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Le poète Louis Bouilhet

En 1885, la société littéraire bien connue, la Pomme, mettait au concours l'Eloge de Louis Bouilhet. L'auteur du présent livre envoya une étude que le jury récompensa d'une médaille de bronze. Depuis lors , cette étude, augmentée et modifiée, a fourni la matière d'articles sur les poésies de Louis Bouilhet, dans la Revue littéraire et artistique, et d'articles sur son théâtre dans la Revue d'art dramatique. Ce sont aujourd'hui

ces articles, soumis à la même révision qu'avait subie le manuscrit, qui essaient de constituer un livre.

S'il n'appartient pas à l'auteur de porter un jugement sur son travail, il peut du moins dire quelle en a été l'intention. Il a voulu mettre en lumière, tout en restant impartial, l'art et le talent de ce poète, de cet auteur dramatique injustement oublié. La chose est, sans doute, difficile. La critique n'est plus de mode qui consistait à écrire au bas de chaque page d'un livre : « Beau, sublime , admirable ! » On ne craint pas ici de s'écrier beau et admirable à l'occasion, mais on explique le pourquoi de cette admiration et on tente de la faire partager au lecteur.

On a l'ambition de porter une pierre au

monument littéraire qui n'a pas encore été élevé à la mémoire de Louis Bouilhet ; on espère que cette pierre ne sera pas le fameux pavé de Tours.

Henri de la Ville de Mirmont.

Bordeaux, 1er mars 1887.

Etude sur Louis Bouilhet

« L'avenir accepte rarement tout ce que lui lègue un poète. » Ces mélancoliques paroles d'un gentilhomme de lettres, Alfred de Vigny, s'appliquent exactement à l'œuvre de Louis Bouilhet, œuvre peu connue de la plupart des jeunes hommes de notre génération. C'est que l'avenir oublieux arrive

vite pour les poètes qui sont épris de l'art, qui vivent en lui et par lui, superbement dédaigneux du monde extérieur.

L'œuvre de Bouilhet est double : théâtre et poésie.

Recueillies dans la petite bibliothèque littéraire de l'éditeur Lemerre, les poésies de Bouilhet ne devaient pas, on le comprend facilement en les lisant, se répandre parmi le grand public qui fait la renommée bruyante et éphémère de M. Georges Ohnet, parmi cette foule qui

... a ses transports, ses amours et ses haines,

comme Bouilhet le savait et le disait. Son ami fidèle, Flaubert, dans la Préface qu'il a mise en tête de l'édition posthume des Dernières chansons, nous explique pourquoi les transports et les amours de la foule n'ont jamais salué et acclamé l'œuvre du poète délicat et savant : « Il haïssait les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les con-

seils au peuple, ce qui sent l'égout, ce qui pue la vanille, la poésie du bousingot et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier. »

Voilà pourquoi le nom de Bouilhet n'a pas voltigé parmi les bouches des hommes , comme disait le vieil Ennius. Voilà pourquoi, ce qui est le plus triste pour un poète, il a été discuté par la race funeste des pédants, qui ne lui ont pas ménagé les coups de pieds de l'âne : le début de son grand poème, Melœ?ùs, a fait dire à ceux qui n'avaient pas lu plus loin que la première strophe, et qui connaissaient vaguement Namouna ou Rolla, qu'il copiait Musset ; la splendide pièce A une femme, a fait dire qu'il imitait Mùrger ; le recueil entier de Festons et Astragales, qu'il démarquait les Emaux et Camées, de Gautier.

On se propose, dans ces pages, de venger l'œuvre de Bouilhet du dédain et des calomnies qui l'accablent, de montrer qu'il a été

en son temps un poète savant et original, et même un précurseur et un inspirateur de la poésie actuelle.

Plus encore, peut-être, que les poèmes de Bouilhet, ses comédies et ses drames réclament une étude attentive et consciencieuse : aussi remarquables , elles sont plus ignorées.

Louis Bouilhet, auteur dramatique, est aujourd'hui inconnu ou peu s'en faut. Si un certain nombre de délicats ont lu et apprécié ses Festons et Astragales, sa Melœnis, ses Dernières chansons, bien peu connaissent son théâtre. En effet ses comédies et ses drames n'ont pas été repris ; et n'ayant pas été, comme ses poésies, recueillis en un volume complet, il n'en reste que des brochures dépareillées, dont quelques-unes sont presque introuvables.

Ceux qui savent que l'auteur de Melœnis a abordé le théâtre, ne se rappellent guère que la Conjuratio?i d'Amboise, et on dit « son drame, » comme, de la Fille de Ro-

laiid ou de Rome vaincue, on dirait le drame de M. de Bornier ou le drame de M. Parodi.

Et pourtant Louis Bouilhet, dans Faustine, a restitué admirablement le temps de Marc-Aurèle, en poète archéologue qui sait le latin et qui comprend les intimités de la vie romaine au second siècle de l'ère chrétienne. — Il a fait revivre l'Espagne romantique dans Dolorès; les dernières années du règne de Louis XIV, dans Madame de Montarcy; la régence, dans Mademoiselle Aïssé. Il a observé ses contemporains, et raillé dans i' Oncle Million les travers d'une petite ville, comme il a évoqué un drame poignant sorti d'un milieu bourgeois, peu dramatique en apparence , dans Hélène Peyron, une tragédie domestique qui aurait pu facilement devenir une pièce à thèse.

Ces diverses œuvres n'ont pu forcer l'attention des contemporains et s'imposer au souvenir de la génération suivante. C'est que l'auteur, dans son théâtre, comme dans ses

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poésies, s'inquiétait peu de flatter les amours de la foule et d'encourir ses haines.

Quelques notes sommaires sur la vie de Bouilhet nous semblent devoir précéder l'étude consacrée à ses poésies et à son théâtre.

Il ne s'agit pas ici d'esquisser une biographie de Louis Bouilhet. Ce serait chose vaine de l'essayer après les pages émues que Flaubert lui a consacrées, avec l'accent de vérité de l'ami qui parle d'un ami dont il a partagé la vie, et l'autorité d'un talent magistral qui sait peindre et faire revivre.

Qu'il suffise de rappeler quelques dates qui marquent la carrière poétique de Bouilhet. Né en 1822, fils d'un médecin de la grande armée, il fit à Rouen des classes brillantes. Au sortir du collège, étudiant en médecine sans fortune, donnant des répéti-

tions pour soutenir sa mère, il parvint, malgré ce labeur ingrat et les ennuis du travail professionnel, à réserver le meilleur de son être pour la poésie. A vingt-deux ans, il a composé un poème sur le Déluge, une satire Contre les Jésuites, une invective A un poète vendu, toutes pièces qui n'ont pas été recueillies, et par lesquelles il prélude à Melœnis et aux Festons et Astragales.

Cest en 1851, à la veille du coup d'Etat — moment où l'attention publique s'éloignait bien des choses de la poésie — que Melœnis est insérée dans la Revue de Paris. Ce conte romain devait être publié, en 1857, cnez Michel Lévy, et reparaître enfin dans les Œuvres de Louis Bouilhet, imprimés par Charles Unsinger pour l'éditeur Lemerre , en août 1880, onze ans après la mort du poète. Dans les Œuvres se trouvent aussi les Festons et Astragales publiés chez Lévy en 1859, et enfin les Der?iières chansons, poésies posthumes, recueillies pour la première fois.

Tel est le bagage poétique de Bouilhet. Flaubert nous dit qu'il pensait à un grand poème résumant la science moderne, et à deux autres de moindre étendue, celui-ci, le Bœuf, destiné à peindre la vie rustique du Latium, celui-là, le Dernier Banquet, où Ton aurait vu un cénacle de patriciens s'empoisonnant dans un festin, pendant la nuit où les soldats d'Alaric vont prendre Rome. Nous pouvons deviner, d'après Melœnis, comment il aurait su peindre ces derniers Romains; un épisode du même poème nous laisse voir aussi comme il aimait et connaissait la vie du Latium antique :

Oh ! qui dira la paix et le bonheur tranquille ! Muse, qui chantera dans des vers assez doux La maison reluisante et les baisers d'époux ! Les Pénates au feu séchant leur corps d'argile, Et l'essaim des valets, et le cercle immobile Des aïeux sur le seuil, rongés du temps jaloux...

Elles vivaient ainsi, les mères d'Etrurie, Celles du Latium et du pays Sabin...

Enfin, le poème des Fossiles nous montre ce qu'aurait été ce résumé poétique de la science moderne, ce « de N attira rerum de notre âge » qu'il rêvait.

Flaubert nous donne encore quelques échantillons des pièces prudhommesques, genre Béranger, auxquelles le poète s'amusait, quitte à se débarbouiller ensuite dans l'ambroisie. On voit par ces quelques vers, que si l'auteur de Mme Bovary avait voulu prêter au pharmacien Hommais des odes ou des compliments du jour de Fan, son ami aurait pu lui en fournir tout un assortiment.

Pour ce qui est de son œuvre théâtrale, Bouilhet fait jouer sa première pièce, Madame de Montarcy, drame en cinq actes , en vers, à l'Odéon, le 6 novembre 1856.

Hélène Peyron, drame en cinq actes, en vers, et V Oncle Million, comédie en cinq actes, en vers, sont joués encore à l'Odéon, le drame, le 11 novembre 1858, la comédie, le 6 décembre 1860.

Bouilhet aborde la Comédie-Française, le 22 septembre 1862, avec Dolorès, drame en quatre actes , en vers ; il passe à la Porte- Saint-Martin avec Faustine, drame en cinq actes, en prose, joué le 20 février 1864. Il revient enfin à l'Odéon avec la Conjuration d'Amâoise, drame en cinq actes, six tableaux, en vers (29 octobre 1866).

A sa mort (18 juillet 1869), il laissait, en manuscrit, trois comédies en prose, une féerie, le premier acte du Pèlerinage de Saint- Jacques, drame en vers, — toutes œuvres qui n'ont été ni publiées, ni jouées, — et un drame en quatre actes, en vers, Mademoiselle Aïssé, qui était reçu à l'Odéon depuis le mois de mai 1869, et qui devait y être représenté le 6 janvier 1872.

On le voit, hors un drame, Faustine, toutes les pièces de Bouilhet sont en vers, même en très beaux vers , trop beaux peutêtre et trop parfaits de forme pour le théâtre, où il faut toujours un certain grossisse-

ment. Bouilhet a été poète avant tout et jusqu'au bout. Ce n'est pas lui qui a survécu au poète mort jeune que bien des lettrés, depuis envahis par la prose, ont senti vibrer un temps dans leur sein.

C'est cette poésie que la critique a le plus durement reprochée à son théâtre.

En effet, l'œuvre de l'auteur dramatique n'est pas la même que celle du poète. Un même esprit se prête difficilement à la fois aux exigences du théâtre et à celles du poème. Il semble que, depuis Homère et Eschyle, jusqu'à notre temps, jamais un seul homme n'ait pu fournir également les deux carrières. On a même refusé le génie du théâtre à l'auteur des Contemplations et de la Légende des siècles ; on a incriminé le lyrisme de Hernani et de Marion Déforme, le développement épique des Burgraves. A plus forte raison a-t-on nié le tempérament dramatique de l'auteur de Melœnis. Parce qu'on admirait l'art de ses vers, on le ju-

geait incapable de faire au théâtre, et ses pièces ont été critiquées d'autant plus sévèrement que ce débutant à la scène avait déjà fait ses preuves en poésie. Gustave Planche écrivait à propos de Madame de Montarcy , dans la Revue des Deux Mondes du Ier décembre 1856 : « Chez M. Bouilhet, il n'y a pas à mettre en doute le sentiment poétique; deux pages de Melœnis, même prises au hasard, suffiraient à marquer son rang. » Mais cet éloge du poète ne faisait qu'amener une impitoyable critique de l'auteur de théâtre. Dans la même Revue, le Ier janvier 1861, à propos de Y Oncle Million, M. Montégut disait que Louis Bouilhet était né pour le genre descriptif et non pour le drame. Ailleurs, on abusait de quelques passages de Madame de Montarcy, où se trahissaient des réminiscences de Ruy Blas, bien excusables dans une œuvre de début, pour prétendre que le poète plagiait le vers dramatique de Victor Hugo.

Ces appréciations nous donnent la note générale de la critique : beaux vers , malgré quelques plagiats, mais nullité des personnages, absence d'action, irrégularité du plan. De Madame de Montarcy à Mademoiselle Aïssé, de 1856 à 1872, tels sont les reproches qu'on adresse à Bouilhet avec plus ou moins de bienveillance et d'autorité, suivant le rang et le caractère du critique. On répète sans cesse que l'auteur de la Conjuration d'Amboise n'a pas le sens du théâtre. Il semble qu'on l'exécute en vertu d'un syllogisme formel : Bouilhet, il faut bien le reconnaître, est poète. — Or, un poète n'a pas le génie qu'il faut pour le théâtre. — Donc, quoique ou parce que pleines de beaux vers, ses pièces sont mauvaises.

Comme d'autre part le théâtre de Bouilhet est trop littéraire pour enlever la masse du public, comme l'auteur a trop d'honnêteté et de respect de lui-même pour faire des sacrifices au goût du vulgaire, le jugement à

priori des critiques ne sera pas cassé par l'enthousiasme des spectateurs. C'est toujours la vieille question des docti et du vulgus qui inquiétait tellement Cicéron : si vous êtes ami des habiles, vous obtiendrez d'eux des articles bienveillants, qui auront de l'influence sur le vulgaire et l'attireront au théâtre où l'on joue vos pièces. Si par contre, vos drames flattent les sentiments du vulgaire, échauffent sa passion bonne ou mauvaise — qu'il s'agisse de la Belle Hélène ou de la Fille de Roland — le vulgaire s'enthousiasme, force la main aux habiles qui doivent s'incliner devant le succès, qui même lui cherchent des causes littéraires.

Mais si l'on se renferme à Mantes, loin des habiles et du public, si — comme le remarque Flaubert — on manque de ce sens de Paris qui, à un certain âge, ne s'acquiert plus, comment espérer, malgré des drames sincères, profondément creusés et exprimés

dans une belle langue, conquérir la foule et séduire la critique ?

La première pièce de Bouilhet a été jouée en 1856, les cinq suivantes, aussi, sous l'Empire, la dernière au lendemain de la Commune : toutes, à des moments où , pour des raisons diverses, on n'avait pas l'esprit aux choses absolument littéraires. Le vers sonore du poète faisait un effet étrange au milieu des refrains de l'opéra-boufife ; on n'était pas encore habitué à l'exactitude réaliste des restitutions historiques ; les grands sentiments et les héros étonnaient et ennuyaient les dévots de la parodie. Voilà autant de causes qui expliquent le demi-succès de ce théâtre qui n'est pas venu à son heure. Aujourd'hui, il n'en serait plus de même : les drames réellement historiques et la haute comédie n'effraient plus. Aussi semble-t-il qu'on puisse espérer d'intéresser, par l'étude de ces pièces qui ne se heurteraient pas en 1887 à la même indifférence qu'il y a vingt ans.

Nous les passerons en revue : une analyse assez détaillée de chacune d'elles, nécessaire puisqu'elles ne sont plus guère dans les mains ou dans le souvenir, montrera si elles sont aussi peu théâtrales que la critique contemporaine s'est acharnée à le prétendre.

Mais, avant d'arriver au théâtre, il nous semble devoir commencer par l'étude des poésies. Aussi bien, si l'on veut tenir compte de l'ordre chronologique des œuvres de Bouilhet, on sait que le premier poème qu'il ait publié, Melœnis, a paru en 185 1, tandis que sa première pièce, Madame de Montarcy, n'a été jouée qu'en 1856.

La première partie de cette étude sera donc consacrée aux poésies, la deuxième au théâtre de Louis Bouilhet.

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