‹ Le poète Louis BouilhetChapitre 16 sur 16 · MADEMOISELLE AISSE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AISSE

Mademoiselle Aïssé, drame eri quatre actes, en vers, est la dernière pièce de Bouilhet. Il la composa rapidement, pour se distraire de la maladie qui l'épuisait. La pièce fut reçue à l'Odéon, en mai 1869; l'auteur mourait le 18 juillet de la même année, et Mademoiselle Aïssé n'était jouée que le 6 janvier 1872. Elle paraissait peu après chez Michel Lévy ; au texte étaient joints « les jugements de la critique » . Ces jugements nous montrent que l'œuvre posthume de Bouilhet

fut en général très durement accueillie, par suite, peut-être, de cette maxime qu'on ne doit aux morts que la vérité. Pièce longue, lente, sans passion, d'après Jules Claretie ; drame inconsistant, faux, absurde, mortellement ennuyeux, d'après A. Vitu; œuvre mal venue, sans sincérité, pleine de procédé, d'après Fr. Sarcey; miniature de Latour reproduite par un peintre d'enseignes, au dire &x L. Moland: tels sont — j'en passe, et des plus durs — les verdicts de la presse. Je ne parle pas de ces appréciations, au moins bizarres, sur les tendances de la pièce, appréciations qui font penser au mot de l'Henri III de l'opéra-bouffe : « Déjà ! » à la vue de Molière. Plusieurs critiques, en effet, ont supposé, puisque la pièce était jouée en janvier 1872, que l'auteur — mort en 1869 — avait cherché une popularité malsaine en y mettant d'indécentes allusions à la Commune de 1871. Comment l'aurait-il fait, s'il était déjà mort ? Comment aurait-il pu mé-

diter ces « alexandrins au pétrole » dont parlait Ed. Fournier, dans la Patrie; cette « sortie des plus inconvenantes, prévoyant la Commune » qui indignait H. Hostein du Constitutionnel ; « cette prophétie au lendemain des crimes de la Commune », qui fait que M. Vitu plaint ce pauvre mort « d'avoir à ce point méconnu les convenances théâtrales, en même temps qu'il outrageait les grands souvenirs de la monarchie française » ?

On connaît la curieuse histoire de cette Aïssé, qui dut aux circonstances romanesques de sa vie une célébrité entretenue par le mérite littéraire de sa correspondance, qu'on recueillit après sa mort, célébrité ravivée de notre temps par une nouvelle édition de ces lettres, que Ravenel publia, en 1846, avec une remarquable notice de Sainte-

Beuve. C'est, je pense, à la lecture de ces pages du grand critique, et des lettres d'Aïssé, que Bouillie t a conçu l'idée de son drame.

La fille d'un chef circassien, dont la bourgade avait été pillée par les Turcs, fut vendue, à l'âge de quatre ans, au comte de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, qui l'amena plus tard à Paris, et la produisit dans les salons , où sa beauté et son esprit la mirent à la mode, et la firent désirer par le Régent lui-même. Elle lui résista, mais céda à son amour pour le chevalier d'Aidie, dont elle eut une fille : puis, renonçant au monde, elle mourut dans une pieuse retraite. — Tels sont les renseignements donnés par l'histoire anecdotique sur Mlle Aïssé dont Bouilhet fait l'héroïne de son drame.

Quinze ans avant la réception à l'Odéon de la pièce de Bouilhet, MM. Paul Foucher

et de Lavergne avaient fait jouer à la Comédie française (mai 1854) un drame en cinq actes et en prose intitulé Mademoiselle Aïssé qui , dans ses grandes lignes , a quelque ressemblance avec l'œuvre de Bouilhet. Les deux pièces sont fondées sur la fantaisie qu'eut le régent de posséder Aïssé. Dans le drame du Théâtre-Français, un certain de Ryons, cousin du chevalier d'Aidie, et qui est marié secrètement à une fille du régent , Mlle de Berry, joue le rôle d'entremetteur, aidé par Mme de Tencin et contrarié par Mme de Parabère, maîtresse du Régent, qui, soit jalousie , soit bonté d'âme, soit l'une et l'autre, préférerait voir Mlle Aïssé épouser le chevalier.

La pièce est médiocre et laissa peu de souvenirs. Il est probable que Bouilhet, dont l'érudition n'est jamais en défaut, n'avait pas négligé de s'informer du drame en prose de MM. Paul Foucher et de Lavergne. En tout cas, il ne semble guère lui avoir emprunté

autre chose que le titre et les noms de quelques personnages qui ne pouvaient pas ne pas figurer dans une pièce dont Mlle Aïssé est le principal personnage.

Mademoiselle Aïssé est une étude dramatique et savante de la société sous la Régence.

Le premier acte se passe dans la maison des champs de Mme de Ferriol, belle-sœur de l'ancien ambassadeur, à laquelle Aïssé à été confiée. La dame est très intéressée, et n'a d'autre but dans la vie que de pousser par un moyen quelconque ses deux fils , qui se prêtent peu au manège maternel : Pont de Vesle , qui est un fou insouciant, capable de briser son avenir pour le plaisir de dire un bon mot, ou de faire un bon tour, et d'Argental, qui est un philosophe, ami de Voltaire. Aïssé serait, sans l'amitié protectrice

des deux frères, fort malheureuse dans cette maison dont la maîtresse s'obstine à la regarder comme une étrangère qui, héritière d'une rente de mille écus et dotée par le comte de Ferriol, a fait tort aux propres neveux de l'ancien ambassadeur; elle n'est qu'une « épave », un « beau produit d'Asie » , une « esclave », une « sauvagesse ». Le vocabulaire de Mme de Ferriol est riche en épithètes désobligeantes à l'endroit de la pauvre fille.

Aussi bien, au moment où la pièce commence, cette mère ambitieuse « va, vient, tourne et ne tient pas en place ». Car Pont de Vesle est chez un personnage influent de qui il attend secours et appui pour prendre « son rang dans la magistrature », et le futur magistrat s'attarde, et ne vient pas annoncer son succès à sa mère. De guerre lasse, elle part pour aller le chercher. Pont de Vesle arrive en riant : ses folies ont fatigué le protecteur, et il revient aussi peu magis-

trat que devant; il narre à Aïssé sa mésaventure dont il s'affecte peu, et quand sa mère rentre, escortée d'un familier clu Régent — le comte de Brécourt, sur qui la beauté d'Aïssé fait une vive impression — elle s'empresse de le maudire, et le laisse seul avec son déshonneur :

... du moins, aujourd'hui, Je n'habiterai plus le même toit que lui !...

Elle part pour Paris, laissant à la maison Aïssé, qui la rejoindra, le lendemain matin, chez Mme de Tencin. La jeune fille, restée seule, la regarde partir, quand, de la fenêtre où elle s'accoude, elle voit venir un homme, et s'écrie :

Lui!... C'est lui!... Je l'ai vu!... Sur la route, au détour... Il vient...

Et Pont de Vesle. qui entrait, s'arrête

étonné , et se cache derrière la porte , pour tout voir et tout entendre.

Je serai là, d'ailleurs, comme un frère, à deux pas...

Le chevalier d'Aidie paraît, et un duo d'amour s'engage entre la jeune fille intimidée et l'amoureux, qui semble plutôt un chevalier errant du moyen âge qu'un petit-maître de la Régence. Ses paroles émues disent à Aïssé son amour profond et sincère; l'aveu de sa pauvreté triomphe des dernières résistances de la naïve Orientale, qui l'aime et ne sait pas dissimuler : les fiançailles sont conclues :

... Ta main, ce soir, et bientôt votre main, Car l'amant, je l'ai dit, ne vivra plus demain... L'époux contre ce drôle a porté sa sentence.

Et l'époux de demain prend congé. Pont de Vesle, avec un air de gravité comique, ému au fond, malgré ses efforts pour ne pas

le paraître, sort de sa cachette. Il ira aux renseignements sur le compte de ce galant.

Je suis le frère aîné par l'âge... et la raison.

C'est à lui qu'il appartient de veiller sur sa chère petite sœur.

Le second acte transporte l'action loin de la maison de campagne de Mme de Ferriol, loin des folies de Pont de Vesle et de la naïve idylle d'Aïssé, La scène se passe dans le boudoir de Mme de Tencin, sœur de Mme de Ferriol. Il est midi ; la dame s'éveille à peine , trouve son chocolat très lourd , ses caméristes maladroites, son perruquier fadement complimenteur. Heureusement, la « ménagerie » arrive : l'esprit de Fontenelle , de Marivaux et de Bachaumont fait oublier les compliments à la pommade de maître Ger-

main. On cause avec le comte de Brécourt des bruits du jour, quand surviennent Mme de Ferriol, d'Argental et Aïssé, qui fait sensation. Fontenelle, supposant que ces dames ont cent choses à se dire, entraîne vers le wisth les hommes qui font partie de la compagnie; les deux sœurs peuvent causer en paix. Brécourt vient rejoindre ces messieurs, tout occupé d' Aïssé :

Auprès d'elle, La pauvre Parabère, avec tous ses attraits, N'est qu'une vieille estampe à mettre aux cabarets. — Fi! l'horreur! Je comprends! Allez vous cacher, vite...

dit Madame de Tencin, qui s'empresse de mettre à profit la remarque de Brécourt. Ces dames pensent que le plus grand bonheur pour Aïssé serait d'être jetée aux bras du Régent. Madame de Ferriol se débarrasserait ainsi de la jeune fille qui la gêne; madame de Tencin y trouverait son avantage : « J'ai soif de dominer; que m'importe la voie? »

Mais il faut se mettre en garde contre l'intervention des protecteurs d' Aïssé : « Que Pont de Vesle ignore, que d'Argental surtout... »

Sur ces entrefaites Pont de Vesle, qui s'est fait, suivant sa promesse , le protecteur des amoureux, amène le chevalier, lui rend possible un entretien avec Aïssé, ce qui avance beaucoup les choses.

Diantre ! on ne perd pas son temps, quand on écoute !

remarque Brécourt qui les espionne, et qui se promet d'user de ce qu'il a découvert.

La société rentre au salon , les dames en toilette de dîner. Pont de Vesle présente le chevalier d'une façon qui ne laisse pas de le compromettre. Madame de Tencin, à qui cette figure nouvelle ne dit rien qui vaille, exige des explications. Son neveu, qui croit ne pas avoir perdu sa journée, expose le beau projet qu'il a formé de marier Aïssé et le

chevalier : mais les deux dames s'empressent de détruire ses illusions :

De quoi vous mêlez-vous, sans consulter le monde ?

dit l'une, et l'autre :

Qui vous avait chargé de ce beau dénoûment ?

Le malheureux n'y comprend rien; il croyait agir pour le mieux :

Mais on vous eût rendu service, à vous entendre, En vous débarrassant de cet objet si tendre.

Et il se retire, déconcerté, après cette sèche et catégorique observation de Mme de Tencin : « Mais on n'épouse pas Aïssé >, Voilà la jeune fille sans défenseur : Pont de Vesle ne se mêlera plus de rien ; et quant au sage d'Argental, son frère, voulant ménager l'entrevue du chevalier et d' Aïssé, a eu la malencontreuse idée de l'éloigner, en lui pro-

duisant : un billet en vile prose d'un certain Arouet ». Il s'agit maintenant d'éloigner de sa fiancée le chevalier d'Aidie. Les deux sœurs vont se charger d'Aïssé.

Cette scène des trois femmes est très curieuse et très bien menée. On dirait le loup et le renard faisant alliance contre l'agneau. Le loup, tout seul, réussirait mal : en effet, madame de Ferriol s'emporte, lance des accusations qui sont trop exagérées pour avoir un sens. Elle incrimine « la décence » d'Aïssé, à peu près dans les termes de Bélise ou d'Armande s'indignant contre la froideur et la sottise d'Henriette :

Tout à l'heure .. en plein monde... Ici ! Sans peur de Vous parliez... à quelqu'un ! [blâme,

— Et pourquoi pas madame?

— Et pourquoi pas ! ma sœur, entendez-vous cela ? Vraiment, on en rougit ! Tout l'Orient est là ! Et-paur-quoi-pas !

Mme de Tencin est plus habile. « Mais on

n'épouse pas Aïssé », répète-t-elle cette fois d'une manière moins sèche, en prenant la jeune fille par les sentiments, en l'amenant à se convaincre elle-même qu'on ne peut l'épouser, qu'un mariage semblable serait funeste au chevalier. La jeune fille est domptée ; elle sacrifiera son bonheur, son honneur même.

Madame de Tencin l'ordonne :

Songez qu'on doit briser la chaîne qui vous lie, Et que, pour être heureux, il faut qu'il vous oublie .. ... Oui, je veux plus : je veux qu'il se dise trompé.

Aïssé obéira sans résister; elle affectera l'indifférence au dîner où l'on va se rendre. Pendant ce temps, Brécourt, qui s'est fait l'ami du chevalier , lui répète de son côté : « Mais on n'épouse pas Aïssé ». Elle a été l'esclave-maîtresse de M. de Ferriol, et, depuis la mort de l'ambassadeur,

La donzelle depuis joue un rôle équivoque.

Le chevalier, haletant, ne sait que croire : il veut douter encore; il lui faut un mot d'Aïssé pour lui rendre le calme et le bonheur :

Oh ! lui parler encor, la voir un seul instant !

Cet instant lui est donné , quand la compagnie-se réunit au salon, pour passer de là à la salle à manger; et ce mot qu'il attend va le désespérer :

Cet homme...

Cet homme, qui mourra demain, s'il a menti!...

M'a dit que vous étiez... esclave ! — Il a dit vrai.

C'est au troisième acte que doit avoir lieu la présentation d'Aïssé chez le Régent. Brécourt tremble. « Quand l'heure va sonner qui va fixer son sort », le Régent s'impatiente à attendre « la petite » en question,

et son impatience s'excite aux demi-confidences de Brécourt. Les invités arrivent, entre autres Mme de Tencin et Mme de Ferriol suivie de ses fils et d'Aïssé vêtue à l'orientale. Le Régent s'empresse auprès de la belle étrangère. Deux masques les épient : ce sont le commandeur de Mesme, de l'ordre de Malte, et le chevalier à qui il tient lieu de père, et qu'il a voulu mener à cette fête du Régent, pour le convaincre de l'indignité d'Aïssé.

Maintenant, chevalier, l'épreuve est-elle faite ?

Hélas! le pauvre amoureux voit bien que « la donzelle joue un rôle équivoque ». Il assure que « l'indigne entrave est rompue à jamais », qu'il « exècre cette femme », et la violence même de ses protestations montre bien qu'il l'aime toujours.

L'entrevue, cependant, a admirablement réussi : « Quel succès ! Quel triomphe ! » s'é-

crie Brécourt, à peine maître de lui. Le succès et le triomphe sont aussi pour Pont de Vesle et d'Argental dont la future favorite est la sœur d'adoption; on les accable d'amabilités ; on se fait gloire de leur tenir de près. Pour eux,

A chaque pas nouveau, la parenté fourmille, On marcherait dessus si l'on n'y pensait point.

Les dames entourent Aïssé ; Philippe d'Orléans admire devant tous « ce beau sylphe vermeil », et, comme gage de cette admiration — en attendant mieux — il lui offre un coffret, où l'on voit « le portrait du Régent de perles entouré ».

« Décidément la chose devient grave » dit Brécourt ; tellement grave même que le chevalier, toujours vibrant d'amour pour cette Aïssé qu'il disait exécrer, vient insulter le familier du Régent. Il brave même « chez lui, jusqu'au Régent de France ».

C'est ici que se place cette scène qui a tellement indigné la critique, et qui semble cependant toute naturelle. Je ne veux pas évidemment instituer une comparaison entre Horace et Aissè. Mais , prises à part , les imprécations de Camille seraient profondément ridicules; après les scènes qui les préparent et les expliquent, elles sont sublimes; la grande malédiction du chevalier, exagérée, violente, ridicule en soi, je l'accorde, est fort belle , si l'on se rend compte de l'état psychologique de cet amant qui croit voir une drôlesse là où il espérait une chaste fiancée, et qui voudrait crier en face du Régent, comme M. de Saint-Vallier au roi François, qu'il a

Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour...

... froidement, sous ses baisers infâmes Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé,

son adorée, son Aïssé dont il aimait le charme si pur. M. de Saint-Vallier, emporté

par la colère, souhaiterait tout haut la ruine

de cette royauté qui permet de telles hontes, personne ne trouverait scandaleux un pareil emportement. A plus forte raison, en plein dix-huitième siècle, quand le mépris des rois grandit au cœur des philosophes, quand l'ami de Voltaire, d'Argental, est en scène, peut-on raisonnablement s'indigner contre une malédiction qui, — faut-il le répéter ? — a été écrite en 1869, deux ans avant qu'un auteur, épris de popularité malsaine, eût pu songer à y placer des allusions à une Commune que rien ne faisait alors prévoir à un poète, hôte des régions sereines de l'art?

Après cette sortie, le chevalier est arraché à la colère des familiers du Régent par le commandeur de l'ordre de Malte qui le réclame comme sien, comme un mort qui n'a plus rien à démêler avec le monde :

Respect aux morts, monsieur, si vous êtes chrétien !

Aïssé ne peut plus rester à la cour, ni sup-

porter la vie, depuis que l'homme qu'elle aimait « s'est dressé comme un juge », depuis qu'il l'a renversée,

écrasée, agonisante et folle

Sous le soufflet brutal de sa dure parole.

Elle ne pense plus qu'à mourir ; elle s'est échappée, et, au quatrième acte, la voilà, dans une petite chambre d'auberge, chez « maître Bonissent, hôtelier de la Rose », qui maudit cette jeune étrangère, occupée à pleurer et à écrire des lettres, et insoucieuse de commander un bon repas. Mais d'Argentai n'abandonne pas Aïssé : avec « dix amis dévoués, dix braves gentilshommes », il a fouillé tout Paris. Il découvre enfin sa sœur d'adoption dans ce bouge, et veut absolument qu'elle en sorte. Aïssé ne tient qu'à se réfugier dans la mort, où elle trouvera

La sainte dignité de ceux qui ne sont plus.

Mais elle consent à vivre pour voir encore une fois le chevalier dont d'Argental sait la demeure et qu'il va chercher. Maître Bonissent, qui est une franche canaille, a deviné, en écoutant aux portes, une partie du secret d'Aïssé ; il profite de l'absence de d'Argental pour venir la faire causer, et jette habilement dans la conversation les noms de Brécourt et du Régent, noms qui troublent profondément la pauvre fille.

Le comte de Brécourt ! Le Régent ! Diable, diable! Je tiens par les cheveux une affaire impayable. Alerte, en quatre sauts, je suis chez le voisin !

Il est déjà sorti pour dénoncer, quand le chevalier arrive. Longue et poignante est cette scène d'explications. Le chevalier est froid, prétend que la pitié remplace la colère dans son cœur, que, n'aimant plus, il peut pardonner et rester calme :

S'indigner? Contre qui? — Se révolter?... Pourquoi!

Humble et suppliante au début, Aïssé se révolte enfin, et la conscience de sa pureté lui donne la force de refuser à celui qu'elle aime toute explication :

Pas une, en vérité !

Qui doute de mon cœur, ne l'a pas mérité.

Et maintenant, les rôles changent : c'est le chevalier, honteux de ses injustes soupçons, qui devient humble et suppliant, c'est Aïssé, indignée du manque de confiance de son fiancé, qui affecte d'être indifférente. Mais l'indifférence est aussi peu réelle en elle qu'en lui, et le même amour agite leurs deux cœurs. Je faime, répète enfin Aïssé, avec bonheur, aux protestations du chevalier. Ils vont partir très loin, se faire « quelque nid sous les branches ». Rêve charmant : mais la réalité est cruelle, car l'aubergiste est un traître ; l'hôtel est cerné, et Brécourt arrive, suivi de soldats du guet. Malgré les outrages sanglants dont le che-

valier l'accable, malgré ses provocations, le comte, calme et froid, va le faire empoigner, quand le commandeur paraît.

Au nom du Dieu vivant, immuable, éternel, Au nom de l'ordre saint d'où nul ne se retire,

il réclame à Brécourt le chevalier qui a prononcé ses vœux ; entre son amour et son devoir sacré, le malheureux d'Aidie ne peut hésiter. On lui jette sur les épaules — comme un drap funéraire — le grand manteau noir à croix blanche de l'Ordre de Malte, et on l'entraîne. Aïssé tombe mourante, exhalant ce qui lui reste de force et de vie, dans des imprécations à la manière de celles de Camille, dernière protestation contre l'Occident corrompu, lancées par cette Orientale pure et passionnée :

Ce croissant qu'on maudit plana sur mon berceau ! Qu'il suive, ardent et fier, votre lâche vaisseau. Que le noble Orient, d'où je suis descendue, Chasse de flots en flots votre race éperdue,

Et que quelque vengeur, en traversant la mer, Vous écrase, implacable, entre ses mains de fer !

Tel est, minutieusement analysé, ce drame qui a soulevé tant de critiques ; non seulement celles du journal, improvisées dans la nuit, ou au plus tard, dans la semaine qui suit la représentation, mais celles du livre, écrit à tête reposée, des années après la pièce. Voici, en effet, ce qu'on lit dans une Histoire de la littérature française, couronnée par l'Académie ' : « Louis Bouilhet a choisi ce drame dans l'époque la plus corrompue de l'histoire, et a pris comme à tâche de mettre sur la scène les turpitudes les plus odieuses de la Régence. Cette œuvre posthume porte atteinte à la gloire du poète en choquant toutes les bienséances, et ne

1 Histoire de la littérature française, par Godefroy. (Gaume, 1878.) Le XIXe siècle. Les Poètes, (tome 1er).

fait qu'accuser les défauts de son style, qui se montre, dans Mademoiselle Aïssé, plein de déclamation et de boursouflure. »

Cette dernière critique est la seule qui renferme une part de vérité : déclamation, non ; accents violents, style ardent et qui peut sembler boursouflé, oui, sans doute. Mais les accents sont naturels, là où le poète en a usé.

Veut-on que le chevalier maudisse Aïssé, qu'il croit coupable, et s'indigne contre la corruption de la Régence, dans le style où M. Jourdain demande à Nicole de lui apporter ses pantoufles ? Ne comprend-on pas qu' Aïssé qui est une Orientale — il ne faut point l'oublier — ait gardé, dans les moments de crise, quelque chose du langage métaphorique de son pays ? D'Argental et Mme de Tencin ne doivent-ils pas s'exprimer suivant la phraséologie à la mode parmi les philosophes et ces nouvelles précieuses de la Régence ? Qu'on se le rappelle : au théâ-

tre, le style ce n'est pas l'homme qui a composé le drame ; mais il doit y avoir autant de styles qu'il y a de personnages divers mis en scène. Que chacun parle suivant son rôle et sa condition : il y a beau temps qu'Horace l'a dit en latin.

Aïssé est peut-être la pièce de Bouilhet où l'on trouve le moins de déclamation, si l'on entend par là l'intervention personnelle du poète, amenant des digressions, des morceaux de bravoure, qui pourraient, sans que l'action en souffrît, se détacher de l'ensemble. Ce défaut se remarque dans les premières pièces de Bouilhet, riches en morceaux d'une poésie trop exquise pour le théâtre et trop peu utile au drame ; il n'existe pas dans Aïssé, où tout va droit au but. Flaubert a eu raison de dire que ce drame marque, chez Bouilhet, un progrès au point de vue de l'action; c'est dire en d'autres termes qu'on n'y déclame pas.

Il faut avouer, cependant, qu'il y a quel-

\ ques vers d'un français équivoque. Par

exemple :

Tout ce qui porte un nom veut être son intime. x

— Parlez, mais parlez donc ! Il faut bien qu'on m' éclaire l

— Vous étiez sourd, monsieur, quand j'ai voulu le faire. 2

On pourrait citer d'autres vers mal venus. Mais que prouvent ces taches dans une œuvre posthume que le poète n'a pas eu le temps de mettre au point ? Quels sont les pédants qui font le procès aux vers manques ou inachevés de X Enéide ? Tout cela aurait disparu si l'auteur de Mademoiselle Aïssé avait pu en surveiller les répétitions. t Les acteurs, — dit Flaubert, à propos des autres pièces, — l'ont vu faire au milieu d'eux des retouches considérables. »

Quant à ce reproche de « choquer toutes

1 Acte I, scène II.

2 Acte II, scène IX.

les bienséances, » de « prendre comme à tâche de mettre sur la scène les turpitudes les plus odieuses », j'avoue ne pas le comprendre. Marion Delorme et le Roi s amuse, sontce là deux drames qui nuisent au nom de Hugo ? Apparemment, Bouilhet n'a pas prétendu faire une pièce qu'on pût jouer, comme Esther, dans les pensionnats de jeunes demoiselles. On sait ce qu'a été la Régence, et il semble qu'un auteur dramatique a le droit d'en mettre un épisode à la scène. Le sujet est immoral ; mais les Mémoires du temps ne nous montrent-ils pas bien souvent, et parfois avec un luxe de détails dont Bouilhet s'est abstenu, une intrigue semblable à celle qui fait l'objet de Mlle Aïssé ? Une famille possède quelque jeune fille ou quelque jeune femme, que l'on estime digne du lit du maître : on essaie de l'y faire entrer. — Telle est la pièce de Bouilhet. L'histoire des dixseptième et dix-huitième siècles est pleine de faits semblables, que le maître s'appelle

Louis XIV, le Régent, Monsieur le Duc, ou Louis XV. Qu'auraient dit les critiques, si le poète avait montré un père et une mère , ou un mari, trafiquant de l'honneur de leur fille ou de leur femme ? Aïssé n'est la femme ou la fille de personne; c'est une esclave que M. de Ferriol a achetée, et que madame de Tencin pense avoir le droit de revendre, avec un honnête bénéfice. — Les personnages comme Mme de Tencin peuvent-ils être calomniés ?

En somme, je ne vois rien d'immoral dans le sujet qui est historique : rien d'immoral dans la mise en œuvre qui est une restitution du boudoir de Mme de Tencin et des salons du Régent, restitution digne de l'auteur de Melœnis et de Faiistifie, — rien d'immoral dans le vers, qui, pour être vigoureux et ardent n'en est pas moins toujours chaste.

2ÔO

Les personnages sont vrais au point de vue historique. Dans un article de la Revue des deux Mondes (ier décembre 1857), G. Planche reprochait à Fauteur de Mmç de Montarcy de ne pas avoir donné le premier rôle à Louis XIV. « ... Il n'est pas le centre de l'action et c'est un grave inconvénient ». Si le critique avait assez vécu pour pouvoir rendre compte de Mlle Aïssé , je pense qu'il aurait fait la même remarque à propos du rôle du Régent; et, dans les deux cas, cette accusation tombe à faux. Louis XIV et le Régent sont, tous les deux, centres d'action, puisque si le roi et si Philippe d'Orléans n'existaient pas, il ne pourrait être question de jeter dans leur lit Madame de Montarcy ou Aïssé. C'est autour d'eux que gravitent toutes les intrigues, et ils sont tous deux la cause réelle, quoique indirect, des péripéties et du dénouement. Peu importe que leur rôle effectif se compose d'un plus ou moins grand nombre de vers, si leur in-

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fluence est capitale. Pompée n'est-il pas le vrai héros de la tragédie de Corneille, où pourtant le vaincu de Pharsale, assassiné par Ptolémée, ne peut paraître ?

Je dirai plus : Bouilhet, il me semble, a fait preuve d'un sens exquis en ne mettant pas au premier rang des personnages historiques comme Louis XIV et le Régent. Charles- Quint et François Ier sont assez loin de nous pour pouvoir remplir un rôle important dans Hernani et dans le Roi s'amuse. Mais dans Ma» rion Delorme, quel est le rôle de Louis XIII ? et celui de Richelieu, qui cependant mène tout ? « U homme rouge passe » , et rien de plus. Il semble que le drame historique , à moins de se condamner par avance à une stérile amplification des faits et des paroles que l'histoire fournit, doive s'interdire de mettre au premier plan un personnage trop connu, trop près de nous, trop loin de la légende, auquel l'auteur ne pourrait laisser son caractère exact sans fatiguer l'intérêt, ni le

modifier sans altérer l'histoire. Que ces personnages se bornent à rester dans la perspective du tableau ; c'est ce que Bouilhet fait pour le Régent; Philippe paraît à peine, mais le spectateur sent que tout se fait en vue de lui, que l'action du drame ne pourrait pas se passer à un autre moment que sous la Régence.

La charmante figure d'Aïssé est tracée d'après la tradition. Le poète a su lui donner un certain caractère oriental, qui, par son étrangeté, ajoute à son charme. Cette résignation fataliste qui, par exemple, lui fait dire à madame de Tencin : « Est-ce assez pour ce soir, madame ? » évoque l'idée d'une Iphigénie dont le croissant a protégé le berceau.

Le chevalier d'Aidie est nécessairement un peu effacé à côté d'elle ; cet amoureux qui hésite entre Aïssé et l'ordre de Malte, dont l'amour inquiet se laisse persuader par toutes les calomnies, et dont la religion faiblit

quand le commandeur n'est pas là, ce jeune premier, peu sympathique , fait penser à ces petits jeunes gens du théâtre de Racine, ternes, sans force et sans vertu.

Les deux fils de madame de Ferriol, représentés suivant la réalité historique, sont bien dans la vérité du drame. On s'imagine, tels que le poète les montre , ce Pont de Vesle qui se fera connaître par son esprit, ses vers faciles, ses comédies, et surtout par cette gaieté qui parfois ici dégénère en folie et fait trop penser au d'Aubigné de Madame de Montarr.y, et ce comte d'Argental, sérieux et sensé, déjà philosophe, dont la plus grande gloire sera cette amitié avec Voltaire, amitié admirative qui se devine déjà.

Les rôles secondaires — le commandeur, Brécourt, la troupe servile des courtisans, la ménagerie de madame de Tencin — sont vraisemblables et intéressants.

La scène du boudoir est bien vivante : Fontenelle, Marivaux , Bachaumont , parlent

et se taisent, suivant ce que l'on attend de leur caractère bien connu. Les courtisans peuvent sembler un peu exagérés dans leur platitude ; et il y a un anonyme, un « premier gentilhomme », dont les naïvetés rappellent un peu trop le Blancas de Madame de Montarcy. Le commandeur, homme d'un autre âge, dont l'autorité fait antithèse avec la corruption ambiante , dont la fermeté religieuse s'oppose admirablement aux hésitations du chevalier, le commandeur fait éclater, au quatrième acte, un admirable coup de théâtre. Brécourt est franchement ignoble ; c'est le leno de Plaute : faut-il reprocher ce rôle à Bouilhet ? Au point de vue de l'exactitude, pour un Brécourt qu'il lui fallait, l'entourage du Régent lui en fournissait mille ; au point de vue de l'art, nous ne sommes plus au temps où l'on blâmait Corneille d'avoir imaginé le rôle odieux de Félix.

Les deux sœurs, Mesdames de Ferriol et de Tencin, sont deux caractères antithétiques,

conçus à la manière de Molière , qui aimait à montrer deux frères « sous mêmes soins nourris » et cependant très dissemblables. La scène seizième du deuxième acte montre admirablement cette différence entre la grossière et inepte Ferriol et la spirituelle prostituée, dont le charme et l'ignominie se laissent voir à la fois.

En somme, je ne sais si je me trompe, et si les dures critiques faites à Mademoiselle Aïssé m'entraînent par un effet contraire à la trop admirer, mais il me semble que c'est la meilleure œuvre de Bouilhet, abstraction faite des défauts de style, naturels dans une pièce dont l'auteur n'a pu surveiller la mise au point. — Restitution habile d'une époque qui devait tenter le peintre de la Rome des Césars , action vivement menée , exactitude des caractères, sympathie profonde pour les malheurs de l'héroïne : j'y retrouve toutes les qualités d'un auteur qui établit ses œuvres en érudit et s'intéresse en poète à l'humanité souffrante.

Maintenant que ce long examen du théâtre de Bouilbet est terminé, est-il nécessaire de le faire suivre d'une conclusion ? Cela ne semble pas utile : on a essayé de montrer que Louis Bouilhet, quoique ses détracteurs en aient dit, est bien un poète dramatique. Il a nettement conçu et fait vivre le drame historique, la comédie et le drame contemporains. Que manque-t-il à un auteur de théâtre dont il nous reste une comédie qui fait rire , un drame bourgeois qui fait penser,

des pièces historiques qui donnent une exacte et vivante idée des milieux mis à la scène ? Ici, observation spirituelle et profonde des contemporains; là, savante restitution archéologique de l'ancienne Rome, ou tableau, saisissant par l'exactitude et la vie, de la Cour de François II, du Versailles de Louis XIV, des salons de la Régence. Les scènes bien faites — on Ta montré — ne manquent pas plus que les beaux vers. Les coups de théâtre, dignes d'un dramaturge de profession, la langue d'un poète de race, tout concourt, pour le fond et la forme, à l'excellence des pièces. L'analyse des rôles a fait voir avec quel soin sont composés les personnages historiques ou imaginaires, anciens ou contemporains. Les types de femmes, en particulier, ont bien l'importance prédominante et le charme que la tragédie et la comédie en France se sont toujours plu à leur donner. La fille adoptive de Mme Daubret, la fiancée du poète Léon,

Mme de Montarcy et Mme de Brisson, Dolorès et Aïssé nous font souvent penser à Henriette, à Monime, à dona Sol, à Chimène, à Iphigénie et à Camille. Les pièces de Bouilhet méritent donc d'être lues; sans doute leur caractère trop littéraire, le dédain de Fauteur pour les conventions chères à la foule, interdisent tout espoir de reprises au théâtre, qui ne plairaient qu'aux lettrés, et les lettrés ne suffisent pas à remplir une salle de spectacle.

Mais s'il était permis de terminer ces études par l'expression d'un vœu, ne serait-il pas possible de faire pour le théâtre de Bouilhet ce qu'on a fait pour ses poésies ? Melœtiis, les Festons et Astragales, les Dernières chansons, tous ses vers ont été réunis en une édition définitive. Le poète méritait cet hommage posthume : mais , à côté du poète, il y avait un auteur dramatique. Nous avons du moins tâché de le montrer. Les sept pièces de Bouilhet, aujourd'hui brochu-

res dépareillées difficiles à trouver en librairie, ne pourraient-elles pas être réunies, elles aussi, dans un ou deux volumes de la bibliothèque littéraire de Lemerre ?

Les lettrés ne devraient-ils pas avoir à leur disposition le Théâtre complet de Bouilhet, comme ils ont ses Poésies complètes ?

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