‹ Le poète mourantChapitre 9 sur 16 · NOTICE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

NOTICE GÉNÉRALE

I. Les trois pièces qui sont présentées ici, et qu'une évidente intention a rapprochées, contiennent ce qu'on pourrait appeler la doctrine de Lamartine sur la destinée de l'âme, si ce terme ne risquait de paraître trop précis, trop sec et trop rigoureux, quand il s'agit d'un poète qui fait profession de sacrifier la raison au sentiment. Au moins peut-on dire que nulle part le « chantre d'Elvire )) n'a exprimé avec plus de clarté et de force qu'ici la foi qui servait de base à sa pensée.

L'ordre chronologique de ces poèmes est l'inverse de celui qu'indique le programme universitaire : Vlmmorlalité, presque contemporaine du Lac, remonte à 1817 et prend place parmi les plus anciennes pièces des Premières Méditations ; la Mort de Socrate, publiée en septembre 1823, n'est antérieure que de peu de jours aux Secondes Méditations ; enfin le Poète mourant, qui date de 1825, correspond encore à une autre influence sentimentale et traduit une inspiration moins enthousiaste et moins jeune.

On comprend pourtant que le souci de l'exposition ait conseillé le renversement de cet ordre. Vlminortalité est le plus éloquent et le plus complet de tous les plaidoyers que Lamartine a tentés en faveur de la survivance de l'âme; le Poêle mourant paraît froid et vague si on le lit au sortir de cette ardente invocation. Pour l'efl'et à produire sur l'esprit du lecteur, dans l'intérêt de la gloire du poète aussi bien que de la cause qu'il défend, il vaut mieux san» doute couronner l'espèce de démonstration qu'il a entreprise, par le morceau d'art qui en est le chef-d'œuvre incontesté.

II. La spiritualité est le fond du génie comme de l'âme et du caractère de Lamartine. Dans une étude qui est à beaucoup d'égards une sorle de chef-d'œuvre, .M. Charles de Pomairols s'est appliqué à faiie ressortir l'harmonie qui unit, dan« ce sens, toutes les

expressions de la personnalité du poète' : « Sa figure même n'indiquait-elle pas la prédominance du pur esprit? qu'on se rappel!^ cette noble et maigre stature, ce profil qui semble sec, ce corps sans chair, cette substance légère d'un être de haut vol. C'est W le vêtement d'une intelligence idéale autant que l'appareil d'uni fine sensibilité. Comment s'étonner que la matière tienne un^ place si effacée dans la poésie lamartinienne?... Cette poési.î gardera toujours quelque chose de dépouillé, de translucide, et ne déploiera que des ornements sans épaisseur au travers desquels on apercevra l'idée ; la sensibilité ne naîtra jamais de la sensation, et pas davantage elle n'y conduira.... On n'y rencontrera pas cette possessioti par les images qui semble introduire le jeu des organes matériels dans le travail de l'esprit.... Son esprit se montre comme l'héritier d'une ancienne tradition, esprit de civilisé ennobli, affaibli, si l'on veut, par une longue culture, avec cette atténuation de la matière, ce dégagement hors des causes physiques, qui distingue toutes les sortes d'aristocratie. » Par ces remarques on est fatalement conduit à comparer Lamartine à V. Uugo. Tandis que l'imagination de ce dernier peut être à bon droit qualifiée de matérielle, tant elle est obsédée par le relief, par la forme saillante et résistante des choses-, Lamartine choisit spontanément, pour en composer ses(àinages\

Tout ce qui monte au jour, ou (lotie, ou voie, ou plane,

le cygne, l'ange, la plume, le rayon, parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plait à retrouver au dehors les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence que l'àme implique.

III. Cette « spiritualité naturelle » devait nécessairement conduire le poète au s/^fn/Ma/isme, c'est-à-dire à la doctrine qui l'ait reposer toute la philosophie sur l'affirmation de l'àme immortelle et de Dieu. La religion chrétienne, à laquelle Lamartine demeurait attaché, d'esprit et de cœur, depuis sa pieuse enfance, eût suffi sans doute à protéger chez lui ces nobles croyances contre l'at-

1. Ch. de Pomairols, Lamartine. Étude de psychologie et de morale, p. 51 etsq. (la philosophie de Lamartine), pp. 105ct sq. (la spirilualité), p. 115 (comparaison avec V. Hugo).

2. Voir L. Mabilleau, V. Hugo (collection des grands écrivains, Haclietlc, 1895). Deuxième partie, ch. ii et m : Le génie de V. Hugo; le Monde imaginaire de V. Hugo.

teinte du scepticisme qui avait semblé les mettre en péril vers la lin du xviii" siècle ; mais celles-ci même avaient encore de profondes racines dans sa pensée. Ce serait une erreur de croire que Lamartine n'est spiritunliste que par la seule grâce de la foi : il cherche toujours à raisonner sa conviction, ou, tout au moins, à l'établir sur des considérations humaines. D'une part, en effet, il ose invoquer le secours de la sagesse antique, de la sagesse païenne; il emprunte à Platon les arguments que la raison, livrée à elle-même, a su trouver pour justifier l'espérance de survie, enracinée au cœur de l'homme. D'autre part, s'il reconnaît la nécessité de joindre à ces essais de démonstration logique ou métaphysique des preuves tirées d'une source plus intime, plus mystérieuse, des preuves de senlivient, ce n'est pas des croyances reli^rieuses qu'il songe à tirer ces dernières, mais des émotions i profondes où l'âme se révèle à elle-même sa propre nature, de i l'enthousiasme, de l'amour.

La distinction est à noter : dans les trois pièces qui sont reproduites ici, le grand poète chrétien, sans que son inspiration cesse un seul instant d'être religieuse, fait appel, pour prouver la spiritualité et l'immortalité de l'âme, à des sentiments étrangers à la piété : ici c'est l'élan de la poésie, là l'extase de l'amour qui prouvent notre céleste origine.

Le raisonnement en peut paraître moins concluant; il n'est pas possible de nier qu'il n'en soit plus original.

IV. Il en résulte encore une particularité de doctrine qu'on n'a peut-être pas assez remarquée : la spiritualité et l'immorlalilé ainsi conçues ne s'appliquent pas également à tous : l'âme ne se dégage et ne survit réellement que chez ceux qui ont su l'élever et l'ennoblir par le souci constant de l'idéal.

La Mort de Sacrale présente cette théorie, très platonicienne d'esprit, sous la forme la plus précise et la plus complète, mais elle est implicitement contenue dans les autres pièces, même dans lliiunorlaUlé, qui date d'une épo(iue antérieure aux travaux de Victor Cousin et aux lectures philosophiques de Lamartine. On peut donc croire qu'elle représente la pensée profonde du poète, sa conception personnelle de l'immortalité clairement formulée en ces vers :

— Mais quoi ! suffit-il donc de mourir pour revivre 7

— Non : il faut que des sens iiotie âme se délivre,

De ses penchants morlcls triomphe avec effort;

Que notre vie enfln «oit une lonprue mort....

Ils iront, d'un seul trait, du tombeau dans les cieux.

Joindre, où la mort n'est plus, les héros et les dieux,

Ceux qui, vainqueurs des sens pendant leur courte vie.

Ont soumis à l'esprit la matière asservie..,.

Mais ceux qui, chérissant la chair autant que l'âme.

De l'esprit et des sens ont resserré la irame....

Ces mânes imparfaits ne sont pas délivrés

De ces coupables nœuds qu'eux-mêmes ont serrés...

Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,

Leur vil poids, loin des dieux, la relient à jamais. »

(Mort de Socrate.)

En deux mots : l'homme n'est immortel qu'autant qu'il mérile de l'être'. Tel est le système auquel se rattachent toutes les idées de Lamartine sur l'essence et la destinée de l'âme, dans ses rapports avec le monde et avec Dieu.

Il reste à examiner séparément les trois poèmes, d'origine, de date et d'inspiration difl'érentes, oii nous devons en cherclier l'expression.

1. A comparer cette boutade bien connue de M. lienan: « Je ne vois pas de raison pour qu'un Papou soit immortel i.

LE POÈTE MOURANT (^82o)

I. Avertissement de Lamartdïe. — « A l'âge de seize ans, j'avais lu dans le poète anglais Pope Irois strophes qui m'étaient restées depuis dans le souvenir, et que j'avais essayé de traduire en vers, avec l'aide de mon maître de langue.

0 En 1825, étant allé à Lyon pour consulter, sur des langueurs dont j'étais atteint, un des fameux médecins que cette ville possède toujours comme Genève ou Bologne, et croyant que j'étais condamné à mourir jeune, j'éprouvai la même mélancolie, et je retrouvai en moi les mêmes images que Pope avait rêvées, et qu'il avait essayé de peindre.

« J'étais seul dans une chambre d'auLerge dont les fenêtres ouvraient sur la Saône lente, terne et voilée de brumes, sous la sombre colline de Fourvières, au sommet de laquelle s'élèvent les premiers temples du christianisme dans les Gaules. La religion de ma mère et de mon enfance se présentait dans ces années-là à ma tristesse avec toutes les tendresses du berceau, avec toutes les perspectives dont elle a embelli l'autre côté de la tombe- J'écrivais ces strophes avec les larmes du souvenir et de l'espérance.

(( Le soir, je les portais à mon ami M. de Virieu, qui résidait alors dans le voisinage de Lyon. Il était lui-même malade. Je m'assis près de son lit, aux derniers rayons du soleil sur ses rideaux, et je lui lus les strophes, échos tristes mais sereins de deux vies qui Unissent. Je vis, aux larmes de mon ami, que ces vers venaient du cœur, puisqu'ils y reproduisaient une si vive impression. Je les laissai à Virieu qui me les rendit quelques mois après pour l'impression. «

II. L'année que le poète dénonce ici comme une époque d'inquiétude et de mélancolie parait cependant lui avoir été fertile en satisfactions de toutes sortes. Trois ans auparavant (1822) il avait obtenu un congé diplomatique et était venu s'installer à Màcon ; en 1825, il est décoré et nommé secrétaire d'ambassade

à Florence : il écrit ChUde-Uarold dont six mille exemplnires sont vendus en deux jours, et le Chant du Sacre; avant de se rendre à son poste, il reçoit à Saint-Point la visite de Victor Hugo et de Charles Nodier; enfin, au mois d'octobre, il retrouve sa chère Italie, la pairie de son imagination*.

Il y a sans doute plus de liction poétique que de sincère détachement dans la lyrique résignation qui anime ses vers. Lamartine n'était pas et ne pouvait pas se cioire « mourant » : sa pensée s'est arrêtée, comme il l'avoue du reste, à un ressouvenir purement littéraire, (quelques strophes de Pope), qu'il a rajeuni et vivifié par un sentiment personnel et profond de la spiritualité. Ce qu'il y a d'original dans celte pièce, c'est le lien qui s'y trouve établi entre la poésie et l'inirnorlalité, — la poésie étant la fonction la plus idéale de l'àme, et l'immortalité étant la récompense de la vie idéalisée.

111. La composition du poème n'est ni très rigoureuse ni très nette. On peut cependant résumer ainsi la marche de la pensée :

— Dans quel esprit le poète doit-il attendre la mort? Il a, pour bien mourir, une raison de plus que les autres : sa nature le pousse à « chanter », c'est-à-dire à élever son âme au-dessus des soucis de la terre, à croire et à espérer :

C'est un présage heureux donné par mon génie !

Le poète sait, mieux que personne, que tout ce que l'homme laisse ici-bas ne vaut pas d'être pleuré. S'il « chante )>, ce n'est pas pour la gloire, qui n'est que vanité : c'est par instinct de nature, comme l'oiseau. Cet instinct même, cette nature particulière lui assurent l'immortalité, car il n'a pas pris racine sur terre; il tend déjà vers les cieux par ses aspirations et ses rêves. Tout son être se spiritualise, se sublime au moment de la mort. Il s'en va là « où sont allés déjà tous ses soupirs ».

Il peut donc briser sa lyre terrestre :

Le luth des séraphins va frémir sous ses doigts. Amis, chantez, pour que son âme passe d'un monde à l'autre Au hruit de ses sacrés concerts.

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