HÉLÈNE PEYRON
Deux ans après Madame de Montarcy , presque jour pour jour — le 1 1 novembre 1858, — FOdéon donnait la seconde pièce de Bouilhet , Hélène Peyron.
C'est une vraie surprise que de voir le poète de Melœnis écrire , immédiatement après un drame dont Faction se déroulait dans le Versailles du grand roi, une pièce bourgeoise dont les personnages sont des provinciaux contemporains, et dont la scène
est d'abord à Nantes, une après-midi de dimanche , dans le comptoir d'un banquier en robe de chambre, puis dans un hôtel des Champs-Elysées et dans le boudoir , banalement élégant, d'une courtisane de médiocre marque.
Et les héros $ Hélène Peyron? Un banquier ambitieux et égoïste , spirituel comme un commis voyageur, bonhomme comme un marchand quelconque, après fortune faite.
— Un roué vulgaire, qui se fait le courtier électoral du banquier candidat à la députation, dans l'espoir de devenir ainsi l'ami de la maison et l'amant de la femme de son obligé.
— La femme en question , dévote et prosaïquement honnête. — Une ingénue, petite pensionnaire de comédie, qui s'éprend du roué. — Une courtisane, autrefois la maîtresse du banquier, maintenant celle de son agent électoral, — enfin le banal confident de ce dernier. Voilà les personnages.
On se demande ce que Bouilhet a voulu
faire de cette nichée de bourgeois. Une satire sous forme de drame, digne de l'ami, du maître qui a écrit Madame Bovary , ou une pièce apologétique de la bourgeoisie, à la manière de X Honneur et l'Argent, une glorification de l'amour légitime et de l'agriculture, dans le goût de la Jeunesse , que l'auteur de Gabrielle venait justement de faire représenter à l'Odéon, quelques mois avant Hélène Peyro?i ?
Ni l'une ni l'autre; c'est une pièce réellement et sincèrement dramatique, où se reconnaît la manière du poète de Madame de Mantarcy.
Ne se peut-il pas en effet qu'une femme galante, forcée de se séparer de sa fille pour le bien de l'enfant, ait le sentiment maternel aussi développé que Lucrèce Borgia , et que l'explosion de ce sentiment atteigne l'éloquence ? Cette bourgeoise dévote ne peutelle pas, en adoptant la fille naturelle de son mari, soutenir, pendant des années, un
héroïsme secret de chaque jour ? Cette petite pensionnaire ne peut-elle pas, quand elle devine quelle femme est sa mère et comment elle devient la rivale de cette mère, se sacrifier d'une manière moins pompeuse , mais aussi poignante qu'Iphigénie ? Le roué ne peut-il pas être converti à l'amour de l'ingénue , et avoir à subir une lutte terrible entre son ancienne maîtresse et sa fiancée, entre la mère et la fille ? N'y a-t-il pas là des éléments assez dramatiques? Et, d'autre part, quel contraste sinistrement comique entre le calme égoïste de ce banquier, et sa faute passée qui , à son insu , fait tout le mal et manque l'amener à être , lui , l'honnête homme, au sens vulgaire du mot, la cause inconsciente d'un inceste !
On dirait que le critique, qui rendait compte 6! Hélène Peyron dans la Revue des deux Mondes du 15 janvier 1859, n'avait pas pris la peine de voir ou de lire la pièce : « La nullité des personnages, l'absence presque
complète de l'action, l'irrégularité du plan sont des défauts assez visibles dans Hélène Peyron. » Une analyse scrupuleuse fera voir ce qu'il faut penser de ce jugement. Je relève d'abord une autre observation ayant trait à la forme et au style : « La comédie ne s'accommode guère du vers romantique. » Cette idée revient dans la même Revue ( Ier janvier 1 86 1) — à propos de Y Oncle Million — sous la plume d'un critique beaucoup plus bienveillant : « Le langage qui est parlé dans Hélène Peyron va mal — dit M. Montégut — à des bourgeois en habit noir et à des bourgeoises en crinoline».
Est-ce à dire que l'on doive supprimer la comédie moderne en vers, et s'abstenir de prêter à des messieurs et à des dames d'aujourd'hui des dialogues en alexandrins, comme on évite de faire chanter le grand opéra à des personnages contemporains? Qu'on proscrive alors la comédie en vers , puisque c'est une convention. Mais, que si on admet la
fiction du vers pour le dialogue des honnêtes gens de nos jours, pourquoi se refuser à y admettre le vers dit romantique ? Il n'y a pas au théâtre de vers romantiques ou non romantiques. Il y en a de bons ou de mauvais, voilà tout; le vers $ Hélène Peyron fait meilleur effet, est plus agréable à entendre, ce qui est l'essentiel au théâtre, que le vers de Considération, ce vers pseudo-classique bien plus éloigné du vers du Misanthrope que ne Test celui de Bouilhet.
Le premier acte d'ffé/ène Peyron nous introduit dans la maison sans enfants du banquier Daubret.
La cage sans oiseaux , la ruche sans abeilles, La maison sans enfants !
C'est là la grande douleur de madame
Daubret; pour le mari, c'est le cadet de ses soucis : on n'en dort que mieux,
Faute d'un berceau plein qui braille auprès d'un lit.
La jeune femme tâche de se consoler de cette grande peine par le mysticisme :
Elle est dévote, et moi je laisse aller les choses,
dit Daubret, qui ne s'occupe que de faire fortune, puis d'aller à Paris chercher carrière à son ambition. Pour les enfants , il y a le temps :
Rien n'est perdu d'ailleurs... s'affliger à son âge !...
Il sait , en tous cas , que la faute n'est pas de son côté, car il a eu une fille avant le mariage. C'est ce que Marceline Peyron, son ancienne maîtresse , vient lui rappeler : elle entre dans le bureau du banquier et le supplie d'assurer l'avenir de leur enfant. Prières , larmes , opiniâtreté , tout échoue en face
de Daubret qui n'ose la renvoyer, crainte d'esclandre, et se décide à sortir la laissant maîtresse de la place. Madame Daubret a entendu la scène ; son parti est pris : dévote, elle veut arracher cette petite fille au vice qui l'attend; femme sans enfants, elle s'éprend de cette orpheline. Elle entre et demande à Marceline de lui donner sa petite Hélène, qui sera adoptée par elle et son mari, qui passera, aux yeux de Daubret, pour une enfant trouvée et, aux yeux du monde, pour la fille de la maison. Marceline s'indigne d'abord, puis hésite; elle sait qu'ancienne ouvrière elle a maintenant les mains blanches; elle sait que
Vers la pauvreté sainte on ne remonte pas...
Elle accepte donc et confie sa fille à madame Daubret.
Entre ce premier acte — ou plutôt ce prologue — et la suite du drame, il s'est passé
quinze ans : nous retrouvons le ménage Daubret transporté à Paris. Les domestiques ont été soigneusement renouvelés, aucune indiscrétion n'a été commise. Rien ne peut faire supposer à Hélène quelle n'est pas la fille de la maison, et à Daubret, qu'il est le père de cette enfant trouvée. Cependant, si le banquier , travaillé par l'ambition et nommé enfin député, grâce aux habiles manœuvres d'un certain Flavignac et de son cousin Desprez, si Daubret est trop occupé pour pouvoir se douter de rien. Hélène, d'instinct, se sent étrangère dans la maison. Ses rêveries de jeune fille lui ont fait comprendre qu'elle n'est pas comme les autres, qu'il lui manque quelque chose : l'affection maternelle.
Ma mère me fait peur ! Elle pourtant si bonne... Et je n'ai pas connu dans mes heures amères La tendre liberté des filles et des mères.
Un nouveau sentiment, d'ailleurs, s'empare de son âme : elle aime ce Flavignac qui n'a
prêté son concours à Daubret que dans l'espoir de séduire sa femme. Madame Daubret repousse toutes les avances du personnage avec une dignité glaciale, et le mari, qui, suivant l'usage, ne se doute de rien, trouve un moyen pratique de s'acquitter sans bourse délier, de tout ce qu'il doit à Flavignac: c'est de lui donner Hélène avec la dot qui lui est destinée. Voyons, dit-il à son agent électoral,
Voyons, là, franchement, vous n'êtes pas un homme A dépenser vos jours, à troubler votre somme Pour le simple bonheur Je me donner la main...
Etonnement, puis bientôt effroi de Flavignac qui se croit découvert. Le quiproquo est d'un effet comique très curieux. Flavignac se met à la disposition du mari, offre de réparer, et demeure stupide, quand il comprend qu'au lieu de réparer il s'agit d'épouser Hélène.
Mais la jeune fille, à qui il est permis
maintenant de déclarer son amour, laisse voir naïvement que son cœur est à lui — ce cœur d'ingénue, dont la possession est le rêve inconscient de tout viveur qui a passé la trentaine. Flavignac, qui n'avait jamais pensé à la jeune fille, se laisse captiver par son charme gracieux et sort de l'entrevue qu'il a eue avec elle, heureux du médaillon que sa fiancée lui a laissé prendre, et absolument oublieux de madame Daubret, à laquelle au fond il ne tenait guère.
Mais il lui reste à rompre avec une maîtresse d'un certain âge, Marceline Peyron, qui est furieuse de le voir fiancé à
... quelque rougeaude... à Quimper-Corentin.
La mère d'Hélène n'a cessé, dans sa vie de désordre, d'avoir un culte pour la pureté de sa fille; cette enfant qu'elle chérit, elle va chaque dimanche la contempler au sortir de l'église ; elle se complaît dans son amour
maternel, où elle semble puiser quelque chose de l'innocence d'Hélène. Et c'est justement l'image de sa fille qui se présente à ses regards effrayés, quand, par d'amères railleries sur la prétendue vulgarité de sa fiancée, elle a forcé Flavignac à lui laisser voir le médaillon qui contient le portrait. « C'est ma fille ! » Et la mère va s'occuper de rendre impossible une union incestueuse. Elle parvient à faire savoir chez les Daubret que Flavignac a une maîtresse. Madame Daubret, qui a de bonnes raisons pour mépriser le prétendu, en est ravie, et met un peu brutalement au courant, Hélène, qui, malgré sa douleur, prend la défense de celui qu'elle aime toujours. Quant à Daubret, il attache peu d'importance à cette révélation : le bourgeois qui trouve tout naturel que jeunesse se passe — et qui a prêché d'exemple — ne saurait maudire son futur gendre. Et sa femme, indignée de cette légèreté, n'ose pourtant lui montrer l'écriture de la
lettre où Marceline lui annonce qu'elle est la maîtresse du prétendu de sa propre fille.
Sincèrement ému de l'état où la révélation de sa conduite a mis Hélène qu'il aime de plus en plus, Flavignac n'ose se justifier auprès d'elle ; il va partir, mourir peut-être :
... Adieu pour la dernière fois !...
Hélène, hors d'elle-même, le retient par un vrai : « Va je ne te hais point ! » et voici les deux fiancés réconciliés, s'aimant d'un amour d'autant plus grand qu'il a subi des traverses.
Madame Daubret, qui seule connaît l'affreux secret, pourrait, devrait même d'un mot détruire tout le bonheur ; elle se demande, anxieuse : « Mon Dieu, que dois-je faire? » tandis que Daubret, qui n'a rien compris à l'amour vrai de Flavignac, admire cet art de pleurer où excelle son agent électoral, et envie ce qu'il croit une profonde habileté :
Il a la larme à l'œil, c'est bien joué, cela
La présence de Marceline est indispensable pour amener le dénouement. La voici, en effet, non plus humble et suppliante comme au premier acte, mais grave, consciente du devoir qu'elle accomplit, et du coup de théâtre que sa parole va causer. Elle traite de haut Daubret qui veut la mettre à la porte :
Oh ! ne reprenons pas la scène d'autrefois ! Je ne suis pas ici la pauvre enfant qui pleure : Non, monsieur, c'est à vous d'écouter à cette heure... Vous mariez Hélène, et moi je le défends !
Et Daubret, qui essaie encore de rire de ces paroles impératives, doit bientôt se taire, stupéfait, en apprenant que l'enfant qu'il a adoptée est sa fille et celle de Marceline. Au milieu de cette scène, madame Daubret arrive avec Hélène ; elle s'écrie malgré elle : « Marceline ! » et veut emmener la jeune
fille : mais Hélène a entendu le nom de Marceline, qui, son fiancé le lui a avoué, est celui de sa maîtresse. Pleine de haine contre celle qui a manqué briser son bonheur, elle trouve une joie amère à l'insulter ; et celle qu'elle croit sa mère, a grand'peine à lui faire quitter la chambre.
Flavienac arrive : Daubret tente de lui expliquer — sans trop se compromettre — le mystère de la naissance d'Hélène. Le fiancé, qui maintenant aime éperdument la jeune fille, se refuse à rien croire : il n'y a dans tout cela que mensonges de la maîtresse délaissée :
Marceline est en veine, et sans transition, Monte de la débauche à la délation...
Elle a su dépasser l'infamie ordinaire !
dit l'amoureux qui ne veut rien entendre.
Oh ! taisez-vous, monsieur ! Vous insultez ma mère !
s'écrie Hélène, qui se précipite, échevelée, demi-morte. Elle a tout compris : elle renie ce père qui Ta abandonnée, elle remercie « cette dame-là qui l'a prise en pitié » ; elle ira, loin de son fiancé, mourir au couvent. Elle part sans haine.
... Adieu mon père, adieu je vous pardonne !
Elle priera pour Flavignac, pour madame Daubret qui, seule, a « pris soin de la pauvre orpheline »; et, sa vraie mère, elle consent à l'embrasser. Elle le fait sans effusion : elle reste compatissante à celle qui cause son malheur après lui avoir donné la vie, mais elle est froide et grave, car son cœur est mort.
Voilà le drame : l'action est-elle nulle, et les personnages, sans vie? Assurément, ces personnage sont pris parmi les plus ordinai-
res ; suivant les théories classiques, ils ne sont ni bons ni mauvais, d'une manière absolue. Daubret et Flavignac n'ont à se reprocher que des fautes communes ; mais , ce qui fait l'intérêt du drame, c'est que ces fautes ont des conséquences terribles et inattendues. Si Flavignac n'avait pas pour maîtresse cette Marceline séduite par Daubret, les deux fiancés se réconcilieraient bien vite, le mariage se ferait, et le drame aurait un dénouement de comédie.
C'est une sorte de fatalité qui, en dominant et menant les personnages , les grandit et leur donne un caractère tragique, comme la fatalité, maîtresse du théâtre grec, illustrait les malheurs des Atrides et des Labdacides. Cette fatalité, qui manque introduire l'inceste dans la maison bourgeoise, élargit le cadre étroit de l'action, et, à côté des personnages naturellement touchants, comme madame Daubret, qui se tait et se résigne pendant quinze ans, comme Hélène, dont
IO
l'ingénuité et la grâce peuvent aller jusqu'à l'héroïsme, les autres, l'égoïste Daubret, le banal Flavignac, Marceline, la courtisane vulgaire, deviennent sympathiques, lorsque les conséquences de leur commune faute frappent si durement cet amour paternel qui sommeille chez le père, cet amour maternel qui n'a jamais abdiqué chez la courtisane , et cet amour pur où l'homme à bonnes fortunes se régénérait.
Il semble que l'intrigue soit solidement construite autour de cette faute qui amène le dénouement, après avoir permis le développement et l'agrandissement des caractères. D'autre part, le drame s'égaie souvent d'effets comiques nés des situations, et capables de reposer le spectateur, en lui donnant quelque relâche avant la sombre conclusion du drame où il est entraîné.