LES POÉSIES ROMAINES
§ I. Poésies diverses.
Nous ne nous occuperons pas des poésies burlesques de Bouilhet qui n'étaient pas destinées au public et qui n'ont pas été recueillies. Dans une note à la biographie de son ami, publiée en tête de l'édition posthume des Dernières chansons, Flaubert nous en donne quelques échantillons, par exemple
ce quatrain « à une jeune fille manquant de charmes: »
Qu'importe ton sein maigre, o mon objet aimé ! On est plus près du cœur quand la poitrine est plate ; Et je vois, comme un merle en sa cage enfermé, L'amour entre tes os rêvant sur une patte !
Et le biographe ajoute que Bouilhet « avait fait beaucoup de vers de ce genre-là, et de plus salés. »
Abstraction faite de ces poésies burlesques, écrites par manière de plaisanterie , on remarque facilement que les poèmes de Bouilhet appartiennent à plusieurs inspirations diverses.
Il en est une qui frappe tout d'abord le lecteur :
Dans Festons et Astragales , en effet , la Louve , le Danseur Bathylle , les vers A Asinius Sempronius Rufus, puis le poème tout entier de Melœnis, et enfin, dans les Dernières chansons, le Navire, Y Etude antique ,
le Parjure, traduit d'Ovide, — toutes ces pièces nous laissent voir unérudit, nourri de l'antiquité latine, à côté d'un poète qui sait, dans ses vers, évoquer les anciens Romains. Un drame, dont nous n'avons pas encore ici à nous occuper, Faustine, montrera, dans son théâtre, la même préoccupation de la vie romaine antique et le même art pour la ressusciter.
Or. l'inspiration romaine est rare chez les poètes de notre temps. Les pseudo-classiques du premier Empire imitaient à satiété les œuvres soi-disant latines du grand siècle. Mais, depuis Corneille et Racine, la civilisation romaine n'était plus ni comprise, ni réellement mise au théâtre. Le Romantisme avait eu raison de se délivrer de ces Grecs de rencontre et de ces Romains de convention, et, tourné vers le moyen âge français ou étranger, il avait évité de chercher un sujet ou une idée dans l'histoire de l'ancienne Rome.
Quelques poètes avaient emprunté à la Grèce : Autran, l'auteur de la Fille cT Eschyle, Victor de Laprade, qui portait, comme un prêtre des mystères sacrés, son
Beau vase athénien, plein des fleurs du Calvaire,
quelques autres encore étaient revenus à la vraie Hellade déjà comprise par Chénier. Rome restait intacte. Sans doute, des réactions classiques avaient ramené au théâtre des personnages recouverts de la toge consacrée; et, pour ne citer que des exemples fameux, l'Odéon avait joué, en 1843, ^a Lucrèce de Ponsard, et le Théâtre-Français, en 1845, la Virginie de Latour de Saint Ybars. Mais le domaine de la poésie proprement dite ne s'était guère ouvert aux poèmes romains. C'est à peine si, dans toute la période qui va de 1825 à 18 50, un seul des Romantiques, et un des moins connus, Jules de Saint-Félix, — que M. Edouard Fournier,
dans ses Souvenirs de F Ecole Romantique, appelle un échappé de la Rome des Césars , — c'est à peine si Jules de Saint-Félix avait publié un recueil de Poésies romai?ies.
Les pièces romaines de Bouilhet ont peu de devancières, et, dans Melœnis , il se montre tout à fait innovateur. Je ne crois pas qu'il existe , avant ce Conte romain , un autre poème de trois mille vers , qui reproduise , avec un art exquis et une connaissance des choses aussi scientifique que peu pédante, la vie intime des Romains de la décadence.
C'est que Bouilhet était un latiniste de premier ordre. Flaubert nous dit qu'il écrivait en latin presque aussi facilement qu'en français : on croirait même que, par endroits, le conte romain a été pensé en latin, et l'ensemble de l'œuvre fait l'effet d'un poème du second siècle, ici exactement traduit, là imité librement et égayé d'esprit français et d'humour moderne. Flaubert nous dit encore
qu'il préférait « parmi les latins, non pas les auteurs du temps d'Auguste, excepté Virgile, mais les autres qui ont quelque chose de plus raide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. » Les poésies romaines confirment ces paroles. Le poète lui-même ne semble-t-il pas nous confesser son culte pour l'auteur des Géorgiques , quand il fait dire à son poète Léon, dans la comédie de Y Oncle Million (acte I , scène IX) :
... par Virgile bercé, J'ai pris goût sans malice au miel qu'on m'a versé.
Ailleurs, ne se calomnie-t-il pas , quand il prétend * qu'à propos de lui,
Le vieux maître disait, bondissant à sa place :
« Oh ! l'enfant paresseux, qui dort sur son latin ! »
A moins que ce latin ne fût celui de Cicé-
1 Festons et Astragales page 40 de l'édition complète des poésies (1880).
ron ou de Tite-Live, qu'il paraît avoir goûté médiocrement.
L'action de Melœnis se passe sous Commode, et Faustine, — l'héroïne de celui des drames de Bouilhet qui se sépare le plus par la forme de l'ensemble de son théâtre, puisqu'il est en prose, et qui se rapproche le plus, par l'époque où il se passe, des poésies latines , — Faustine est la femme de Marc-Aurèle et la mère de Commode. C'est dans la Rome impériale , sinon au temps précis de ces deux empereurs, que se place le sujet de toutes les autres poésies latines.
« Le danseur Bathylle » l vivait au temps de Mécène , qui l'aimait d'un amour très tendre. « Maecenati effuso in atnorem Bathylli, » dit Tacite [Armai, I, 54). Mais Juvénal (Sat. VI , 63) nous apprend que Mécène n'était pas seul à adorer ce danseur, flétri par le poète Perse du nom de Satyre (Perse, V, 123).
1 Festons et Astragales page 50.
Chironomon Ledam molli saltante Bathyllo Tuccia vesicae non imperat ; Appula gannit Sicut in amplexu...
« La belle Métella, femme du vieux préteur », a vu, elle aussi, comme Tuccia et Appula, et a aimé le danseur Bathy lie ,
Si gracieux alors qu'il danse la Léda
Sous une tunique de femme, ... Bathylle aux cheveux parfumés,
Bathylle aux poses languissantes, Bathylle qui s'envole, et qui glisse et qui fuit Et fait battre le cœur des matrones, au bruit
De ses cymbales frémissantes.
Cette jolie pièce de Bouilhet est le développement ingénieux et spirituel de la phrase brutalement réaliste de Juvénal.
Une seule fois, le poète revient au « Berceau » de cette Rome, si grande encore dans sa corruption :
A l'ombre d'un figuier superbe, Près d'un fleuve aux bords inconnus, Deux enfants sont couchés dans l'herbe Frais, souriants et demi-nus.
Il contemple un instant Rémus et Romulus , et la louve qui les allaite :
Rome tressaille à ta mamelle, L'avenir vagit sous tes flancs...
Puis, il se hâte d'évoquer cet avenir et de reprendre ses promenades errantes dans cette ville impériale qu'il connaît si bien.
Quelle puissante étude de Rome, la nuit, dans les « Flambeaux. > Voici toute la société du premier siècle :
Le sage qui médite et pèse en soupirant, Les choses de la vie...
{Noctes vigilantur amarai)
plus loin les torches résifieuses de l'hyménée ici,
... Sous son rouge fanal, La courtisane nue...
(Sub clara nuda lucernd)
et, enfin, le maître du monde dont la fantaisie imagine des flambeaux inouïs :
... Le puissant César, pour éclairer sa nuit, Fait allumer des hommes !
Cest du meilleur Juvénal , en beaux vers français, que cette épitre ironique sur « Les Cigognes et les Turbots » adressée à Asinius Sempronius Rufus , « mortel inimitable , » plus raffiné encore, en ses recherches de gourmandise, que la race fameuse des Apicius.
Voici plus que du Juvénal, — une satire en vers d'une éclatante poésie : cette Etude antique , — le mot est bien choisi — où apparaît, en pleine action, cet éphèbe
... jeune, pâle, et beau comme une fille.,.
qui synthétise en lui le vice cher aux Romains, depuis le temps où le doux Virgile brûlait pour le bel Alexis, jusqu'au siècle où le sage empereur Adrien se ridiculisait par sa passion pour Antinous.
Telles sont les principales de ces poésies romaines où une science, soigneusement dissimulée, est mise au service d'un sentiment poétique profond.
^* 2. Melœnis.
Les mêmes qualités se retrouvent dans ATelœnis, avec l'intérêt dramatique en plus. Au lieu de tableaux de genre, où l'on devine tel ou tel coin de la société romaine, ce poème étale une vaste peinture d'ensemble de la vie romaine, à la fin du deuxième siècle après Jésus-Christ. Description des fêtes impériales les plus brillantes et des quartiers de Rome des plus sales, les palais les plus somptueux et des logis les plus ignobles,
portraits en pied ou simples esquisses des personnages, dialogues suivis, intrigue intéressante comme dans un roman et hâtive vers le dénouement comme dans un drame , telle est la matière , une en sa diversité , qui se développe magistralement pendant les trois mille vers (490 strophes de 6 vers et 1 chant lyrique en 4 stances de 4 vers) de ce poème en cinq chants, divisé par strophes de six vers à deux rimes.
Comme toute œuvre simple et forte, Melœnis pourrait s'analyser en quelques mots. Mais, le poème étant peu connu, il semble utile d'entrer dans le détail.
Le beau Paulus, fils naturel d'un grand personnage inconnu, au moment où le poème commence, vit en bohème élégant; sa jeunesse, sa figure, son talent de rhéteur lui font une célébrité ; son cœur est libre : il n'a que deux affections, Polydamas d'abord, son maître de rhétorique, puis une vieille sorcière, Staphyla, qui, pour lui, se fait mater-
nelle, et prodigue sans compter l'argent gagné par ses sorcelleries, cet argent indispensable au jeune rhéteur pour faire figure dans le monde.
Un soir qu'il revient de chez la vieille, ayant la ceinture bien garnie, il s'égare dans les carrefours, et, pour ne pas coucher dans la rue, frappe à la porte d' « un logis clandestin. »
Une femme était là, qui, jeune et radieuse,
Se détachait en blanc sur les groupes obscurs...
Paulus la contemple avec admiration ; la femme, tout en dansant, le remarque; et l'amour, le désir, foudroie cette sœur d'Esméralda.
... Soudain, près de lui, s'arrêtant en ses jeux, La danseuse en sueur vint tomber haletante.
Longtemps, elle l'admire :
Elle le regardait, et ne lui parlait pas...
Puis, viennent les questions :
Es-tu soldat au camp, ou lutteur dans l'arène?
Légionnaire ou gladiateur, les deux conditions sociales les plus en honneur, et qui promettent à la jeune fille l'amant le plus vigoureux et le plus en vue. Paulus sourit :
Je sais tuer aussi, dit-il, je suis rhéteur.
La fille ne comprend pas bien. Mais Paulus lui semble digne d'être belluaire ou prétorien, et cela suffit.
On m'appelle Melsenis, j'ai vingt ans, et je t'aime, dit-elle,
et elle quitte le bouge « en faisant au rhéteur un signe de la main. »
Cependant le beau Paulus, en homme, sans doute, habitué aux bonnes fortunes, oublie cette nuit d'amour, — et c'est loin du
faubourg mal famé que nous le retrouvons, « philosophe acéré, convive ingénieux, »■ assis à la table somptueuse de l'édile Marcius, le gourmand de Rome chez qui l'on mange le mieux :
Il hantait volontiers les soupers sans entraves Où l'esprit en jouant se mêle aux choses graves.
Paulus prend part avec éclat à ces discussions de rhéteurs, aussi sonores que vides, et profite de l'instant où le vin a assez échauffé les discussions pour lui permettre de s'esquiver sans être vu.
Paulus, dans les jardins, marche d'un pas discret. C'est l'heure des baisers sous le feuillage humide.
Il va en effet à un rendez-vous avec Marcia, la fille unique du vieux Marcius : le duo d'amour s'engage :
Le jardin frissonnait mollement agité,
Les étoiles, sans bruit, glissaient dans les nuages.
Cependant un espion a prévenu Marcius.
L'édile arrive « haletant, hérissé, terrible. » Les éclats de sa voix furibonde attirent
Les convives, la face encore épanouie...
Paulus s'échappe et franchit les murs pendant que la rage du père se déverse sur les esclaves qui n'en peuvent mais. De Tibur, où se passe la scène, Paulus court jusqu'à Rome sans s'arrêter.
Il vit ou pensa voir dans l'ombre, à quelques pas, Deux formes s'agiter qu'il ne reconnut pas *.
Ces deux formes, c'est Stellio, le parasite, qui a espionné le rhéteur, et Melaenis qui paie le misérable et le congédie. Melaenis se vengera : elle est de celles qui n'oublient pas, et, comme une Médée bohémienne, elle
1 C'est le vers de Virgile (/En. VI, 454) : Attt videt, mit vidisse ptitat. On n'en finirait pas si l'on voulait relever dans Melœnis tous les vers inspirés des poètes latins.
jette à l'infidèle absent des imprécations passionnées :
... Je laverai cette mortelle injure !
Paulus, tu peux aller, souriant et parjure, Je te suivrai partout, je t'attendrai toujours !
Paulus ne se doute pas de ces malédictions qui le poursuivent ; et, rentré à Rome, fourbu de sa course à travers champs, il ne songe qu'à se mettre à l'abri de la colère de Marcius ; car il sait
Qu'un édile est puissant quand il veut se venger, Qu'il a les bras très longs...
Heureusement, il rencontre, s'escrimant contre un arbre, un gladiateur, l'illustre Mirax. La connaissance est bientôt faite. Paulus reçoit de son nouvel ami le conseil de quitter la toge du rhéteur pour l'armure du combattant du Cirque :
Jeune homme, on ne craint rien quand on est à César. On n'ira pas chercher le rhéteur, sois tranquille, Sous le casque de fer et le double cuissard.
Paulus suit Mirax ; ses progrès sont rapides, et il devient confiant dans sa force et son nom de gladiateur au point de faire donner à Marcia un rendez-vous aux Thermes par le bouffon de l'édile, pauvre nain qu'il a arraché aux brutalités des gamins de Rome. Il ne craint pas de se laisser reconnaître par son vieux maître de rhétorique, Poly damas. Et, au jour des combats du Cirque, quand Mirax, gladiateur de César, a été tué, il se précipite dans l'arène pour soutenir l'honneur de l'empereur, et il immole son adversaire « aux mânes de Mirax. » Commode, enthousiasmé, vient lui donner l'accolade, pendant que le héraut crie au peuple, anxieux de savoir comment se nomme ce combattant nouveau : « C'est Paulus, le rhéteur: »
A ce nom,
Deux cris longs et perçants montèrent vers les cieux,
et à l'orchestre des courtisanes, comme aux gradins des matrones, le cœur de Melsenis et celui de Marcia battaient à se rompre.
Protégé de Commode, Paulus est sauvé de la colère de Marcius. Mais qui le sauvera de la vengeance de cette bohémienne dont il a, quant à lui, oublié le nom et l'amour d'une nuit ?
On le nomme préfet aux gardes du prétoire, Devant être fermier de la ville plus tard...
Marcius, mandé au palais, s'incline devant l'ordre de l'empereur, qui fixe au lendemain le mariage de Marcia et du préfet Paulus. Mais en sortant du palais, où Commode lui a appris son bonheur, Paulus rencontre une femme :
C'est moi, dit Melœnis, et je sais ma rivale !
Le rhéteur ne se rappelle pas Melsenis,
et, aveuglé par le bonheur inespéré du lendemain, il ne prête qu'une oreille inattentive à l'aveu que fait la courtisane de son ardent amour, puis à la déclaration de guerre qu'elle lui lance :
Elle est, pensa Faulus, plus folle qu'amoureuse, — Et, secouant la tête, il reprit son essor...
Le dessein de Melsenis est vite pris :
Les clés en sont jetés : il faut que je le tue...
Il ne reste qu'à trouver un assassin ; ce sera chose aisée : pour un qu'elle cherche , Rome en offre mille. Elle se glisse dans un bouge. Un soldat attire son attention,
... Un gros légionnaire Dont la voix en parlant sonnait comme un clairon. Il avait pour coiffure un grand casque, et pour nom Pantolabus...
Elle se donne, ou plutôt se vend à lui :
Soldat, garde ton or : c'est du fer qu'il me faut !
Peu importe au soldat ; mais la victime désignée ,
C'est Paulus, le préfet du prétoire, celui
Que l'empereur adore et qui règne après lui...
Effrayé un instant, Pantolabus promet tout pour posséder la séduisante courtisane.
Mais celle-ci pense que deux sûretés valent mieux qu'une :
Si le soldat tremblait — dit-elle — qui m'assure Que le fer, jusqu'au fond, fouillera la blessure, Et que Paulus au cœur sera percé demain ?
Un philtre magique pourra suppléer au fer. Elle frappe chez Staphyla :
... Ouvre sans peur, — dit la danseuse pâle. — C'est l'amour outragé, c'est la vengeance aussi.
Staphyla accueille la jeune fille et prépare les enchantements.
— Quel est son nom, d'abord, son âge et sa famille ? —
— Son nom, dit Melœnis, je l'ai trop répété. Son âge, il va mourir ; sa famille, qu'importe ?
L'évocation commence, hâtée par les transports magiques de la sorcière ; mais la voici qui s'affaisse sur le dur pavé,
La lèvre en sang, l'œil fixe et couvert d'un nuage.
L'effort de l'incantation a brisé son corps fatigué et vieux ; elle sent qu'elle va mourir, et appelle Melsenis pour lui donner ses dernières recommandations.
...Tu chercheras demain Paulus gladiateur
Tu lui diras : Ta mère est morte sur mon cœur...
...S'il cherche par la ville Son père, écoute bien, c'est Marchas l'édile !
Mais Melaenis n'écoute plus, impuissante à maîtriser son horreur, et Staphyla, avant de retomber morte « la tête sur la dalle », peut tout deviner au trouble affreux de la
jeune fille, et s'écrier : « C'est mon fils que je tue ! >
L'hyménée se prépare à la villa de Tibur. C'est, pour Marcius, une occasion admirable de festin, et on peut être sûr qu'il ne la laissera pas échapper. Les cuisiniers se surpassent. Cependant la mariée se prépare, distraite par les plaisanteries gaillardes du bouffon, écho affaibli de la licence fescennine. Le chant d'hymen retentit ; le père est présent, « la lèvre souriante et l'aspect pacifique. » Les matrones, à part, prennent l'air réservé que la circonstance réclame, quand la porte s'ouvre :
...Melaenis en silence apparaît sur le seuil : On eût dit une morte échappée au cercueil.
Elle n'a ni le glaive de Pantolabus, ni le philtre magique : à quoi bon! Un seul mot, dit par elle, a plus de force que le fer ou la sorcellerie :
Paulus, voici ta sœur ; Marcia, c'est ton frère !
Et les révélations se suivent, qui effraient l'assistance ; Marcius ne peut nier.
— O ma sœur, adieu donc, dit Paulus tristement !
Et il part à travers la campagne.
Paulus, dit une voix, quelqu'un te reste encor. ...Paulus, dit Melsenis, je t'aime avec démence, Je t'aime avec fureur...
Paulus « comme en un songe affreux, »
dans « l'engourdissement de toute sa pensée, » les « membres perclus, » ne trouve plus sa force de gladiateur pour repousser et jeter au loin l'importune ; il n'a plus ses mots acérés de rhéteur, pour lui lancer une dure réponse. Il demeure stupide, inconscient, s'abandonne...
Et, je ne sais comment, Mais leurs bouches en feu s'unirent lentement.
Tout à coup, il tombe blesse à mort par Pantolabus, auquel Melœnis ne songeait plus, et qui, lui, dans sa grossière probité de brute, tient à gagner la récompense promise...
...Paulus meurt ; Melœnis disparaît.
Marcia ? le bruit court qu'elle se fit chrétienne. Marcius? Il creva d'une indigestion...
Cette analyse de Melœnis suffit pour montrer combien l'intrigue est serrée, et avec quel art les personnages sont tracés. Si les drames de Bouilhet ont fait dire aux critiques, étonnés de la beauté littéraire des vers, que Fauteur était un poète, la lecture du conte romain montre bien que ce poète est, en même temps, un dramaturge et un romancier. Il y a là, en effet, un drame fortement charpenté. On peut, sans doute, remarquer que les deux premiers chants, mis à la scène, feraient une exposition un peu longue et traînante; mais, par contre, quel
tableau pour des amateurs de mise en scène, que celui de la lutte des gladiateurs au cirque, quel coup de théâtre, à un quatrième acte, que cette scène de sorcellerie où Staphyla meurt en apprenant que c'est pour tuer son fils bien-aimé qu'elle vient d'exercer son art maudit, et où Melaenis voit sa vengeance miraculeusement favorisée ! Quel dénouement, pour un cinquième acte, que cette révélation de la danseuse, courbant, sous un simple mot, l'orgueil de Paulus, brisant le bonheur de Marcia, changeant en stupeur l'ivresse du festin nuptial, séparant irrévocablement les deux fiancés ! Invitus invitant dimittit...
Les héros du poème sont créés avec un art profond. Il suffit de connaître un peu la société romaine au temps de Commode, pour s'assurer qu'ils sont étudiés d'après nature. Qu'on parcoure les historiens grecs, Hérodien ou Dion, qu'on étudie la vie de Commode par Lampride, dans Y Histoire Auguste, qu'on ouvre cette Histoire de la décadence
et de la chute de V Empire romain où Gibbon a décrit, pour les flétrir, les hontes de la Rome impériale, — on se rendra compte de la réalité des personnages dans Melœnis. Que l'on consulte quelque ouvrage spécial, comme le livre de Friedlœnder sur les « Mœurs romaines du règne d' 'Auguste a la fin des Antonins, » et Ton se convaincra de la scrupuleuse exactitude du poète, on verra qu'il n'avance aucun fait sans preuves, que tout trait de mœurs, toute allusion a sa justification dans les auteurs contemporains.
La fable de Melœnis est bien vraie et bien simple : il arrive tous les jours qu'un beau jeune homme inspire à quelque fille passionnée un amour ardent auquel il ne répond pas, dont il oublie même l'ivresse d'un instant ; et que la jeune fille, qui, elle, n'oublie pas, s'acharne à poursuivre le traître et à briser tous ses projets d'avenir. — C'est souvent aujourd'hui le vitriol, qui, en pareille occasion, intervient au dénouement, et cela
d'une manière plus funeste que ne faisait autrefois la sorcellerie.
Mais, si l'histoire est simple et de tous les temps,
Car l'homme est oublieux : le baiser d'une femme Hélas ! plus promptement s'efface de notre âme Que nos pas du désert sur le sable qui fuit...
si les personnages principaux sont vrais à toutes les époques, dans Melœnis, le poète sait les faire contemporains de l'empereur Commode. Cette brute couronnée, ce fils que le sort, par une étrange ironie, avait donné au stoïcien Marc-Aurèle, ce Commode a prima statim pueritia, turpis, libidinosus, crudelis, ore quoque pollutus et constupratus (Lamprid., I), qui a pour suprême ambition de se faire gladiateur, gladiatorem se perfectum ostenderet, qui mange avec ces héros de l'arène, gladiatoribus convixit (id., II), et s'amuse à se faire porteur d'eau dans les mauvais lieux, aquam gessit, ut lenonum mi-
nister, ce Commode, que le peuple, toujours ami des maîtres qui donnent le pain et les jeux du cirque, accable de ses cris d'admiration, — c'est bien le type que Bouilhet fait revivre. Il n'accorde rien à la fantaisie ; il n'ajoute rien, il se contente de donner la vie et l'expression poétique aux renseignements épars dans les anciens : c'est une manière d'entendre et de faire aimer l'archéologie, qui n'est, à coup sûr, ni banale, ni à la portée de tout érudit.
Qu'on ne taxe pas d'exagération cette longue liste de surnoms que le peuple répète en voyant Commode :
César !... Aurélius !... Lucius !... Débonnaire !...
Dion Cassius ( Vie de Commode, XV) donne tout au long la liste interminable des titres que l'empereur s'était octroyés.
« Le bon Polydamas , le maître d'éloquence, » est bien un de ces rhéteurs, élè-
ves dégénérés des Quintilien et des Sénèque, pâles imitateurs eux-mêmes des Cicéron et des Hortensius. Du moment que la tribune aux harangues a été renversée, que le Forum est muet, que le Sénat n'a plus qu'à discuter sur la sauce à laquelle on mettra un turbot , — les orateurs se font déclamateurs, et passent leur temps à poursuivre avec des formules puériles le fantôme sans vie de l'éloquence. Paulus est un élève extraordinaire de ces écoles de rhétorique, où, au dire de Pétrone, les jeunes gens s'abêtissaient de jour en jour.
Ce Marcius qui ne vit que pour manger et ce cuisinier illustre qui , à le repaître , ac- , quiert gloire et fortune , se complètent bien l'un l'autre. Sénèque, le richard qui prêchait la pauvreté, avait déjà déclamé, un siècle avant Commode, sur l'indignité de ces raffinés qui mangeaient pour vomir et vomissaient pour manger encore.
Les gladiateurs sont devenus des person-
nages importants, depuis que le prince est entré dans leurs rangs.
Le légionnaire Pantolabus — je ne lui reprocherai que son nom, qui est un surnom de parasite de comédie — est bien ce soudard , ce janissaire du bas-empire , qui fait la transition entre le Miles gloriosus du passé et le reître du moyen âge.
Des Staphyla, il y en avait aussi dans cette Rome éprise de magie. Le mal datait de loin : Horace et Virgile nous ont déjà montré des sorcières , et Sénèque le tragique a fait de sa Médée une magicienne, pour l'accommoder au goût du temps; les matrones avaient recours à ces sorcières dans les cas où nos contemporaines fréquentent l'arrièreboutique des herboristes mal famées , ou le cabinet des sages-femmes plus qu'équivoques.
Marcia, elle aussi, cette gracieuse jeune fille, bien de son temps, puisqu'elle ne s'effarouche pas des gravelures de son bouffon,
peut , sans anachronisme, se faire chrétienne à la fin du poème. Au deuxième siècle, en effet, le christianisme ne se borne plus à convertir les simples et les humbles, des femmes et des vieillards. Une parente de Domitien, une descendante des Scipion adoptent la foi du Nazaréen; et, sous Commode, dont la maîtresse, Marcia — qui n'a rien de commun que le nom avec la Marcia imaginaire de Bouilhet — est chrétienne, beaucoup de femmes du monde adoptent la foi nouvelle.
Le personnage qui semble le moins romain, ce serait Melsenis elle-même, qui a plutôt l'air et les allures d'une de ces bohémiennes du romantisme , sœurs d'Esméralda , que d'une danseuse romaine, esclave, et ne pouvant ni se vendre, ni se donner, ni se tuer, sans la permission du leno.
J'ai longuement insisté sur ce caractère de vérité historique qui domine le poème. On me permettra de ne pas citer les jolis effets descriptifs de Melœnis , de ne pas rappeler
ces observations ironiques de l'auteur, alors qu'il intervient dans son œuvre ; ces tableaux si jolis de la campagne romaine, ces peintures si réalistes de la ville aux heures malsaines du soir, cette idylle de la jeune mariée, qui est un petit chef-d'œuvre de vérité et de sentiment :
Elle ne viendra plus, dans les campagnes blondes, Jouer avec ses sœurs aux rayons du soleil...
On pourrait aussi étudier l'art de l'expression, qui est très curieux dans Melœnis. C'est une lutte perpétuelle entre l'esprit moderne et l'idée romaine que le poète y adapte, lutte où le dompteur de mots a rarement le dessous. C'est un soin ingénieux de bien dire auquel j'appliquerais volontiers les paroles de Bouilhet à propos de Paulus :
C'est un métier charmant, et bien digne d'envie, Par Castor et Pollux ! quoi qu'en disent les vieux,
Que de polir des mots le tour ingénieux, Et de tordre la phrase avec sa fantaisie, Comme un serpent marbré, dont un jongleur d'Asie Roule autour de ses flancs et déroule les nœuds...
Métier stérile pour un rhéteur qui consumerait, en pure perte, un semblable talent à dire des futilités , à cadencer des mots vides de sens dont l'arrangement ne servirait qu'à mieux montrer la vanité; métier ingénieux pour un poète qui sait assouplir la langue rebelle pour imiter, en restant personnel, les tournures latines, pour unir dans la synthèse d'un style harmonieux et juste ces deux choses qui peuvent sembler irréconciliables : l'érudition et la poésie !