maynard.

3° Le chroniqueur l'Esloile, en copiant en 160G dans ses Mémoires- Journaux les Regrets d'une grand dame pour la mort de son serviteur, transcrit Mesnard, le nom du secrétaire de Marguerite.

4° Hacan envoie une ode bachique à M. Ménard, président à Orlhac.

5° Courval-Sonnet dans ses Œuvres poétiques, Paris, 1625, orthographie lui aussi Ménard l.

G0 Le poète Théophile adresse sa xme lettre à M. Mesnard, président d'Aurillac (Œuvres, éd. Alleaume, Paris, 1854, t. II, p. 321).

7° Le P. Garasse dans la Somme Ihéologique des véritez capitales de la religion chreslienne, Paris, 1625, nomme (p. 74) le disciple de Malherbe, Ménard, et il montre plus loin (pp. 421-422) tout son contentement d'avoir reçu de la part du sieur Ménard un « excellent dizain » que l'on retrouve parmi les vers de notre auteur2.

8° Ménage, un des correspondants de Fr. Mainard, orthographie par ay le nom de son ami (... Au vieux Maynard le satyrique... Maynard sans eux traduisoit mal...) dans sa Requeste des Dictionnaires s, mais il écrit Ménard dans son épigramme latine (Suscribendum imagini Francisci Menardi Tolosatis Epigrammatarii praeslantissimi) en l'honneur du célèbre épigrammatiste : Pindi gloria Gallici Menardus. Ces vers figurent avec cette orthographe tant dans l'édition de 1646 des Œuvres de Mainard, que dans les Miscellanca de Ménage.

9° Le sonnet de Mainard à Boisrobert : Tout le monde poly connoït ce que tu vaux4... figure aussi parmi les pièces liminaires du volume d'Epîtres de l'abbé de Chàtillon, Paris, 1647 ; Boisrobert le donne comme étant de Ménard. Le familier de Richelieu orthographie encore de la même manière le nom de notre poète dans ses épîtres vi et xxxv.

10° Dans le volume de poésies que le poète fit imprimer en 1646, on lit l'orthographe Ménard, non seulement dans l'épigramme latine de Ménage,

1. Vers cités par M. Brunot, La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur Desportes, p. 547.

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