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parte « et rebrousse chemin du côté de la cour ». Il lui fait ses adieux :
Puis-je espérer du moins qu'on verra clans vos yeux Pour le pauvre inconnu des pleurs silencieux ?
Inconnu : car il n'a eu garde de se nommer ; les conjurés l'appellent Petit- Char les, et la comtesse est trop neuve à la cour pour avoir jamais vu, ou même pour savoir comment est fait ce prince de Condé — facilement reconnaissable d'ailleurs, puisqu'il était bossu. — La jeune femme s'en va, profondément troublée.
Quelle force m'enchaîne, et d'où vient que j'envie Plus la mort avec lui qu'avec d'autres la vie ?
Condé veut la revoir à la Cour où il l'a renvoyée : le parti en est pris, à la grande stupeur des conjurés ; malgré les révélations de la comtesse , il veut aller à Amboise :
Dans la gueule du loup je mets gaîment ma tête...
Tous les protestants sortent, muets d'étonnement ; l'austère Poltrot de Méré regrette amèrement de ne pas avoir broyé, écrasé cette femme ; car il comprend et résume fort bien la situation; ce fou, dit-il,
Se perd, s'il est trahi, nous perd, s'il est aimé...
Au second acte, Condé est arrivé au château d'Amboise qu'il remplit du bruit de ses emportements : le roi << se dérobe à sa vue * ; le duc, le cardinal sont également invisibles. On conçoit quelle est, en réalité, la personne qu'il s'impatiente de ne pas voir. Son secret lui échappe : la reine Catherine, avec qui il cause, prononce incidemment le nom de Brisson, et Condé s'écrie :
J'espérais, pour le moins, trouver sa femme ici !
Surprise de la reine : comment Condé connaît-il cette dame qu'on n'a pas présentée, que nul n'a vue? La fine Italienne comprend bien vite. Elle sait que, la nuit précédente, Madame de Brisson a été « d'un vrai roman l'héroïne authentique » ; elle devine qui en fut le héros. Catherine a trouvé le moyen de retenir le prince à la cour; et, le piquant de l'affaire, c'est que Brisson luimême lui rappelait naguère l'efficacité d'un tel moyen. Elle donne des ordres en conséquence à la duchesse de Montpensier r
... Il la faut aujourd'hui...
Chez Brisson... Comprends-tu? Ne reviens pas sans elle !
Condé n'a pas le temps de s'attarder aux souvenirs de son aventure de la nuit passée. François II, accompagné de Marie Stuart et du duc de Guise, qui a stylé sa faible intelligence d'enfant malade, fait son entrée, affecte d'abord de ne pas voir Condé, puis
lui parle avec une hauteur dédaigneuse : tout cela pour amener le prince à se trahir par un éclat. Condé reste inébranlable ; il apprend, sans sourciller, la mort de ses compagnons. Guise ménage un coup de théâtre, tellement odieux qu'il arrache un cri d'indignation à Catherine elle-même :
Quel rôle à cet enfant qu'ils appellent le roi !
En effet, on ouvre une fenêtre : « Penchezvous, mon cousin! », dit François à Condé : et le prince ne peut retenir un cri d'horreur en voyant « pendre honteusement au gibet des larrons » ce que François appelle la « collection complète, au moins pour le moment », des conspirateurs calvinistes. Il se remet vite , et Guise reste désarmé en face de son attitude hautaine : « pas de preuve authentique » ! Mais la perfidie du duc ne prend point de relâche; la perte de Condé est jurée. Poltrot, qui veille sur lui, parvient
à le faire échapper en hâte, non pas cependant sans que le Prince ait eu le temps de confier à un serviteur dévoué un billet pour Madame de Brisson :
Ecris que l'inconnu court un danger de mort.... L'hôtel inhabité, dans le faubourg du Nord Demain soir...
Il sait bien que la jeune femme, reconnaissante à son sauveur, ne manquera pas au rendez-vous, quand il s'agit de la vie de « l'inconnu ».
A peine a-t-on entraîné Condé, que Brisson arrive, amenant la comtesse — bien malgré lui. Catherine la confesse sans difficulté :
...Il est aimé, c'est ce qu'on veut savoir !
Madame de Brisson avoue qu'elle a promis de se rendre au premier appel de celui qui l'a sauvée. Catherine appuie sur le grand
service qu'elle pourra rendre à cet homme : c'est à elle qu'il appartient de ramener « l'hérétique à son dieu, le rebelle à son, roi ». Aussi, quand elle va recevoir le billet de Condé, aura-t-elle été préparée, et par son amour, et par ïes paroles de la reine, à courir à ce rendez-vous :
Quand dans un tel péril un tel homme est jeté, La pudeur d'une femme est une lâcheté.
Le troisième acte se passe dans cette maison abandonnée où Condé attend la comtesse. Elle arrive, tremblante et digne ; et lorsque le prince lui crie qu'il l'aime, elle lui répond :
Je viens ici, Monsieur, pour vous sauver...
Elle expose naïvement la mission dont elle est chargée : elle vient lui offrir « l'ami-
tié d'une reine et le pardon d'un roi ». Condé, qui. d'après ces paroles, croit voir en elle une émissaire de la cour, l'écoute avec ironie et lui répète cavalièrement qu'il l'aime :
Ah, monsieur ! j'aurais cru que mon peu de courage Méritait mieux de vous que ce dernier outrage !
Le prince, désespéré de sa brutalité, ne pense plus qu'à se livrer à ses ennemis. La comtesse s'émeut et pleure ; elle ne parle plus en envoyée de la reine, mais en femme qui adore son sauveur; elle veut l'entraîner à son tour, le mettre hors de danger, quand on frappe rudement à la porte. C'est Brisson avec ses gens : Condé parvient à faire échapper la comtesse, et, au moment où le mari entre de force, quelques protestants conduits par Poltrot, qui veille toujours sur le prince, font irruption dans la salle et s'emparent des catholiques. Malgré les reproches de Poltrot, Condé annonce qu'il retourne à la
cour. Comment pourrait-il ne pas y retourner, puisqu'à côté des Guise qui veulent le perdre, il y trouvera Madame Brisson qu'il aime et dont il se sait aimé ?
Au IVe acte, la cour s'est transportée à Orléans. Catherine est inquiète; François, malade et ennuyé. Le duc a persuadé à Marie Stuart de faire porter un poignard à son mari, crainte des cousins du roi qui pourraient l'assassiner. Brisson, toujours soupçonneux et défiant, et sa femme, mal remise de ses émotions, sont aussi à Orléans pour attendre « l'arrivée au palais des deux princes du sang ».
Ils entrent : Antoine, effrayé, Condé, insoucieux de la mort, disant tout bas à son frère .
Ton fils le Béarnais grandit pour nous venger. Quelqu'un lui portera nos chemises sanglantes !
François est menaçant ; Condé, fier et hautain, au point d'exciter la rage du pauvre roi :
Par mon sceptre, je crois que vous nous menacez !
Les gardes tirent leurs épées, attendant que le roi donne le signal de tuer. A ce moment, Catherine entre avec la comtesse de Brisson, qui, tremblante, reconnaît en Condé son sauveur, son bien-aimé. La haute mine de la reine-mère, son assurance souriante paralyse François, qui, malgré le duc et Marie, n'ose rien dire. Enfin, il s'écrie :
Qu'on arrête à l'instant le prince de Condé !
Le prince rend fièrement son épée, mais en passant devant Madame de Brisson, il lui lance ces dures paroles :
Vous avez bien joué, madame, c'est parfait. Votre mari, sans doute, aura sa récompense !...
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c II m'accuse ! Il m'accuse » — s'écrie la malheureuse qui aperçoit « je ne sais quoi d'horrible et de désespéré ».
Au Ve acte Condé, en prison, très calme, joue aux dés avec Gonnelin, son fidèle serviteur, qui ne l'a pas quitté. Brisson vient le braver : mais toutes ses injures se brisent devant l'ironie du prisonnier. Le comte en est à se demander ce qui peut donner tant d'assurance à Condé, quand le chancelier de l'Hospital entre dans le cachot. L'Hospital s'est vu, malgré la reine-mère, imposer silence par le roi, alors qu'il protestait contre l'arrestation du prince. Cette fois, il s'est muni d'un ordre en règle pour entrer dans la prison, et en faire sortir le comte qui doit obéir. C'est au nom de la reine-mère que le chancelier demande à Condé un simple acte de soumission au duc de Guise, pure affaire
de forme. Le prince ne veut pas, et l'Hospital s'en va désespéré :
Tout est fini pour vous... et pour la reine-mère !
En effet, on entend déjà clouer l'échafaud, quand le geôlier annonce la reine Catherine. Brisson et les gardes, revenus depuis le départ du chancelier, doivent se retirer de nouveau... et Condé reconnaît la comtesse. Prisonnier, déjà presque retranché du nombre des vivants, son impuissance et sa mort prochaine lui donnent le droit d'accabler de son mépris cette femme par qui il se croit trahi. Il n'épargne pas l'outrage. La comtesse s'indigne, et, avec un accent de vérité qui émeut l'insulteur, elle lui crie :
... Prince de Concié, vous en avez menti !
qui de nous trompait l'autre?
Vous connaissiez mon nom, vous me cachiez le vôtre !
Elle est venue en amie : la reine le sait.
Lu reine-mère, assise auprès du roi souffrant, Permet, sans l'avouer, eet abus de son rang.
— Distinction subtile, qui est bien de l'Italienne.— Madame de Brisson est venue, de la part de Catherine, demander au prisonnier, comme l'Hospital Ta déjà fait, de dire « un mot au duc de Guise , au lieu de le braver » . Condé ne s'abaissera pas; elle le comprend, au fond elle l'espérait. Du moins, dit-elle,
Ne me repoussez pas, quand j'apporte la mort !
Et elle tend un flacon ; mais Condé ne peut pas prendre le poison,
La tête que voilà doit en cette occurrence Tomber en plein soleil sous les yeux de la France.
Elle veut cependant prendre le poison :
J'en ai mis là pour deux, laissez m'en la moitié ! [aime.
— A vous ? — Sans doute, à moi... puisque moi, je vous
Cet aveu émeut profondément Condé ; ce n'est plus le railleur ironique, ou le gentilhomme dédaigneux de la mort : c'est un homme qui aime et qui pleure, et le charme de cette scène d'amour, tranquille et douce, que la mort va interrompre, empêche de remarquer que l'adultère est au fond de cette passion si touchante. La comtesse doit partir, mais, avant de quitter le prisonnier, elle vide le flacon.
Un coup de théâtre se produit : la reinemère arrive — la vraie , cette fois :
... Prince, vous êtes libre, Sa Majesté n'est plus !
Et elle force Guise, qui l'accompagne, à donner le baiser de paix à Condé. Brisson reconnaît sa femme qui se meurt : on l'entraîne égaré, criant: « Regardez tous ici, c'était une adultère ! ;> Condé relève le mot, veut venger la mémoire de celle qui est
morte pour lui, et oublie sa liberté et son rôle politique qui recommence, pour ne songer qu'à cette « chaste enfant, deux fois sainte ».
La critique a dû désarmer en face de la Conjuration cfAmboise ; le public a été empoigné par ce drame vigoureusement charpenté et les puristes n'ont rien eu à reprocher au vers ou à la langue de Bouilhet.
Ceux qui aiment à aller au fond des choses peuvent remarquer que, dans cette pièce, le dramaturge ne nuit ni au poète érudit, ni au lettré délicat. Même soin de l'exactitude dans l'établissement des personnages historiques. Les conjurés sont bien des protestants fanatiques — et frères des Têtes-Rondes, tels que nous les connaissons par l'histoire et par leurs propres Mémoires. Leur chef, Poltrot de Méré, sombre et vio-
lent, priant avec enthousiasme, est de ces « gens qui ne pardonnent guère ». Il obéit, en rongeant son frein, à Condé, à qui il faut obéir, parce qu'il est prince ; il veille sur lui, lui procure les moyens de fuir d'Amboise où sa perte est décidée, se trouve à point pour le sauver, dans la maison inhabitée où Brisson va lui faire un mauvais parti. Dévouement absolu au prince, mépris profond pour l'homme qu'il essaie de catéchiser en apôtre, en même temps qu'il doit, comme simple sujet, lui être soumis. Il comprend que Condé est inutile au parti, qu'il faut faire ses affaires soi-même ; il travaillera seul pour la cause de Dieu :
Et je t'immolerai, maître auguste et puissant, L'Holopherne maudit dont je te dois le sang.
— Parole digne de celui qui, le 18 février 1563, après avoir prié Dieu « de changer son vouloir, si ce qu'il voulait faire lui était désa-
gréable, sinon de lui donner force et constance », devait aller, assuré de l'appui céleste, décharger les trois balles de son pistolet sur le duc de Guise.
Le rôle de Catherine est conforme à l'histoire ; toute sa politique est de tenir la balance entre les Guise et les princes, et d'établir sa puissance sur les divisions des protestants et des catholiques ; pour y arriver, tous les moyens sont bons. François II est bien, dans le drame, cet enfant malade et faible, marionnette vide dont les Guise et Marie Stuart tiennent les fils. Bouilhet a, malgré lui, peut-être, quelque sympathie pour ce malheureux à qui il fait dire :
Je suis un souffreteux, un malade, un enfant,
Lamentable héritier des héros séculaires,
Je n'en ai pas la force, et j'en ai les colères !
Les petits rôles de Marie et de Guise font revivre le duc impérieux et perfide, et la jeune reine, vive, spirituelle, funeste au roi et
à la France, touchante, cependant, quand elle dit : « Je suis de France, moi! », quand, en parlant, de « quelque exil précoce », elle évoque à l'esprit du lecteur ces malheurs futurs qui idéaliseront la Marie Stuart poétique de la légende.
Condé fait la transition entre les personnages historiques et ceux que le poète a créés : plus amoureux que chef de parti, digne oncle du Béarnais, enflammé par une passion à laquelle il sacrifie la cause religieuse qui l'intéresse peu, homme de grande mine, vrai prince du sang à qui les conjurés doivent se soumettre, malgré leur indignation, hautain en face du roi, dédaigneux avec les Guise, fier et ironique devant la mort, ému seulement quand il voit pleurer celle qu'il aime — Condé plaît à la fois par des défauts qui ont été funestes à son parti, et par des qualités qui appartiennent plus à la tradition qu'à l'histoire.
La comtesse de Brisson est de tout point
ravissante. C'est la reconnaissance qui pousse la jeune femme du vieux comte à s'employer pour sauver cet inconnu qui lui a dit qu'il l'appellerait s'il était en danger de mort. Elle va à une œuvre de dévouement et non à un rendez-vous d'amour ; si elle a d'autres entrevues, c'est que la reine le lui ordonne et qu'elle croit toujours faire son devoir. C'est seulement au moment de mourir qu'elle avoue son amour à celui qui va monter sur l'échafaud et qu'elle veut sauver dans l'autre monde, puisqu'elle n'a pu le faire dans celui-ci ; elle le prie de renoncer à une erreur qui le séparerait d'elle éternellement. Ce caractère fait de naïveté, de charme et de dévouement, est un des meilleurs parmi les caractères de femmes où Bouilhet excelle. Il semble que cette sœur de Madame de Montarcy aurait dû donner, elle aussi, son nom au drame.
Nous avons déjà remarqué, à propos d'Hélène Peyron, l'emploi que le poète sait
faire du comique pour égayer le drame.
C'est dans la Conjuration d? Amboise qu'on peut surtout remarquer ce talent d'amener le rire, au moment où les émotions violentes vont éclater — talent tellement en faveur auprès du public, et auquel la Conjuration doit, peut-être, une grande partie de son succès. Nous ne parlons pas de Brisson : Bouilhet a su éviter le rire trivial que font naître les mésaventures d'un mari jaloux et malheureux. Mais il a composé un rôle, qui tout le temps fait rire, et émeut à la fois : celui du fidèle Gonnelin, antithèse de Poltrot, dévoué à Condé par suite d'une sincère affection, ridicule dans son dévouement, mais toujours d'une fidélité à l'épreuve. Enfin, le poète a su prêter à Condé un esprit qui égaie les situations les plus terribles. Au Ve acte, le prisonnier raille, avec une verve du meilleur goût, la mort qui l'attend, l'échafaud qui s'apprête, et son geôlier Brisson, qui, à le voir si gai, croit qu'il a un
moyen infaillible de s'échapper. C'est en faisant au goût du public ces sacrifices qui, d'ailleurs, ne blessent aucun scrupule, que Bouilhet a pu, cette fois, réunir dans une commune admiration pour sa pièce le vulgaire et les habiles.