IV
3. Muratori dit que ce ms. est indiqué comme il suit dans un catalogue des mss. de la reine de Suède : « N" 166, Ricliardi Pictaviensis, monachi Clu- » niacensis, chronica ab exordio mundi usque ad annum 1161. Brevis » chronica pontificum a Divo Petro usque ad Hadrianum quartum. Traclatus » quidam Hugonis a Sanclo Victore. » C'est le ms. qui figure avec le n" 268
Enfin, en 1781, les continuateurs de Dom Bouquet insérèrent dans le tome XII du Recueil des historiens la partie la plus intéressante de l'ouvrage de Richard de Poitiers ; pour cette nouvelle édition, ils mirent à profit l'édition de Martène, celle de Muratori et une copie trouvée dans les papiers de Mabillon. Ainsi, les éditeurs qui ont jusqu'à présent travaillé sur la chronique de Richard de Poitiers, ont employé trois manuscrits : un manuscrit de Golbert, un manuscrit de Petau, et un manuscrit découvert par Mabillon. Il existe de la même chronique plusieurs autres textes anciens qui ne paraissent pas encore avoir été colla tiennes : par exemple, le manuscrit 575 de Berne, dont Sinner ^ a donné une bonne notice en 1770, et un second manuscrit de Petau, qui est peut-être au Vatican ^, et dont nous avons à Paris, dans le manuscrit latin 17556 de la Bibliothèque impériale (fol. 485-500), une copie partielle faite par André Du Chesne. Ce second manuscrit de Petau est celui qui semble contenir le texte le plus complet de la chronique de Richard de Poitiers. C'est là que j'ai remarqué, sous la date de 1142, une très-curieuse mention de Primat.
Le chroniqueur, après avoir enregistré la mort de Pierre Abélard et celle de Foulques, roi de Jérusalem, poursuit en ces termes : « Dans ce même temps brillait à Paris un écolier nommé Hugues, » et que ses condisciples avaient surnommé Primat. C'était un » personnage d'une assez basse condition, et d'un extérieur dis- » gracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il se » fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plai-
(lans le catalogue des mss. de la reine de Suède, publié par Montfaucon {Bibliotheca Ubliothecarum, I, 20, col. 2), et aussi avec le n° 44 dans le catalogue des mss. du cardinal Ottoboni, publié par Montfaucon iihid., 184, col. 2).
1. Catalogus codicum mss. hihlioihecx Bernensis, II, 601-609.
2. Le second ms. de Petau, d'après lequel André Du Chesne a fait sa copie, est probablement celui que le catalogue des mss. de la reine de Suède, publié par Montfaucon {Bibliotheca bibliothecarum, I, 17, col. 2), mentionne en ces termes, sous le n" 163 : « Ricardi, monachi Cluniacensis, chronica. » Garziae, Toletani canonici, tractatus de reliquiis martyrum Albini atque » Rufini, cui adjunguntur in calce constitutiones quaedam, gallice. » Ce ms. est indiqué comme il suit dans les notes de La Porte du Theil (collection Moreau, 1266, fol. 152) : « Fonds de la reine de Suède, n° 1911. Richardi, » monachi Cluniacensis, chronicon. Deus. fol. I. — Parisiensis curiae seu » parlamenti constitutiones, gallice. Ce sont. fol. 104. — Cod. ex membranis. » Folio. »
» sant et comme littérateur. Son talent d'improvisateur était cé- » lèbre, et, comme exemple, on citait les vers qu'il composa pour » se moquer d'un prélat qui lui avait donné un mauvais man- » teau ^ : il était impossible de les entendre sans éclater de rire. »
Richard de Poitiers termine son article par le texte même de ces vers, "qui sont intitulés : De Hugone lo Primat Auréliacensi. La copie de Du Cliesne porte bien Aureliacensi, mais nous verrons dans un instant que la véritable leçon doit être Aurelianensi.
Richard de Poitiers vivait du temps de Pierre-le-Vénérable ^. Sa chronique s'arrête à l'année 1153 dans un manuscrit ; à l'année 1161 dans deux ou trois autres ; et à l'année 1171 dans celui que je viens de citer. Voilà donc un témoignage authentique, consigné par écrit au milieu du XIP siècle, d'où il résulte que la renommée de Primat était dès lors parfaitement étabhe. C'est donc au plus tard dans la première moitié du XIP siècle qu'il faut placer la vie de Primat.
Cette notion si importante n'est pas la seule à tirer du passage de Richard de Poitiers. Nous y voyons que le poète, si fameux par ses vers et ses plaisanteries, avait reçu de ses camarades le sobriquet de Primat, mais que son véritable nom était Hugues. Richard de Poitiers est d'ordinaire si bien informé, que nous devons accepter sa déclaration sans la moindre hésitation, d'autant plus qu'elle se trouve confirmée par un texte contemporain.
Sur un feuillet qui fait partie du manuscrit latin 152 de la Bibliothèque impériale, ime main du XIF siècle a tracé deux vers composés par Hugues Primat, à qui le prieur de Saint-Martindes-Ghamps avait fait boire de mauvais vin,
1. Le manteau de Primat était célèbre dans les écoles. La compilation renfermée dans un ms. de Tours, dont j'ai rendu compte dans la Bibliothèque de rÉcole des chartes (6« série, IV, 598-607), renferme un distique relatif à une vieille pelisse dont on avait fait cadeau à Primat :
Res est archana de pellicea veterana Cujus germana turris fuit Aureliana.
2. Voyez les deux articles consacrés à Richard de Poitiers dans VHisioire littéraire de la France, XII, 478-480, et XIII, 530-536. — On lit dans la Chronique de Cluny, composée à la fin du xv^ siècle par Franciscus de Rivo : c< Eodem tempore floruit Richardus, monachus Cluniaeensis, origine Pictavensis, » qui magnus historiographus sacrae scripturae fuit. Scripsil enim ab Adam » chronica usque ad tempora Frederici. » Bibliotheca Cluniaeensis , 594 et 1652.
Hugo Primas priori de Campis Sangti Martini.
Hoc vinum putre quia putri putruit utre Non sapor est ori, sit gracia nuila priori *.
Je considère donc comme démontré que notre poète a vécu au plus tard dans la première moitié du Xir siècle, qu'il s'appelait Hugues^ et qu'il avait reçu de ses camarades le surnom de Primat, sous lequel il est généralement connu.
En dehors de ces points, je ne vois rien de certain sur la vie de Primat. De très-bonne heure ce poète devint un personnage légendaire, à qui les étudiants faisaient honneur de tous les bons mots qui se répétaient dans les écoles, et des poésies goliardiques qui obtenaient le plus de succès. Les traditions se modifiaient et se développaient suivant les temps et suivant les pays. Au dire de Richard de Poitiers et de Boccace, Paris aurait été le théâtre des exploits de Primat. Frère Salimbene en fait un chanoine de Cologne, qui aurait étudié à Pavie et fréquenté la cour de Rome. Francesco Pippino nous le montre également au milieu des cardinaux, mais il le qualifie de chanoine d'Orléans. C'est également à Orléans que se passe une des anecdotes consignées dans un manuscrit de la BibHothèque de Tours ^, et dont Primat est le héros ; Richard de Fournival, mentionnant un poème de Primat, donne à cet auteur le surnom d'Orléanais^; enfin, le trouvère Henri d'Andeli, dsnisldi Bataille des sept arts, met l'arrièreban de l'armée de Grammaire sous les ordres du Primat d'Or- LiENS '^, expression qui nous autorise à rétablir les mots : de HuGONE Lo Primat Aurelianensi en tête des vers rapportés par Richard de Poitiers.
De tous ces textes faudrait-il conclure que Paris, Orléans, Cologne, Pavie et Rome ont droit de revendiquer pour leurs annales littéraires une portion de la vie de Primat ? Assurément non.
1. J'ai déjà eu l'occasion de citer ce distique dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 6^ série, IV, 607. Il avait été signalé une première fois par les auteurs du Nouveau traité de diplomatique, III, 39, note.
2. Voyez le texte rapporté dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 6' série, IV, 605, note 4.
3. « Phrygii Daretis Yliados historia prosaice, deinde metrice. Item Meonii )) Homeri libellus Yliados, et versus Primatis Aurelianensis de eodem. lu » uno volumine, cujus signum est littera N. » Biblionomia, g 110.