‹ Le poète mourant (volume 2)Chapitre 11 sur 24 · A. de Musset a dit de même · texte numérisé non relu

A. de Musset a dit de même

Les chanis désespérés sont toujours les plus beaux, tt j'en sais d'immorlels qui sont de purs sanglots.

Tout ce que j'ai touché s'est réduit en poussière : Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère S'éteint quand tout est consumé.

Maisle temps? — 11 n'est plus'. — Mais la gloire?— Iléiqu'importc Cet écho d'un vain son qu'un siècle à l'autre apporte, Ce nom, brillant jouet de la postérité ! Vous qui de l'avenir lui promettez l'empire, Ecoutez cet accord que va rendi'e ma lyre.... Les vents déjà l'ont emporté !

Ah! donnez à la mort un espoir moins frivole, lié quoi! le souvenir de ce son qui s'envole Autour d'un vain tombeau retentirait toujours? Ce souflle d'un mourant, quoi ! c'est là de la gloire? Mais vous qui promettez les temps à sa mémoire, Mortels, possédez- vous deux jours-?

J'en atteste les dieux! depuis que je respire^, Mes lèvres n'ont jamais prononcé sans sourire Ce grand nom inventé par le délire humain ; Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté, comme une éeorce aride Que nos lèvres pressent en vain.

Dans le stérile espoir d'une gloire incertaine, L'homme livre en passant, au courant qui l'entraîne, Un nom de jour en jour dans sa course alTaibli : De ce brillant débris le Ilot du temps se joue ; De siècle en siècle il Hotte, il avance, il échoue Dans les abimes de l'oubli.

1. Forme peu claire pour dire que « nous avons achevé le temps qui nous restait à vivre ».

'2. Cotte slroplie est lourde et prosaïque : le porte perd de vue l'objet principal de sa pensée, et il néslip^e d'en serrer la Ibrnie.

5. 1! ne faut cependant pas perdre de vue que Lamartine venait de S2 présenter à l'Académie (1824), sans succès d'ailleurs.

Je jette un nom de plus à ces Ilots sans rivage : Au gré des vents, du ciel, qu'il s'abîme ou surnage, En serai-je plus grand? Pourquoi? ce n'est qu'un nom. Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelies, Amis, s'inlorme-t-il si l'ombre de ses ailes Flotte encor sur un vil gazon'?

Mais pourquoi chantais-tu'? — Demande à Philomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant. Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant.

Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie^. Mortel, de tous ces biens qu'ici-bas l'homme envie, A l'heure des adieux je ne regrette rien ; Piien que l'artleiit soupir qui vers le ciel s'élance, L'extase de la lyre, ou l'amoureux silence D'un cœur pressé contre le mien.

Aux pieds de la beauté sentir frémir sa lyre''; Voir d'accord en accord l'harmonieux délire Couler avec le son et passer dans son sein ; Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu'on adore, Comme au souflle des vents les larmes de l'aurore Pleuvenl d'im calice trop plein ;

1. L'iinajîC est belle, sans être absolument juste : la gloire n"est pas une ombre, mais plutôt le rayon, le reflet que projette sur terre le génie qui a dérobé l'étincelle divine.

2. Objection du sens commun, do l'opinion vulgaire. « Puisque lu ne crois pas à la gloire, pourquoi écris-tu des vers et les livres-tu à l'admiration des autres'.' »

5. Ce sont là les fonctions les i)lus spirituelles de l'âme, et c'est riiabitude ([ue le poéle on a prise qui lui assure l'immortalité.

4 « Les pieds de la beauté », erpression d'une galanterie sin-amiéc qui détonne en un morceau si relevé.

Voir le regard plaintif de la vierge modeste Se tourner tristement vers la voûte céleste, Comme pour s'envoler avec le son qui fuit; Puis, retombant sur vous plein d'une chaste flamme, Sous ses cils abaissés laisser briller son âme, Comme un feu tremblant dans la nuit' ;

Voir passer sur son front l'ombre de sa pensée, La parole manquer à sa bouche oppressée, Et de ce long silence entendre enfin sortir Ce mot qui retentit jusque dans le ciel même, Ce mot, le mot des dieux et des hommes : « Je t'aime! » Voilà ce qui vaut un soupir.

Un soupir! un regret! inutile parole!

Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s'envole. Je vais où leur instinct emporte nos désirs^; Je vais où le regard voit Ijrilier l'osjjérance; Je vais où va le son qui de mon luth s'élance, Où sont allés tous mes soupirs!

Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres, La foi, cet œil de l'âme, a percé mes ténèbres; Son prophétique instinct m'a révélé mon sort. Aux champs de l'avenir combien de fois mon âme, S'élançant jusqu'au ciel sur des ailes de flamme, A-t-elle devancé la mort !

N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre ; Du poids d'un monument ne ciiargez pas mon ondjre : D'un pou de sable, hélas! je ne suis |>()int jaloux.

t. Voir un tableau de ce genre, présente comme réel, dimiVImniorlalilé (V. 9G et H[.\

Souvent, tu l'en souviens, dans cet heureux séjour.... 2. C'est riniuiorlalilé iirouvée j)ar nos aspiralions vers \'.\u-dclà.

I.;iisscz-moi seulement à peine assez d'espace l'our que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser ses deux genoux.

Souvent, dans le secret de l'ombre et du silence, Du gazon d'un cercueil la prière s'élance, Et trouve l'espérance à côté delà mort^ Le pied sur une tombe on tient moins à la terre : L'horizon est plus vaste, et l'âme, plus légère. Monte au ciel avec moins d'effort.

Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme. Ce luth qui n'a qu'un son pour répondre à mon âme' Celui des séraphins va frémir sous mes doigts. Bientôt, vivant comme eux d'un immortel délire, Je vais guider peut-être, aux accords de ma lyre, Des cieux suspendus à ma voix^.

Bien loi.... Mais de la Mort la main lourde et mucttû Vient (h' loucher la corde; eUe se brise, et jette In sou phiiutif et sourd dans le vague des airs. .Mon luth glacé* se tait.,.. Amis, prenez le vôtre, i"t que mon âme encor passe d'un monde à l'autre Au bruit de vos sacrés concerts!

1. L'image de la mort (qu'un cercueil nous rend présente) ramène en clM notre pensée à l'éternité, et nous invite à la prière et à l'adoralion. C'i'st la seule utilité ([ut; le poète trouve aux monuments funéraires que la vanité liuiiiaiMC entasse sur nos restes.

2. C'est-à-dire cette poésie humaine, parlée, verbale, ces vers et ces stroplies qui ne sont que des échos matériels et imparlaits des suhlimes émotions de l'àme; le « luth des séraphins » représente la poésie céleste, celle de l'àme délivrée et rendue à sa divine origine.

5. C'est l'idée des anciens Pythagoriciens et Platoniciens que les cieut obéissent, dans leur course, à des lois d'harmonie qui trouvent leur expression dans l'àme.

4. Image d'un goût douteu.x, qui ne serait pas supportable avijourd'imi.

I. Avertissement de Lamartine. — « Si la poésie n'est pas un vain assemblage de sons, elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine; elle emprunte à la musique celte qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée céleste, faute de pouvoir lui trouver un autre nom : parlant aux sens par la cadence des sons, et à l'âme par l'élévation et l'énergie du sens, elle saisit à la fois tout l'homme: elle le charme, le ravit, l'enivre; elle exalte en lui le principe divin; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus qu'humain qui l'a fait nommer la langue des dieux.

« C'est du moins la langue des philosojihes, si la philosophie est ce qu'elle doit être, le plus haut degré d'élévation donné à la pensée humaine, la raison divinisée. La métaphysique et la poésie sont donc sœurs, ou plutôt ne sont qu'une : l'une étant le beau idéal dans la pensée, l'autre le beau idéal dans l'expression. Pourquoi les séparer? pourquoi dessécher l'une et avilir l'autre? l'homme a-t-il trop de ses dons célestes pour s'en dépouiller à plaisir? a-l-il peur de donner trop d'énergie à son âme en réunissant ces deux puissances? Hélas! il retombera toujours assez tôt dans les formes et dans les pensées vulgaires. La sublime philosophie, la poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent interrompre trop rarement la triste monotonie des siècles : ce qui est beau dans tous les genres n'est pas de tous les jours ici-bas; c'est un éclair de cet autre monde où l'ànie s'élève quelquefois, mais où elle ne séjoui'ne pas.

« Ces réllexioiis nous semblent propres à excuser du moins l'auteur de ce fraqmenl d'avoir tenté de fondre ensemble la poésie et la métaphysique de ces belles doctrines du sage des sages. (Juoique ce morceau porte le nom de Socrate, on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée, et comme un avant-goût du christianisme près d'éclore : si un homme méritait sans doute

LA MORT DE SOCtîATE. 35

qu'on lui en supposât d'avance les sublimes inspirations, cet liomme était Socrate*.

(( 11 avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser; sa philosophie était toute religieuse; elle était humble, car il la sentait inspirée ; elle était douce, elle était tolérantv, elle était résignée; elle avait deviné l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme, plus encore, s'il faut en croire les commentateurs de Platon et quelc|ues mots étranges échappés de ces deux bouches sublimes. L'homme élait allé jusqu'où l'homme pouvait aller; il fallait une révélation pour lui faire franchir encore un pas immense. Socrate, lui, en sentait le besoin; il l'indiquait; il la préparait par ses discours, par sa vie et par sa mort. 11 était digne de l'entrevoir à ses derniers moments; en un mot, il élait inspii'é; il nous le dit, il nous le répète, et pourquoi refuserions-nous de croire sur parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité ? Y a-t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole de Socrate mourant ? Oui, sans doute, il était inspiré; il était un précurseur de cette révélation délinilive que Dieu préparait de temps en temps par des révélations partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous : elles descendent du ciel dans des cœurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins des temps. Il les semait çà et là ; il les répandait goutte à goutte, pour en donner seulement la connaissance et le désir, jusqu'au moment où il devait nous en rassasier avec plénitude.

« Indépendamment de la sublimité des doctrines qu'il annonçait, la mort de Socrate était un tableau digne des regards des hommes et du ciel ; il mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime de ses vertus, s'oflrant en holocauste pour la vérité : il pouvait se défendre, il pouvait se renier lui-même; il ne le voulut pas : c'eût été mentir au Dieu qui parlait en lui, et rien n'annonce ([u'un sentiment d'orgueil soit venu altérer la pureté, la beauté (le ce sublime dévouement. Ses paroles, rapportées par l'iaton, sont aussi simples à la fin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce grand moment de la mort ne donne à ses

i. Socrate (•4(39-401. avant J.-C), un des liommos les plus sages et les plus vertueux de rantiqiiité. D'abord sculpteur, il s'adonna ensuite à la iiliilosopliie et se i)roposa pour principal but de combattre les Sophislrs. Il avait adopté pour devise le précepte inscrit sur le temple de Delphes : « Connais-loi toi-même. » Il eut pour disciples Platon, Xénophon, tt inônie Alcibiade qui sut mal profiler de ses leçons.

ôG LAMARTINE.

expressions ni tension ni faiblesse; obéissant avec amour à la volonté des dieux, qu'il aime à reconnaître en tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours, si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain! Il continue avec ses amis le sujet de conversation commencé la veille ; il boit la ciguë comme un breuvage ordinaire ; il se couche pour mourir, comme il aurait l'ait pour dormir, tant il est sûr que les dieux sont là, avant, après, partout, et qu'il va se réveiller dans leur sein I

« Le poète n'a pas interrompu son chant par les détails assez connus du jugement, et par les longues dissertations de Socrate et de ses amis ; il n'a chanté que les dernières heures et les dernières paroles du philosophe, ou du moins les paroles qu'il lui suppose. Nous l'imiterons; nous nous contenterons de rappeler l'avant-scène aux lecteurs.

« Socrate, condamné à mourir pour ses opinions religieuses, attendait la mort depuis plusieurs jours; mais il ne devait boire la ciguë qu'au moment où le vaisseau envoyé tous les ans à Délos en l'honneur de Thésée serait de retour dans le port d'Athènes. C'est ce vaisseau que l'on nommait Théorie, et qu'on apercevait dans le lointain au moment où le poème commence. Le Servileitr des Onze était un esclave de ce tribunal, destiné au service des prisonniers en attendant l'exécution des sentences.

(( Ce fragment est imprimé comme il' a été écrit par l'auteur, dans une forme inusitée, par couplets d'inégale longueur ; après chaque couplet, nous avons placé un fleuron qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre transition, d'une pensée à une autre.

(( Nous nous servirons pour les notes, toutes tirées de Platon, de l'admirable traduction de IMaton par M. Cousin. Ce jeune philosophe, digne d'expliquer un pareil maître, pour faire rougir notre siècle de ses honteux et dégradants sophisines, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du spiritualisino, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse anti(pie dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il lui montre Socrate, et semble lui dire : « Voilà ce que tu es, et voilà ce que lu as été ! » Espérons qu'en achevant son bel ouvrage il la dégagera aussi des nuages dont Kaiil et quehpu's-uns de ses disciples l'ont enveloppée, et nous la fera apjjaraître enlin toute resplendissante de la pure lumière du cbristiaiiisme. »

II. La Mort de Sacrale, piihliée en septembre 1823, forme une suite naturelle aux P)r)?n"è)esJ/«//7(7</o?is ; c'est en quelque sorte la justification théorique du spiritualisme qui règne dans ces poèmes. « Le choix du sujet arrivait bien en son temps : composer un poème sur Socrate, c'était proclamer l'alliance entre l'idéal de la poésie nouvelle et l'efTorl de la métaphysique* renaissante. A ce même moment (comme Lamartine sent le besoin de le rappeler) un jeune et ardent philosophe, épris lui aussi de spiritualisme, en cherchait la source dans l'antiquité grecque : en traduisant et en commentant Platon, Victor Cousin- montrait l'antique origine des croyances dont la nouvelle génération avait soif; il faisait voir combien elles avaient paru nécessaires à l'esprit humain, dès qu'il avait appliqué à la connaissance du monde la réflexion philosophique. Le poète, porté par les aspirations de son âme vers les mêmes doctrines, était conduit naturellement à chanter en vers le premier martyr qui fût mort pour attester l'unité de Dieu et l'immortalité de l'àme^. »

Le poème est directement imité, et même, par endroits, traduit d'un des plus beaux et des plus célèbres dialogues de Platon *, le Phédon ^.

La doctrine exposée par Lamartine ne peut pourtant pas être

1. On appelle mélaplnjsiqite la partie de la philosophie qui traite des premiers principes et des premières causes (nature de la matière, de l'esprit, origine et destinée de l'âme, raison et but de l'univers, existence cl attributs de Dieu. etc.).

2. Victor Cousin [i7y'2-18G7), professeur de pliiiosopliie à la Sorbonne, puis membre du Conseil royal et ministre de l'Instruction publique, fut pendant plus de trente nns le chef tout-puissant de la pliilosophie ot'licielle. 11 a publié de nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont une traduction française des Dialogues de Platon, divers ouvrages sur l'Histoire de la p/iilosophic et un traité sur le Vrai, le Beau et le Dieu,

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