V. Ch. de Pomairols, op. cit., p
LE ruÈTE MOURA.NT. 27
Li: POÈTE MOUUANT
La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine*; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine; Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter; Et l'aile de la mort, sur l'airain qui me pleure, En sons entrecoupés frappe ma dernière heure : Faut-il gémir? faut-il chanter-?...
Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre^; Chantons, puisque la mort, comme au cygne, m'inspire Au bord d'un autre monde un cri mélodieux*. C'est un présage heureux donné par mon génie : Si noire âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie. Qu'un chant divin soit ses adieux!
1. CeUe première strophe déborde d'images redoublées, incohéronics. La « coupe des jours » est d'uu style douteux. Lamartine a mieux dit ailleurs :
Au fond de cette coupe où je buvais la vie, Peut-être restait-il une goutte de miel
Le second vers est la traduction presque littérale, — peu heureuse d'ailleurs, — d'un vers de Virgile :
Vilaque cum (jci/iilu fiigil indi(jnnta siib timbras.
Cette « aile » de la mort qui « frappe sur l'airain » n'est pas non jihis d'un goût bien pur. Combien plus éloquente dans sa simplicité est l'inscription placé»! sur l'horloge du Palais de Justice de Paris : « Vulni'rant onnies. ullima necat. » (Toutes les heures nous blessent; la dernière nous achève.)
2. C'est-à-dire : la mort est-elle une catastrophe ou une délivrance? 5. Puisque je suis poète de nature, puisipie tous mes sentiments se
traduisent en hynmes, en élans lyriques il'enthousiasnie et d'amour. 4. Voir, dans la Mort de Somile. la belle période qui commence
ahisi :
Les poètes ont dit (juavaiil sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure..,.
28 UMAI'.TINE.
La lyre en se brisant jette un son plus sublime ; La lampe qui s'éteint tout à coup se ranime, Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer; Le cygne voit le ciel à son heure dernière : L'homme seul, reportant ses regards en arrière. Compte ses jours pour les pleurer.
Qu'ost-ce donc que des jours pour valoir qu'on les pleure? Un soleil, un soleil, une heure, et puis une heure; Celle qui vient ressemble à celle qui s'enkiil; Ce qu'une nous apporte, une autre nous l'enlève : Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve, Voilà le jour; puis vient la nuit.
Ah ! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées S'atlachant comme un lierre aux débris des années. Voit avec l'avenir s'écouler son espoir ! Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais sans elfoit, conuue l'herbe légère Qu'enlève le souille du soir'.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage. Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage. Qui ne se posent point sur les rameaux des bois : Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore
Ne guida dans ses jeux ma main novice encore :
L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel-;
1. Cette image et la suivante (Le pacte est semblable aux oiseaux de p/issayc) sont parmi les ])lus Leiles (lue l'idée de la mort ait ins|iiiécs à Lamartine : elles l'ésument adniirjiblemont la doclrine ((ue nous lui avons reconnue sur l'immorlalité.
2. I.e poète tient son génie de la nature ou du ciel, non de l'élude, ni de l'clTort, ni de l'ambition, ni do l'amour de la gloire
Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente, L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante, L'nbeille à composer son miel.
L'airain, retentissant dans sa haute demeure, Sous le marteau sacré tour à tour ciiante et pleure Pour célébrer l'hymen, la naissance ou la mort : J'étais comme ce bronze épuré par la flamme. Et chaque passion, en frappant sur mon âme, En tirait un sublime accord.
Telle durant la nuit la harpe éolienne, Mêlant au bruit des eaux sa plainte aérienne. Résonne d'elle-même au souffle des zéphyrs. Le voyageur s'arrête, étonné de l'entendre ; Il écoute, il admire, et ne saurait comprendre D'où partent ces divins soupirs'.
Ma harpe fut souvent de larmes arrosée-; Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée ^; Sous un ciel toujours pur le cœur ne mûrit pas : Dans la coupe écrasé le jus du pampre coule. Et le baume flétri sous le pied qui le foule llépand ses parfums sur vos i)as.
Dieu d'un souille brûlant avait formé mon âme;
Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme. ^
Don fatal ! et je meurs pour avoir trop aimé!
1. Redoublement d'images qui najoutc rien à la clarté ni à la forme de la pensée.
2. Nous avons déjà vu la « lyre », puis la a corde sonore u ; voici la « harpe » ; nous verrons plus loin le « luth ».
Ces synonymes symboliques sont d'une langue peu précise et peu réiléchie.