La Poe sic
LMRODUCTION. 17
... Son style impétueux souvent marche au hasard; Chez elle un beau désordre est lui effet de l'art.
J.-B. Rousseau ne pense point autrement, et Lamartine s'est souvenu de cette tradition, dans l'ode où il compare le poète saisi par l'inspiration à Ganyméde enlevé par l'aigle des cieux :
Ainsi quand tu fonds sur mon âme, Enlhousiasme, aifjle vainqueur, Au bruit de tes ailes de flamme.
Je frémis d'une sainte horreur :
Je me débats sous ta puissance.
Je luis, je crains que ta présence N'anéantisse un cœur mortel.
Connue un feu que la foudre allume, Qui ne s'éteint plus et consume Le bûcher, le temple et l'autel.
Muse, contemple ta victime....
A peine un reste d'existence A ma jeunesse e;t échappé.
Mon front que la pâleur efface Ne conserve plus que la trace De la foudre qui la frappé ! '
11 y a sans doute quelque hyperbole dans ce morceau, et de telles descriptions sont peu faites pour nous donner une idée exacte de ce qu'est le lyrisme^, .\ussi bien, dans les vers auxquels nous devons nous attacher dans la présente élude, Ven- Ihousiasinc désordonné n'a-t-il point de place. II faut trouver mieux.
i. Coiuparer le Mazeppa de V. Hugo.
Ainsi lorsqu'un mortel sur qui son Dieu s'étale S'est vu lié vivant sur ta croupe fatale.
Génie, arde it coursier.
En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu remportes Hors du monde réel dont tu brises les portes
Avec tes pieds d'acier!
2. Sur les causes qui ont amené au xix" siècle une recrudescence d'enthousiasme lyrique (la Résolution, l'épopée napoléonienne, la rénovation sociale et intellectuelle, etc.), voyez le chapitre consacré à la poésie lyrique dans le beau livre de M. Paul Albert, la Poésie.
Dans la Préface des Médilalions, Lamarliiie, recliercliant ce que pourra être la poésie au six' siècle, dont il pouvait espérer de donner lui-même la formule et le modèle, écrivait : (« Elle ne sera plus épique ni dramatique : elle sera de la raison chanUe. Elle sera philosophique, religieuse, pohtique, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser. Elle sera intime surtout, personnelle, méditative et grave; non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sincère, des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l'âme. Ce sera l'homme lui-même et non plus son image, l'homme sincère et tout entier'. »
Voilà la définition la plus large et la plus philosophique que l'on puisse donner de la poésie lyrique. Certes une telle tâche est bien faite pour exciter cet « enthousiasme » qui parait, aux critiques superficiels, l'essence même du lyrisme et qui n'est rien si on le sépare de ses sources naturelles; certes aussi « c'est à communiquer les sentiments exaltés de l'amour et de la religion* » que la poésie ainsi entendue doit s'employer tout entière; mais ce qui nous frappe surtout dans cette analyse c'est que l'élément fondamental en est la sincérité d'âme, l'émotion profonde et souvent poignante de la conscience en présence du mystère de notre être. « Le xix° siècle, dit encore M. Paul Albert, a créé un lyrisme nouveau, la poésie individuelle la plus vibrante, la plus passionnée, la plus délicieusement caressante. Plus d'épopées artificielles, plus de poèmes didactiques ou descriptifs, vains jeux de mots, tours de force puérils, mais le Moi humain vibrant, et la nature associée aux orages du cœur. »
Nul ne pouvait mieux réaliser cet idéal que celui qui a pu dire, sans prcLeniion, de ses propres œuvres : « Voilà les pages de ma vie intérieure, inspirées tantôt parla tristesse et tantôt par la joie, par la solitude et par le monde, dans mes heures do sécheresse ou d'enthousiasme, de prière ou d'aridité » ; que celui qui, invité à s'expliquer sur le sens du mot Harmonies, répondait' :
1. Voyez égalemont, sur le rôle et la desliiiéc de la poésie au dlxncuvicinc siècle, la Préface de C.roniwc/l et la Préface des Contemplations de V. Iliip:o.