DOLORES
Dolorès, jouée au Théâtre-Français le 22 septembre 1862, nous ramène dans cette Espagne chère aux romantiques. On serait embarrassé d'assigner une date fixe à l'action du drame. C'est à Tolède que la scène est placée ; mais, sous quel roi? Nous ne reconnaissons ni l'Espagne d'Hernani, ni celle de Ruy-Blas ; c'est plutôt ce pays fantaisiste où Musset a placé ses Contes d'Espagne, cette Espagne conventionnelle des opéras. Ce
milieu vague — peu en harmonie avec la précision du style, comme le remarquait Flaubert — nous fait penser à la Favorite, et l'intrigue par endroits, rappelle les Mousquetaires de la Reine. C'est, il faut le dire, le drame de Bouilhet le moins réussi : rien d'étonnant. Dans un cadre aussi mal déterminé un poète précis et érudit, comme il l'était, devait se trouver mal à l'aise.
Voici quelle est la fable imaginée par le poète :
La cour de Tolède est en fêtes perpétuelles. La reine de ces fêtes galantes, celle qui attire tous les cavaliers, au grand ennui de son barbon de mari, c'est dona Laura, comtesse de Roxas.
Dona Laura toujours, dona Laura sans cesse,
dit avec dépit une rivale, dofla Béatrix. Dofia Rosaura, qui est assez âgée pour ne pas avoir à s'offusquer des triomphes de Laura, veut cependant détourner d'elle ses nombreux admirateurs et, en particulier, le comte d'Avila, son propre parent, qu'elle souhaite de marier à une commune cousine, jeune orpheline riche de
Plus d'aïeux au tombeau que de doublons en poche.
Elle donne une fête pour y produire Dolorès. La beauté de la jeune fille attire tous les yeux, son charme retient tous les cœurs.
Quel succès tout d'abord ! Quel bruit... Comme on s'assem- La comtesse Laura peut venir, ce me semble. [ble !
Elle vient, en effet, et à temps pour voir d'Avila en contemplation devant cette rivale inattendue ; le désert se fait autour de Laura?
à mesure qu'on entoure davantage la jeune fille.
Mais voici pour doîia Laura un galant nouveau, tout frais arrivé à la cour, don Fernand, nommé, depuis la veille, officier aux gardes de la reine. C'est ce grade que le rude soldat sans fortune attendait pour épouser Dolorès qu'il aime depuis cinq ans d'un amour partagé. Mais il oublie tout : une passion foudroyante le stupéfie en face de Laura. On s'attendrait presque à l'entendre chanter comme son homonyme, le ténor :
Un ange, une femme inconnue... Le dédain qui l'accueille ne fait que l'exciter. Il voit avec jalousie d'Avila s'approcher de la comtesse et causer de très près avec elle. C'est une rupture que négocie le jeune homme, frappé, de son côté, d'un amour subit pour Dolorès.
Cependant, la jeune fille rencontre Laura dans le bal, la reconnaît pour une ancienne compagne de couvent, espère renouer avec
elle ses relations d'enfance ; mais elle se voit froidement accueillie. Laura se dit en effet :
C'est bien pour d'Avila Qu'on avait fait venir cette fillette-là.
Cette fillette s'étonne de trouver dans Fernand la même froideur que dans son amie ; elle se désespère en voyant cette ancienne amie sourire à son fiancé. Laura n'aime pas Fernand, mais elle tâche par la jalousie de ramener d'Avila.
Le soldat, plus habitué aux camps qu'à la vie de cour, annonce tout haut qu'il tuera son rival.
Eh bien ! que fais-tu là, sinistre et solitaire ?
— Je songe que cet homme est de trop sur la terre !...
Telle est, au premier acte, l'exposition. Voilà, en présence, un seigneur de la cour, lassé d'une coquette et épris du charme ingénu d'une jeune provinciale ; un rude
soldat, qui oublie cette jeune fille innocente et simple, pour se laisser séduire par la coquette de cour, et qui ne demande qu'à tuer celui qu'il croit son rival ; une jeune fille, désespérée de la trahison de son fiancé, et enfin la grande dame, pour qui un abandon serait une défaite, en train de sacrifier la jeune fille et le soldat pour piquer la jalousie du courtisan qu'elle n'aime pas, mais qu'elle tient à garder parmi ses adorateurs.
Le second acte est languissant : il ne se hâte pas assez vers le dénouement. On n'y voit pas éclater le conflit de toutes ces passions dont le premier acte nous a montré la situation respective.
La scène se passe, le soir, sur cette place publique de l'ancienne comédie où donnent les maisons des principaux personnages.
D'Avila offre une sérénade à Dolorès. Le mari de Laura, qui passe par là avec sa femme, pense que la musique est pour elle ; il l'a entendu dire à son petit doigt, qui est aussi loquace que celui du Malade imaginaire :
Mon petit doigt me parle, et j'ai lieu de penser Que très prochainement mes craintes vont cesser.
Cet Arnolphe, révolté et féroce, veut en finir avec d'Avila. Déjà, au premier acte, il donnait ses instructions à un homme de mauvaise mine,
Longue épée, un chapeau large, une cape grise.
Et maintenant, comme pour se préparer un alibi, il répète à satiété à tous les cavaliers qui passent sur la place , qu'il va partir et qu'il sera « dans une heure assez loin de ces lieux... »
— Vive Dieu ! ce n'est point un voyage secret !
s'écrie un courtisan, étonné de l'insistance du barbon. Roxas est si pressé de partir qu'il ne peut remettre sa femme en sa maison, et qu'il prie Fernand — ces Bartholo n'en font jamais d'autres — de reconduire Laura, après la promenade. La dame en profite pour enflammer son cavalier, pour feindre de prononcer des paroles imprudentes :
Grand Dieu ! Peut-être un mot que je regretterai...
Après leur départ, voici venir, encore sur la même place, dona Rosaura, suivie de Dolorès, qui lui confie qu'elle ne peut répondre à la passion de d'Avila, parce qu'elle en aime un autre. La vieille dame la « catéchise » , lui fait tous les reproches de rigueur sur l'inconvenance de sa conduite. « Une fille bien née » ne doit pas « parler de son cœur comme le peuple fait ». D'Avila, qui vient rejoindre ces dames, et qui sait ce qu'une fille bien née doit manifester de ses senti-
ments, ne s'inquiète pas de la froideur de Dolorès.
Il reste à songer sur la place, quand son rêve est interrompu par Y « abord assez leste » de don Fernand, qui est de plus en plus épris de Laura et jaloux de celui qu'il croit son rival. Le garde de la reine provoque d'Avila à la manière du Cid : « Deux mots !... » Le duel est arrangé pour le lendemain. Quelques seigneurs arrivent à propos pour servir de témoins ; mais ils ne peuvent faire quitter la place à Fernand, qui prétend y passer la veillée des armes « à bayer aux corneilles » , comme dit l'un d'eux. La nuit est tout à fait venue. Dolorès, qui, de son balcon, a vu la provocation, croyant que c'est pour elle que Fernand va se battre, arrive inquiète ; mais elle entend des pas, et se cache derrière un arbre. — On penserait être sous les marronniers du Mariage de Figaro. Les pas que Dolorès . a entendus sont ceux de Laura, qui vient rejoindre Fer-
nand ; et la pauvrette, éperdue, assiste à la conversation de son fiancé avec sa rivale. Surexcité par son duel du lendemain, Fernand devient audacieux : sa timidité de provincial cède à sa rudesse de soldat, et la triste Dolorès le voit accompagner, presque de force, Laura qui s'en défend.
Le troisième acte nous amène dans l'antichambre du roi, où les gardes, très émus, causent d'un fait inouï qui vient de se passer. D'Avila n'a pas paru sur le terrain, on dit qu'il a été assassiné par Fernand. Voici en effet l'officier, pâle, abattu, sans épée, conduit comme un prisonnier. Ses amis l'entourent : il refuse obstinément de dire « où sa nuit s'est passée » ; le soupçon s'empare des indifférents, puis des amis les plus chers de Fernand.
L'affaire s'est ébruitée : le père de Fer-
nand, don Pedro, se hâte d'accourir auprès de son fils. Leur entrevue est fort belle. Don Pedro est un de ces vieillards tragiques à la manière de don Diègue, ou plutôt de don Luis, ce père de la comédie héroïque de Molière, d'où procède le drame romantique. Fernand refuse de rien dire : tendresse, mépris de son père, rien ne l'ébranlé ; il est lié d'honneur :
Celle pour qui je meurs est une noble dame...
Le père a bientôt fait de deviner qu'il s'agit de Laura, cette enchanteresse qui tourne la tête à tous les jeunes gens. Mais il ne trahira pas le secret de son fils. Laura seule doit savoir que le père est au courant de tout ; quand elle passe par l'antichambre pour aller chez la reine, où il est nécessaire à son honneur qu'on la voie la première au lever, le vieillard s'approche d'elle chapeau bas, très grave et se nomme :
Don Pèdre de Torrès, le père de Fernand...
La jeune femme, que « le vieillard épouvante avec son front pâli >, ne sait que devenir : sacrifiera-t-elle son honneur ou la vie d'un innocent? Don Pedro ne menace pas, il conseille :
Allez trouver la reine Elle est femme, elle est bonne
Laura s'y décide : mais la situation est compromise par l'arrivée de Dolorès, qui montre à sa rivale qu'elle aussi, elle sait tout :
Et tu dois ton secours au juste qu'on opprime, Et tu sais bien, Laura, qu'il n'a pas fait le crime...
Comment Dolorès sait-elle où Fernand a passé la nuit ? Laura pense à un piège, voit une entente infâme entre tous ceux qui sont jaloux de ses succès. Elle ne dira rien.
Cette révolution si naturelle dans l'âme de Laura est d'un puissant effet dramatique.
Fernand est condamné ; la seule bouche qui pouvait proclamer son innocence se renferme dans un silence inexorable. Et Dolorès, Pedro, Fernand lui-même sont empêchés par l'honneur de révéler un secret qui n'est pas à eux seuls.
Malheureuse enfant, vous avez tout perdu !...
dit le père à Dolorès qui s'évanouit entre ses bras. Mais cette faiblesse n'est que passagère, et, au prix de son honneur même, la jeune fille saura tout sauver.
Au dernier acte, le roi siège dans la salle de justice, où il consent à entendre pour la dernière fois celui qu'il croit coupable. Ce roi anonyme, sévère et bon, rappelle les rois de Corneille qui ne paraissent à la fin d'une action, à laquelle ils ne sont pas liés, que pour jouer le rôle du deus ex machina
familier au théâtre antique. Nous nous croyons encore à la cour du roi du Cid, quand Dolorès, comme une autre Chimène, se précipite aux pieds du souverain :
Ah ! sire, écoutez-moi, grâce !.
Elle donne de l'innocence de Fernand une preuve topique :
Fernand n'a pas commis le crime qu'on suppose.
Fernand n'a pas tué le marquis d'Avila
A l'heure de ce crime, il était avec moi
Nous voilà ramenés du Cid aux Mousquetaires de la reine. Le prince justicier fait surseoir à l'exécution du condamné. Fernand arrive avec son père; et le roi, lui montrant Dolorès, qui a remis le voile dont elle était couverte en entrant, dit :
Nous savons le mystère !
Fernand se jette aux pieds de cette femme
qu'il prend pour Laura, et ne peut, pas plus que don Pèdre, retenir un cri d'étonnement à la vue de Dolorès, qui a ôté son voile et qui murmure, héroïque jusqu'au bout :
C'est le moins qu'on sauve son amant.
J'ai prouvé que chez moi votre nuit s'est passée.
Le fils et le père refusent de profiter de ce mensonge sublime. Dolorès s'exalte, multiplie les preuves, montre la bague de fiançailles que Fernand lui a donnée autrefois. Le jeune homme continue à nier, la jeune fille à affirmer. Le roi ne comprend rien à ce magnifique duel, où chacun des deux adversaires veut se perdre, lui, en sauvant l'honneur de la jeune fille , elle , en sauvant la vie de celui qu'elle aime.
Le roi
En cette obscurité Nous cherchons vainement où luit la vérité.
Fernand Elle est dans mon refus.