L'ONCLE MILLION
Cette habileté à faire naître le rire, si remarquable déjà dans le drame d'Hélène Peyron, se retrouve entière, dégagée de tout autre élément, dans V Oncle Million. \J Oncle Million fut joué à l'Odéon, le 6 décembre
C'est, sans doute, la seule comédie de Bouilhet, mais c'est une comédie — ce que les critiques semblent avoir oublié, quand ils lui adressent des reproches qui n'auraient atteint légitimement qu'un drame.
Le sujet est simple. Un riche commerçant de province a un fils qui se croit poète, et qui méprise le négoce. Colère du père. Le jeune homme aime la fille d'une femme positive, qui tient à l'argent, et qui ne donnerait jamais sa fille à un poète : heureusement, l'oncle de la jeune personne, X Oncle Million, arrive comme un deus ex machina pour doter sa nièce. Les deux jeunes gens se marient ; il est souhaitable qu'ils soient heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants , mais il semble peu probable que le poète, une fois marié, continue à faire des vers.
Fable banale à première vue, mais que la mise en œuvre, les effets comiques, les ridicules naturels des personnages et leurs reparties, souvent inattendues, rendent singulièrement intéressante. Un critique, que j'ai déjà cité, M. Montégut, remarque avec raison la mesure que met Bouilhet à ne faire
ses bourgeois ni trop ridicules, ni trop odieux. Puis il résume son appréciation en disant que, comme le Marcîiand malgré lui de Duboys, joué l'année précédente à TOdéoii, Y Oncle Million est « la vieille antithèse du poète et du bourgeois. »
Non, certes : ils sont tous bourgeois, et bien bourgeois , les personnages de la comédie, à commencer par le prétendu poète — et c'est ce qui fait l'originalité de la pièce. Bouilhet est trop ennemi du banal et du convenu pour revenir à cette antithèse usée entre le père, bourgeois cruel, et le fils, poète malheureux. Léon Rousset est un bon jeune homme, naïf, innocemment poseur, qui aimerait à se donner en martyr de l'art. — Je suppose que Bouilhet, à Rouen, dut recevoir, plus d'une fois, la visite de braves garçons, fils de marchands, qui venaient exposer leurs doléances à leur grand confrère ; et, sans doute , comme Voltaire écrivait à maître André, le perruquier qui se croyait poète et
qui lui envoyait ses mauvais vers : « Faites des perruques! Faites des perruques! », sans doute Bouilhet, lecture faite de ces vers manuscrits ou imprimés dans les journaux locaux, répondait à ces déserteurs du comptoir paternel : « Vendez de la rouennerie ! » C'est ce que Léon a de mieux à faire.
Il est curieux que la critique n'ait pas vu que Bouilhet ne prend pas le moins du monde au sérieux son prétendu poète. On a dit que « le poète, le héros principal, n'intéresse que médiocrement... Que me fait la lutte de ce petit écrivailleur obscur contre une destinée qui est, peut-être, à sa taille! Que m'importe qu'il cesse ou non de rimer, pour vendre du coton ou de la flanelle ! Je ne m'intéresse pas assez au triomphe d'une vocation suspecte». * Je crois que personne ne s'y intéresse. Le curieux, l'intéressant, ce sont les prétentions du jeune homme,
1 Vapereau. Année littéraire, 1861.
qui se comparerait volontiers à X Albatros de Baudelaire , et dirait orgueilleusement de lui-même :
Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol, au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Voyez, au premier acte, comme il étouffe dans ce bal bourgeois donné par son père — tel Alexandre étouffait dans la Macédoine trop étroite pour lui. Il entraîne à l'écart sa fiancée Alice , qui l'admire , qui boit ses paroles :
Ce bal est un supplice, Et Dieu ne m'a point fait d'assez forte santé Pour digérer le monde et la société.
Vient ensuite la tirade de rigueur sur la mission du poète :
C'est donc un jeu d'enfant
Que de faire sonner, superbe et triomphant,
Dans ce siècle de prose, où le cœur est sans flamme, Plus haut que vos écus, le timbre d'or de l'âme.
Comme il accueille avec dédain les compliments du notaire , « une odieuse bête ! » Quel bonheur pour lui, quand son père ayant
trouvé, parmi d'autres surprises,
Une pièce de vers sur le soir et ses brises Qui traînait ce matin au panier du comptoir...
quand son père — ce bourgeois — lui donne six mois pour jeter sa gourme, après quoi il faudra entrer sérieusement dans les affaires. Le martyr de la poésie voit avec volupté les apprêts de son supplice. Et lorsque la mère de sa fiancée Ta nettement congédié, il commence, comme il convient, par errer « seul par la ville immense » , par marcher « jusqu'au jour sous la noire charmille » .
Mais bientôt, il va retrouver Alice et, moins convaincu de sa mission que le grand
Delobelle, il serait tout disposé à abdiquer, lorsque sa fiancée, qui le prend au sérieux, lui défend de renoncer à cet art auquel elle croit fermement :
Oh ! si vous oubliez, je dois me souvenir! Debout, debout, poète... et l'œil vers l'avenir !
Le poète est dans une impasse. Heureusement, la dot de l'oncle l'en tirera. La paix se fait avec le père Rousset ; la poésie est permise à Léon : il est à croire qu'il n'abusera pas de la permission, maintenant que son prétendu génie est libre d'entraves.
Tel est le personnage, très amusant, mais peu poète. Sa fiancée est plus intéressante : la pauvre jeune fille admire de confiance son grand homme de province. Admiration dangereuse ! Mais l'oncle est là, et elle n'aura pas les déceptions de cette malheureuse Jenny Plantin, dont H. Blaze de Bury a raconté la navrante histoire. Jenny avait
cru, elle aussi, s'unir à un grand poète, mais elle n'avait pas d'oncle riche.
D'ailleurs, il est à croire que Léon, assagi avec le temps, finira par être un brave commerçant comme son père. Le caractère de ce père, M. Rousset, est bien posé et bien vivant. Il n'aime pas la poésie et le dit avec la verve gauloise d'un homme plein de gros bon sens, et l'autorité d'un commerçant qui sait que sa parole a du poids à la Bourse, et que son papier n'est jamais protesté. Ce sont ses réflexions et ses appréciations qui amènent le plus souvent dans la comédie « ce rire innocent et facile dont nous ont déshabitués les pièces modernes », ce rire que M. Montégut voit avec plaisir égayer maintes fois Y Oncle Million. Le père Rousset comprend bien que son fils est
Un garçon calme au fond, qui mettra son bonheur Avant l'absurdité de ses rêves de gloire.
La gloire, qu'est-ce que cela? En a-t-il,
de la gloire, lui, Rousset ? Et cependant il a su s'enrichir. Il ne fait pas plus de cas de la littérature que le bonhomme Cmysale, et, mieux que Chrysale , lui qui n'est pas en puissance de Philaminthe , il sait dire tout son mépris pour la poésie , devant ce fils qu'il peut réduire à la soumission en lui coupant les vivres. Faire fortune , c'est le tout ; ce qui est inutile à la fortune , chansons :
Morbleu ! qui parle en vers ? La belle invention ! Est-ce que j'en fais, moi ? L'imagination ! Est-ce que j'en ai moi...
A la rigueur, on peut faire des vers par manière d'amusement; autant cela que de jouer aux dominos.
Moi-même j'ai connu, dans une autre maison, Un commis bon enfant qui tournait la chanson, Mais qui savait du moins ne se monter la tête Que pour un mariage ou bien pour une fête...
« Dans une autre maison, » remarquez le mot : car la maison Rousset et C° est trop conséquente pour qu'un commis puisse y prendre pareille licence.
Et ce Léon qui veut « rimer... perpétuellement, » saurait-il « seulement faire une tragédie » — ce nec plus ultra de la production poétique , qui mérite à la vérité quelque estime dans la patrie de Corneille? Voilà la déclaration de principes de Rousset. Sans doute ce n'est pas un barbare. Il a mis son fils au collège , car il sait
Qu'on apprend le latin pour savoir le français.
Il a fait donner à sa fille cinq ans de leçons de dessin , dix ans de leçons de musique : ce qui convient à l'éducation d'une jeune demoiselle. D'ailleurs, il ne faut pas confondre « les arts avec la poésie ». — C'est là un trait pris sur le vif : le commerçant, qui ne peut sentir une pièce de vers,
adore les arts d'agrément : têtes de Romulus et valses brillantes.
Mais, objecte-t-on , à la fin de la pièce, Rousset se convertit, comme ce vieillard de Térence, dans les Adelphe s; il fait profession d'aimer la poésie. Ce n'est pas du moins la poésie toute nue; c'est la poésie utilitaire jusqu'à l'invraisemblable. Le volume de vers de son fils le charme , parce que la pièce intitulée le Moulin rappelle à l'oncle un moulin qu'il a en Bretagne et qu'il donne en dot à sa nièce , parce que la Pervenche lui rappelle ses bois de Picardie qu'il donne aussi ; la Ferme, la Prairie , des prés, une ferme qui seront autant de cadeaux de noce. A ce compte-là le père adore sans les lire des pièces dont les titres sont si avantageux. Il fera, s'il le faut, en commerçant ami des marchandises qui se débitent bien , un grand éloge des vers :
Les Picard, les Corneille !
Le théâtre ,
C'est l'école des mœurs; c'est, quoi qu'on puisse dire, Un moyen qui... pourvu qu'on mêle à la satire...
Et il n'épargne pas le déballage de toutes les banalités que la lecture du journal a pu emmagasiner dans sa tête. Ce n'est point une conversion, quoi qu'on en ait dit. Le brave homme reste commerçant jusqu'au bout et , ce qui le prouve bien, c'est que lorsqu'il voit que la poésie rapporte, il ne craint pas de faire l'article pour la poésie.
La mère de la fiancée est digne de Rousset. C'est une petite rentière , très pratique , sachant le prix de cet argent qu'elle regrette de ne posséder qu'en trop faible quantité. Sa grande affaire , c'est de bien placer sa fille et de ménager l'oncle ; sa grande crainte que sa fille ne se marie pas, et que l'oncle, qui est encore vert, ne se marie.
L'Oncle Million , qui donne son nom à la pièce , n'y joue pas un grand rôle par lui-
même; mais c'est autour de son million que les intérêts gravitent. Et le bonhomme narquois, qui le sait bien, aime à s'amuser des uns et des autres , à jouer son rôle de Providence , heureux des cajoleries qu'on lui prodigue, surtout des terreurs qu'il cause. Au fond , il aime bien sa nièce , pour qui seule il reste en province, loin du Paris spécial qui est son idéal,
Le Bois, les boulevards, vingt théâtres ouverts, Le journal au café sur les petits bancs verts...
Une petite personne bien amusante, avec son esprit pratique et son envie d'épouser un notaire , c'est la sœur de Léon , la condamnée au piano forcé, la victime de l'éducation artistique à laquelle son père a jugé bienséant de la soumettre. La musique est son supplice :
Quant à ce piano qui cause ma détresse,
Dès ce soir, — entends-tu ? — si j'étais ma maîtresse,
Avec tous mes cahiers et tous mes opéras, Il irait au grenier faire danser les rats.
Et, quand la pièce finit, la pauvre Clara n'est pas au terme de ses maux : le mariage n'est pas conclu qui devait l'affranchir ;
Allons, j'en tiens encor pour un an de musique !
Le notaire, en effet, ne s'est pas décidé , le notaire guindé, gourmé, de noir habillé, cravaté de blanc, qui cherche une dot pour achever de payer
une étude prospère Dont il doit tout au plus la moitié...
Il se laisse détourner de sa passion de notaire pour Clara par Popin — un de ces ardélions de province désœuvrés, qui passent leur vie à se mêler des affaires d'autrui. Cet entremetteur par amour de l'art et dans un but légitime fait miroiter les espérances de la nièce de Y Oncle Million. Le notaire
change aussitôt d'amour, et répond aux avances de la mère d'Alice, qui voit en lui un gendre mieux posé que Léon. L* oncle, qui ne veut pas de ce mariage, feint alors de se marier lui-même. Désespoir du notaire pour qui Alice n'est plus assez riche et qui n'ose revenir à Clara. Pour se tirer de ce mauvais pas et échapper à la mère d'Alice, qui ne lâche pas sa proie, le malheureux ne trouve rien de mieux que de feindre une attaque subite de phthisie. Cette maladie imaginaire a été jugée sévèrement par la critique, même par Flaubert. On a trouvé qu'elle sentait la charge : ne peut-on pas y voir une de ces « joyeusetés » vénielles, à la façon de Molière, où Flaubert dit que son ami se complaisait dans ses accès de bonne humeur :
Ce que tout le monde s'est accordé à louer, c'est le style de X Oncle Million.