Le poète Primat
Il n'est peut-être pas un poète latin du moyen-âge sur lequel les chroniqueurs nous aient transmis autant de renseignements que sur Primat. Il n'en est cependant pas dont la vie soit entourée de plus d'obscurité. Quel était le véritable nom de cet auteur? A quelle époque a-t-il vécu ? Quelles écoles a-t-il fréquentées ? Voilà tout autant de questions qui s'agiteut depuis un certain nombre d'années, sans qu'on y ait encore apporté des réponses satisfaisantes. Je n'ai pas la prétention d'éclairer complètement ce point d'histoire littéraire. Je veux simplement produirjp un témoignage nouveau, qui circonscrira les données du problème, et pourra en préparer la solution.
Frère Salimbene de Parme, dans un passage de sa chronique composé en 1283, après avoir parlé de plusieurs dominicains et de plusieurs cordeliers qui faisaient beaucoup de bruit en Italie vers l'année 1233, continue son récit dans les termes suivants ^ :
« A cette époque vécut Primat, chanoine de Cologne, grand » truand et grand farceur, et surtout grand versificateur et grand » improvisateur. S'il avait tourné son cœur à l'amour de Dieu, il » aurait tenu une grande place dans les lettres divines, et se serait » rendu très-utile à l'Eglise de Dieu. J'en ai vu l'Apocalypse^ et » beaucoup d'autres productions. Un jour que son archevêque » l'avait mené aux champs, non pour méditer, mais pour se pro-
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Sxtrait de la Bibliothèque de l'Kooàà des Chartes, 16 7 0.
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>•> mener, il remarqua une paire de bœufs robustes et en parfait » état, qui labouraient un champ de l'archevêque. Le prélat dit » alors à son compagnon : « Je te donnerai ces bêtes si tu fais » des vers sur elles avant qu'elles nous aient rejoint, au retour » du sillon. — Est-ce sérieux, demanda Primat? — Très-sérieux, » répondit l'archevêque. — Et sur le champ le poëte déclama ces » deux vers léonins :
Indigeo hobus ad rura colenda duobus. Pontificis munus, veniat bos unus et unus.
» Une autre fois qu'il était à la cour romaine et qu'il voulait » envoyer un présent à un cardinal, il commanda douze pains » remarquables par la taille, la forme et surtout la blancheur de » la pâte. I^a boulangère en ayant dérobé un, Primat envoya les » onze qui restaient, avec un billet ainsi conçu :
Ne spernas munus, si desit apostolus unus. Ut verbis ludam, rapuit fornaria Judam.
Suivent plusieurs anecdotes, après lesquelles frère Salimbene rapporte tout au long une pièce rhythmique que Primat avait composée quand son archevêque lui reprochait de s'adonner à l'amour, au jeu et à la boisson. On y remarque un passage d'après lequel il faut admettre que l'auteur était à Pavie, ou du moins qu'il y avait séjourné : « Qui peut être au milieu du feu, dit-il, » sans être brûlé par le feu ? Qui resterait chaste en demeurant à » Pavie, au milieu des pièges que Vénus y tend à la jeunesse ? » Aujourd'hui mettez Hippolyte à Pavie ; demain cène sera plus » Hippolyte. » Un peu plus loin, le poëte implore l'indulgence de son prélat. « Elu de Cologne, s'écrie-t-il, épargne un pénitent. » Impose une pénitence au pécheur qui confesse sa faute. Je me » soumettrai à ta décision. »
Ce qui ressort le plus nettement du récit de frère Salimbene, c'est que, pour le chroniqueur italien. Primat était un chanoine de Cologne, qui avait vécu vers l'année 1233, qui avait étudié à Pavie et qui avait fréquenté la cour de Rome. Attachons-nous, pour le moment, à une seule de ces circonstances, l'indication chronologique. La date de 1233, énoncée par frère Salimbene, est évidemment inadmissible. En effet, Thomas de Capoue, dans une compilation qui remonte au commencement du XlIP siècle, cite
Primat comme offrant les meilleurs modèles de composition rhythmique ^ La place qu'il lui assigne, à côté de Cassiodore et de Virgile, ne permet guère de supposer que Thomas de Capoue l'ait considéré comme un contemporain. Son témoignage nous autorise à classer Primat parmi les auteurs du XIF siècle. C'est du reste ce que dit formellement le chroniqueur italien FrancescoPippino, qui nous atteste la grande vogue dont jouissait Primat vers l'année 1185.
« C'est, dit-il ^, sous l'empire de Frédéric P'' et le pontificat » de Lucius III, qu'on place généralement la vie de l'excellent » versificateur Primat. Son talent consistait à improviser des » vers d'une exquise élégance, qui lui ont valu une place d'élite » parmi les autres versificateurs. Il a laissé des ouvrages mer- » veilleux. Le trait suivant montre qu'il était contemporain de » Lucius III. Ce pape étant venu en France, Primat, qui était » chanoine d'Orléans, lui demanda un bénéfice, et comme » sa demande ne fut point prise en considération, il se vengea » par cette épigramme :
Lucius est piscis, rex et tyrannus aquarum,
A quo discordât Lucius iste parum.
Dévorât hic homines, hic piscibus insidiatur;
Esurit hic semper, hic aliquando satur.
Amborum vitam si lanx œquata levaret,
Plus rationis habet qui ratione caret'.
Cette épigramme dut avoir un certain succès : car elle n'a pas seulement été conservée par le chroniqueur italien ; elle se trouve encore, mais sans nom d'auteur, dans un manuscrit du Mont- Saint-Michel, aujourd'hui déposé à la bibliothèque d'Avranches ^.
1. « Dictaminum... tria sunt gênera a veleribus diffinila. .., prosaicum, ut » Cassiodori. melricum, ut VirgiHi, rilhmicum, ut Primalis. » Thomas de Capoue, cité par M. Thurot, dans Notices et extraits des manuscrits, XXII, ii, 418, note 2.
2. Francisci Pippini chronicon, ï, xlvii, dans Muralori, IX, 628. J'ai inséré le texte orignal, dont je devais l'indication à M. de Mas Latrie, à la fin de mon travail sur les écoles d'Orléans, dans V Annuaire bulletin de la Société de l'Histoire de France, année 1869, p. 153.
3. Ces vers sont rapportés par Francesco Pippino au chapitre XI du livre I de sa chronique (Muratori, IX, 597). C'est par erreur que dans l'édilion de Muratori le dernier vers se termine par les mots : « quam ratione caret. »
4. Ms. n° 28. La description détaillée de ce volume se trouvera aux pages
Francesco Pippino parle ensuite d'une discussion qui s'éleva dans la cour romaine, sur le mérite respectif de Primat et d'un de ses émules. Pour la terminer, le collège des cardinaux ouvrit un concours sur ce programme : Résimier dans la plus courte pièce de vers V ancien et le nouveau Testament . Primat sortit vainqueur de l'épreuve, avec ce distique :
Quos anguis tristi virus mulcedine pavit, Hos sanguis Ghristi mirus dulcedine lavit.
Francesco Pippino, qui n'est pas antérieur au XIY^ siècle, ne mérite pas toujours une grande confiance, et il ne faudrait pas prendre à la lettre tous les détails qu'il donne sur Primat. Par exemple, il est tout à fait faux que le pape Lucius III soit jamais venu en France. Mais on n'en doit pas moins remarquer que les traditions suivies par Pippino font de Primat un poète de la seconde ruoitié du XIP siècle, et qu'ainsi elles cadrent bien avec l'opinion émise par Thomas deCapoue au commencement du XIIP.
Avec Thomas de Capoue et Francesco Pippino, nous sommes déjà loin des indications chronologiques consignées dans l'ouvrage de frère Salimbene ; mais il nous faut encore remonter plus haut, et, cette fois, c'est un chroniqueur français qui nous servira de guide.
Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, au milieu du XIP siècle, une chronique qui, pour avoir eu les honneurs de plusieurs éditions, n'en est pas moins encore très-mal connue. Dom Edmond Martène la publia en 1729, dans son Amplissima collectio ^ d'après un manuscrit de Colbert, qui forme aujourd'hui à la Bibliothèque impériale le n° 5014 du fonds latin. Douze ans plus tard, Muratori fit entrer la même chronique dans les Antiquitates italicœ medii œvi ^ ; il reproduisit un manuscrit du Yatitan, qui venait de la Bibliothèque d'Alexandre Petau ^.
442 et 443 du tome IV (actuellement sous presse) du Catalogue des manuscrits des bibliothèques des départements.