XXYI, RUE DE CONDÉ, XXVI
ci Henri Bremond
M"* Porlapla, la face pareille à une loniate à point, la gorge égaie à deux melons niùiissant depuis quarante années, j'en passe treize, vous est présentée au seuil de sa maison.
Déesse des moissons tardives et du cellier d'automne, elle lient un épi de maïs et un trousseau de clefs dans une main. De Tauire main, elle s'est fait une muselière pour arrêter au passage la bruine de trois élernuements. Ses doigts sont humides, et
elle pense les purifier en les essuyant à une rose qui a fleuri le long- du mur. Elle s'adresse à son domestique Lorion :
— Le rat est revenu hier avant souper. Je lui avais préparé deux tartines d'arsenic vert. Le croiriez-vous, Lorion? Quand je suis allée me coucher, vers onze heures, j'ai retrouvé les tartines non plus où je les avais placées, l'une sous l'armoire, l'autre sous la toilette, mais à plat sur l'oreiller, le poison juste à l'endroit où je pose mon visage. Les rats nous narguent, vous le voyez, Lorion.
— Il faudra, remarque Lorion qui ne tient aucun cas de ce que lui raconte M"« Portapla, faire brûler deux mèches de soufre dans la barrique, parce qu'elle continue à puer, le vin s'y aig^rirait.
— Que me dites-vous, Lorion?
Ayant ainsi parlé, M"^ Portapla, qui ne prête pas une seconde de plus attention au
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sag"e avertissement de son valet, tourne les talons, rentre dans son ombreux salon, se met en face de la glace, et, tenant en guise d'aigrette d'or l'épi de maïs au-dessus de son front, se sourit à elie-mômc.
jyjiie Portapla est tracassée par beaucoup de rêves qui sont comme autant de pièces de théâtre, séparées les unes des autres par un brusque réveil en sursaut avec sensation d'étrang-Iement.
Je rapporterai l'un des song-es de M"*' Portapla :
Elle croyait être dans son jardin. Au milieu se dressait, comme un épouvantail, le g-endarme Prébœuf, dont la culotte bleue prenait racine. Un démon survenait, mais elle n'était pas sûre que ce ne fût pas un
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angfe, qui considérait le puits avec sa belle ferronnerie à l'extérieur, cl, à l'intérieur, ses foug:ères et son cercle d'azur. Prébœuf s'animait soudain, faisait peur aux oiseaux. Il était tel que dans la réalité : l'ensemble de sa personne, comme son nom, évoquait un poil de vache. De figure, il ressemblait à un' sou du second empire, du côté qui n'est pas l'aigle.
Il était célibataire.
Il se rapprochait de M"« Portapla qui défaillait dans son sommeil el à qui l'ange ou le démon cria :
— Méfie-toi du tournesol et du poète Rustique! Demande aide et protection à ce Prébœuf qui est là là là là là là.
Mais le sixième «là » devint une boule de nerfs dans la gorge de la dormeuse qui s'éveilla en poussant un cri.
Ces cauchemars, qu'elle attribue à la crise d'âgée, persistant, M"® Portapla se décide à aller trouver le pharmacien Dorothée, plutôt que de passer par les Fourches Gaudines du docteur Sébillot qui, à chaque fois qu'elle le consulte, lui décoche la même plaisanterie, allusion à ce qu'elle ne s'est point mariée :
— Voilà ce que c'est, mademoiselle, que d'en agir comme le héron de la fable :
«... // ne vit plus aucun poisson; Il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon... »
— Tink I
C'est le timbre de la porte.
A droite, en entrant, la boule bleue; à gauche, la boule rouge. Au beau milieu du plafond un ai/fle empaillé étend ses ailes et, à son bec crochu, il semble qu'une g^oulte pende toujours comme du nez de certains vieillards.
Uien n'est plus pâle que la barbe rare et jaune de M. Dorothée, si ce n'est sa voix. D'ailleurs, toute sa personne fait silence. On dirait qu'il est embaumé par les drogues que l'on respire autour de lui
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et que, seuls, ses mânes glissent le long* des bocaux. S'il parle, il faut, pour l'entendre, ne pas respirer, et n'est-on bien sûr encore que son lang-ag-e lui appartienne qu'en voyant sa denture aurifiée s'allumer et s'éteindre entre deux syllabes. Il a l'air d'un serpent à lunettes, car son nez, entre des besicles qui encadrent ses yeux vairons, est long- et pointu comme une lang-ue d'ophidien; ses oreilles sont décollées.
Quoique assez jeune, quarante ans, il coiffe une calotte de velours, non point cylindrique, mais hémisphérique; sa blouse cache un complet citrouille, à damier noir, dont le gilet est traversé par une chaîne de montre où se balance une petite breloque.
— Monsieur Dorothée, dit M"« Portapla, je vous salue bien. J'ai des étouffements.
Avec des mains chirurgicales, qui res-
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semblent à des pinces d'écrevisse, le potard, qui reste muet, achève de recouvrir d'un papier, dont ensuite il cisaille les bords, le eroulot d'une fiole. Puis il regarde, d'un air absent, sa cliente. Après trois bonnes minutes d'attente, il se décide:
— Vous prennent-ils le jour ou la nuit? -Qui?
— Eh bien 1 les étouflFements...
— La nuit, monsieur Dorothée, quand je vais m'endormir; c'est comme une boule qui me remonte du nombril au gosier.
Le front de l'apothicaire se ride et penche comme sous le poids d'un monde.
— Asseyez-vous un moment, mademoiselle.
On voit M. Dorothée aller et venir, peser sur sa balance hystérique un ingrédient, le mettre au pilon, l'introduire dans un moule d'où il retire des pilules qu'il arrondit, puis qu'il range dans une mince
boîte de sapin qu'il remet, enveloppée, à la vieille fille.
— Puis-je vous demander ce que c'est?
Toujours avare de paroles, M. Dorothée
griffonne sur une feuille de papier qu'il tend à M"« Portapla :
« Valériane. Trois pilules quotidiennement : l'une au réveil, les deux autres avant chacun des repas principaux. »
Quand il a rendu la monnaie, il laisse tomber de ses lèvres minces :
— Ne laissez pas ce remède à la portée des chats, ils en sont friands.
Comme M"* Porlqpla s'en relourne chez elle, un peu formalisée par l'altitude de M. Dorothée, qu'elle juge silencieux et trop différent en cela du docteur Sébillot, elle croise le poète Rustique. C'est ainsi que ses concitoyens ont baptisé ce quinquagénaire dont les vrais nom et prénom m'échappent. M"« Porlapla répond par un i)li de sa lèvre acide au salut qu'il lui adresse. Il revient de la chasse. Il est assez trapu. Sa face est d'un faune, dont la barbe emmêlée retient, au passage des haies, telle qu'une toile d'araignée, des brindilles de feuilles et des pétales. Il est coilTc d'un bé-
ret, vêtu d'un costume marron, chaussé de souliers et de guêtres crottés. Le chien qui le précède est beau.
M"« Portapla se dit, en jetant un regard par-dessus son épaule vers le poète qui se carre et qui siffle son braque :
— Et pendant ce temps-là, cette malheureuse porte son septième! Si ce n'est pas une honte! L'aînée a seulement onze ans ! Regardez son pacha de mari î Son carnier est moins lourd à porter qu'un enfant. Il ne lui en coûte guère de faire partie de l'Association des familles nombreuses. Ah! le vilain sexe ! Trinquez, mesdames !
]yjiie Portapla, qui est uniquement située sur ce que l'astrologie appelle le pôle féminin, est hors d'elle-même quand elle aborde la question de la progéniture du poète Rustique. Aussi referme-t-elle vivement sur elle la porte de sa maison pour aller prendre sa pilule de valériane.
Le poète Rustique se rapproche de son jardin, d'où s'élèvent des clameurs comparables à celles qui vous assourdissent dans les salles du Jardin d'acclimatation affectées aux aras et aux caciitoès, clameurs de six enfants dont l'aînée, une tille, a dix ans.
Le numéro cinq s'avance vers son père, l'index dans la bouche, d'un air indinérent. Le numéro deux accourt en glapissant. Le numéro trois arrive en braillant et reniflant, accuse le numéro un d'avoir
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voulu l'éborg-ner avec un roseau. Le numéro quatre survient et s'écrie :
— Papa ! je veux tirer un coup de fusil ! Et le numéro six piaille je ne sais où, il
ne marche pas encore.
Le poète Rustique pénètre dans le vestibule. Il se sent retenu soudain : c'est le numéro quatre qui attire à lui, de toutes ses forces, la patte d'une caille saillant du filet de chasse.
M™e Rustique dit à son mari :
— Les enfants ont été au-dessous de tout. Qu'il me tarde que les vacances finissent I Tes vêtements de rechange sont en haut.
Le poète se déchausse lourdement dans la cuisine, et il va faire sa toilette. Et voici le souper qu'il préside le cœur plein de sollicitude et de joie, regardant au travers de ses grosses lunettes de corne, ces petites bouches, ces yeux ronds comme des grains de raisin ou bridés comme des amandes.
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L'aînée interroge :
— Papa, dis-nous où tu as été?
— J'ai été d'Os-Marsillon à Abos, de clocher en clocher. La plaine n'a jamais été plus bleue; jamais le jour plus clair, jamais le soleil plus chaud. C'était si joyeux que je pensais avoir vingt ans, et quand, à midi, j'ai heurté à la porte de nos amis, il m'a semblé que je m'étais promené dans le Paradis terrestre.
— Papa, est-ce que tu es vieux? demande la cadette.
— Pas très, mais ma barbe est blanche.
— Pourquoi?...
— Je ne sais pas.
La troisième des petites explique :
— C'est parce qu'il a souffert qu'il a l'air
Maintenant, c'est après souper. Rustique se tient debout dans le pauvre salon où son entourage s'est écroulé pour prier.
L'ombre d'une aïeule s'isole, et autour de la maman presque toute la couvée s'est blottie.
Le poète voit des coins de joues rondes, des tresses naïves, des mollets nus, et, autour de la table où elles appuient leurs coudes, les servantes qui joignent leurs mains fatiguées.
Rien n'inlriguc, n'émeut et n'irrite davanlag'e Pctit-PauI, le numéro quatre, que la porte verte et cloutée du jardin de trois vieilles filles, cousines de M''"-' Porlapla, qui sont : Léonida, Brucelle et Sophie Gring-on.
Bien qu'il ne soit pas du tout méchant, il éprouve le besoin de contrarier ces trois anciennes personnes qui l'agacent, il ne sait pourquoi. Il faut dire que Petit-Paul est morveux depuis qu'il fut surpris par Léonida un jour qu'il jetait contre la fameuse porte verte un crottin d'âne. Elle
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l'aperçut de sa tonnelle de lauriers castillans où elle est accoutumée de lire et lui cria :
— Petit polisson, on dit que vous voulez être curé, mais vous n'en montrez g-uère les dispositions !
Petit-Paul, à ce moment, se sentit blessé sur le vif de son secret le plus intime, car, si jeune qu'il soit, il nourrit le désir de la vie ecclésiastique. Il a même exigé de son père, le poète Rustique, une petite ombrelle noire dont il se sert contre la réverbération pour imiter M. Durantois, le doyen. Et que M'^^ Léonida eût découvert cette vocation, par quelque indiscret, et constaté l'ordure d'un flagrant délit,, le fait nourrir contre elle un aigre petit sentiment.
Petit-Paul, qui a cinq ans, glisse, en ce limpide jour d'automne, un regard matois vers le jardin des demoiselles Gringon.
Léonida, sous la tonnelle de lauriers castillans, lit dans un petit bouquin relié en
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veau. Elle aperçoit l'enfant qui la regarde et, comme elle n'est point rancuneuse, elle pense que l'heure de la réconciliation a sonné. Elle lui dit :
— Viens, Petit-Paul.
Il hésite bien un peu ; ses \eux coulissés glissent de gauche à droite et de droite à gauche. Mais la petite porte verte du jardin mystérieux est si tentante, bien qu'il l'ait souvent éclaboussée de boue et d'autres choses, si tentante en ce moment qu'un chien la flaire!
Il est deux heures. Papa écrit sans doute des vers là-haut. Des vers! Petit-Paul ne sait pas ce que c'est, mais une maîtresse du pensionnat lui a dit : c Votre père fait des vers. > Maman étend du linge dans le potager avec les aînées. Petit-Paul se glisse dans le chemin et M"« Léonida vient audevant de lui, fait grincer la clef dans la serrure. La porte verte recule comme une
vraie personne. Ils gravissent les cinq marches de la tonnelle :
— Tiens, mon enfant, prends ce grapillon de raisin ; il est un peu dur. Son espèce s'appelle le crac, parce qu'il fait « crac » sous la dent. Je pose chaque jour, quand il fait beau, un petit panier de cracs sur cette pierre où ils tiédissent pour ma collation.
Ce fruit étant aigre comme du verjus, Petit-Paul fait la grimace.
W^^ Léonida reprend son livre et montre à son invité les gravures :
— Ce sont des singes, tu vois, ils sont très intelligents ; voici un mariage de singes.
L'enfant regarde sans grande conviction et réplique :
— Ils ne vont pas à l'auberge.
— La mariée est toute belle, continue M"« Léonida qui est sentimentale. Re-
LX POàTE nUSTTQUK St
marque : elle est velue d'une mousseline de Singapour. C'est une touchante cérémonie nuptiale.
— Et ceci ? interroge distraitement Petit- Paul en tournant le feuillet.
— Ah! cette gravure?... C'est la même guenon dans son nouveau ménage... Lis ce qui est écrit au bas :
« Les singes de l'archipel Tonga font c cuire leurs aliments. La femelle allume « du Jeu en frottant une pierre contre « Vautre. »
... Ce sont, reprend M"« Léonida, de petits hommes civilisés.
— Je ne crois pas ce que vous me dites.
— Comment ! Tu ne crois pas ce que je le dis? Mais sache que c'est l'opinion d'un voyageur très savant qui faisait des livres comme ton père.
— Papa n'en écrit pas sur les singes.
32 LE POÈTE RUSTiyUE
— Et qu'est-ce qu'il raconte dans ses livres ton papa?...
— Il n'y parle pas de singes. Montrezmoi l'autre image.
— La voici : « Singes dansant un soir de bataille. »
M"« Léonida tapote la joue du jeune Paul Rustique pour essayer de le convaincre, mais il demeure sceptique, tenant entre le pouce et le médius un grain de crac sur sa petite bouche fine et fraîche.
A l'orient du jardin des Rustique, on voyait un humble potager que cultivaient depuis quelques mois des besogneux : un père et une mère qui avaient un enfant de sept ans.
Par une ouverture, entre le mur ombragé d'un figuier doux et un buisson, Petit-Paul observait souvent les faits et gestes de ces gens. Il les comparait à la Sainte Famille, telle qu'il l'avait vue sur un vitrail où il faisait toujours beau à cause des couleurs.
Il ne souffla mot à personne de ce rapprochement, mais, parce que le petit lui rappelait Notre-Seigneur à Nazareth, un soir il l'avait salué très bas dans le sentier.
Ce ne fut qu'avec prudence et pudeur qu'il se renseig-na.
— Papa, l'homme et la femme et leur enfant qui habitent à côté sont pauvres?
— Oui.
— Comment s'appellent-ils?
— Ils s'appellent Jérôme.
Le cœur de Pclit-Paul s'était attaché de jour en jour à cette famille d'artisans. Il comprenait qu'il faisait bon dans leur ombre. A la nuit tombante Jérôme, qui boitait, venait s'asseoir sur un banc. Il travaillait durant quelques heures chez un drapier, puis il se reposait ainsi. Sa femme venait bientôt auprès de lui, et leur petit garçon, qui s'appelait Jean-Marie, jouait devant eux. Ils possédaient une poule. Un peu plus tard, Jean-Marie allait chercher la carafe. II la remplissait à la pompe et la rapportait avec soin. Et Petit-Paul enviait cette indigence, cette obscurité.
Mais, à ce moment, Jean-Marie et ses parents ne reparurent plus dans le jardin. Et, un matin, sans qu'il eût rien su, Petit-Paul vit quelques personnes vêtues de noir devant la porte des voisins; des enfants arrivèrent avec des cierges; puis un prêtre et un homme qui tenait une croix. Ceux-ci entrèrent dans la pauvre maison d'où ils ressortirent escortant le père Jérôme qui avait la barbe longue.
Et on portait une boîte blanche avec des fleurs dessus.
Alors Petit-Paul se pencha par-dessus le mur. Il vit passer la chose, son cœur se gonfla d'amour, et sa paupière de larmes, à cause du frêle mort qui s'en allait.
Il murmura :
— Jean-Marie...
La Jurande joie des quatre aînés Rustique est de parcourir la campagne avec leur père. Au moment qu'ils sortent, ce jeudi après-midi, le gendarme Prébceuf, dont le fantôme liante les cauchemars de M"« Portapla, rentre de sa tournée dans un grand tonnerre de son cheval et dans les éclairs de son sabre. Et les enfants Rustique l'admirent, le tiennent pour un heureux présage :
— Nous boirons à une source !
Tel est le souhait, peu coûteux, des pe-
tits du poète dont le chien mène une course aux lacets compliqués, flaire chaque borne, chaque seuil, se fait rappeler à l'ordre.
Tous, les voici dans le chemin qui a des mûres encore.
— Il faut en cueillir pour le dessert, déclare Petit-Paul qui dévore clandestinement celles dont ses sœurs emplissent, sur son conseil, le panier qu'il tient.
Ils avancent; le paysag-e qu'ils laissent derrière eux est déjà diminué.
Par-dessus la haie qui borde une ferme, M. Desjaloux, l'ancien notaire, parle au poète Rustique ;
— Vous allez chercher l'inspiration?
Moi je ne cherche ici que de la salade. J'aime la grande amertume des pissenlits de l'arrière-saison.
Il est délicieux de se promener avec des enfants qui découvrent le monde. Petit-
LK POiTK RUtTlQUe 39
Paul saisil sur le bord d'un fossé une sauterelle couleur de feuille. Il l'emprisonne dans son panier vide de mûres et roule dans sa tête mille projets : il mettra l'insecte au jardin, pendant le jour, pour qu'il se nourrisse de fleurs; il le fera coucher dans sa chambre; il lui servira, le matin, une tasse de café au lait; il le fera monter dans la voiture du père Alexandre.
— Papa, esl-ce que l'on peut amener une sauterelle à l'église?
— Non.
— Est-ce que les sauterelles font leur prière?
— Non; maïs elles aiment Dieu à leur façon.
— Comment font-elles?...
— Elles grimpent jusqu'au bout des herbes quand il fait beau comme aujourd'hui.
40 Llî POÈTE UUSTIQUE
— La prairie, c'est leur église?
— Oui, c'est pourquoi tu feras bien de la relâcher.
Petit-Paul rouvre son panier, la bestiole gfrimpe et bondit. Il a suivi le conseil de son père, mais cependant il a du chagrin; il laisse pendre sa lèvre et il retient ses larmes.
Une source où il boit lui fait oublier le criquet.
M"»' Rustique demande à son mari :
— As-lu vu aujourd'hui le docteur Sébillot?
— Non; pourquoi?
— Je suis inquiète.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a que Petit-Paul se plaint et que je ne suis pas rassurée à son sujet.
— Bah I lu t'effraies toujours.
— J'ai cru voir un point blanc dans sa gorge.
— Mais non ; et puis, un point blanc ce n'est pas toujours grave.
— Tu sais qu'en ville, plus que jamais, il y a de la diphtérie ?
— Oui, mais ce n'est pas une raison.
— Que veux-tu, mon ami? Tu parlais comme ça lorsque j'ai été atteinte il y a deux ans. Paul a de la fièvre, il est dolent.
— Eh bien ! amène-le chez Sébillot, qui est très occupé, ce sera plus vite fait.
— Oui, je serai plus tranquille ensuite. J'y vais.
— Qu'a dit le docteur?
— Il a dit qu'il faut coucher l'enfant tout de suite.
— La diphtérie?
— Oui.
— Ah! mon Dieu...
— Tu vois bien que j'avais raison de m'inquiéler. Sébillot viendra tout à l'heure.
C'est la nuit; la fièvre monte. Qu'il fait triste dans la chambre où Ton a inoculé Petit-Paul à sept heures ! Douleur de poser la main sur le front d'un innocent qui délire 1 Le père et la mère se regardent, baissent la lampe, épient la respiration du malade qui, par instants, se réveille en proie à une terrible agitation.
— Comme il remue 1
— Comme il est rouge!
Une souris grignote le bois d'un placard. On entend le tic tac d'une montre.
. LE POÈrE RUiiTIQUR 4^
— Tu es fatiguée. Endors-toi, minuit sonne. Je veille.
— Je ne peux pas reposer. Et puis, s'il se découvre, il faut bien que je le reborde.
— Tu es éveillé? Quelle heure esi-il?
As-tu dormi?
— A peine. Il est deux heures.
— Comme il se convulsé! Il parle d'une sauterelle...
— C'est pénible de l'entendre ainsi battre la campag-ne !
— Pauvre agneau!... Tu dis qu'il est quelle heure?
— Deux heures.
— Je me lève pour lui donner à boire.
C'est à l'aube du deuxième jour. On entend la pure sonnerie des Clarisses. Les coqs ont chanté. La lumière bouge dans les rideaux.
D'où vient celle fraîcheur?
Petit-Paul dort calmement. Qu'il est doux d'entendre sa respiration égale 1
— Laissons les volets clos... Je vais m'habiller sans bruit. Toi, repose jusqu'à ce que le docteur revienne. Tu es fatiguée.
L'azur pénètre peu à peu dans la chambre; voici le docteur.
Il prend la température de Petit-Paul : trente-sept deg-rés; la vilaine membrane se détache.
Il n'y a plus rien que de la joie.
Au soir de quelque journée monolono, sinon soucieuse, le poêle Rustique a médité, eh l'appliquant à sa nichée turbulente et Yorace, le passag:c : « Regardez les oiseaujc du ciel; ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans des grenierSy et votre Père céleste les nourrit. » Il est dans la cellule dont il faut qu'il se contente, les autres pièces étant peu à peu envahies par ses petits et par les vêtements. Une lourde charge pèse à son cœur : ce foyer fondé en dix ans. Tous ces
souliers, tous ces bas, tous ces pantalons, toutes ces robes, toutes ces pèlerines qu'il faut remettre en état ou remplacer I Et la mère âgée, et la femme qui se surmène, et les serviteurs ! Tout cela qui l'enchaîne, mais l'emplit de tendresse. Jusques à quand la mort tardera-t-elle? Cinquante ans sonneront bientôt pour lui. La gloire est venue sans doute, mais non pas la fortune qui fait face à une telle exigence. Qu'importe? Les enfants savent-ils que l'avenir est incertain? Mais non, il n'est pas incertain : l'odeur du froment matinal surpasse toute joie.
Que la vie semblait pourtant plus légère au poète, au sortir de l'adolescence, lorsque sans morale, donc sans encombre, il gravissait, un fusil sous le bras, les pentes solitaires de Saint-Boès 1 Que les fleurs et les mousses étaient riantes! Mais que d'amertume aussi, dans ce cœur I
IX POKTE RUSTIQUE 5l
La paix; c'est la paix qui est le terme; la paix à laquelle est parvenu le poète Rustique, la paix que ne lui apportèrent ni les jeux de l'enfance sur le sable du jardin parsemé de jasmins rouges, ni l'école aux magnifiques alphabets, ni les étrennes du premier de l'an, ni l'amour même de ses parents, ni l'ivresse de ce baiser à une jeune fille sous un cèdre, ni les nuits où le rossignol interpellait Lucie, ni la passion défaite quand les grelots des mules accompagnaient les baisers étouffés par la neige tombée durant la nuit. Cette paix est une joie que certains ne soupçonnent même pas, que d'autres entrevoient, que plusieurs reçoivent par instants, que les privilégiés goûtent avec plénitude. Elle pénètre jusqu'au cœur, le soulève comme la crue une rose de la rive.
Pour la capter, c'est parfois un dur labeur, et pour la retenir I C'est elle qui
ranime le poète Rustique quand il s'est laissé un peu envahir, comme ce soir, par les ombres et les soucis.
Il y a tant de fardeaux dans la vie ordinaire ! Il faut tant de puissance à la soutenir! Ah! c'est une jubilation, certes, et une force, que de parcourir encore, à moitié centenaire, les vallons, d'escalader les coteaux montagneux, et, dans le sauvage parfum des feuilles mortes, piétinées par les sangliers, de voir s'écrouler, d'un œil aigu et sûr, une bécasse. Mais ce parfum de la forêt d'automne, si enivrant soit-il, ne l'est pas assez, non plus que celui de la prairie du large été.
Les enfants, qui rentrent de la classe, martèlent précipitamment l'escalier. L'un d'eux a, sur le front, une balafre d'encre.
Le poète appuie son nez à toutes ces joues froides.
LB POÈTE RUSTIQIJIS 53
Petit-Paul demande brusquement à son père :
— Papal Est-ce que les pharmaciens iront au Paradis?
— Je l'espère bien ; pourquoi me posestu cette question ?
— Parce que le bocal de M. Dorothée, lorsqu'il est éclairé, fait tout rouge.
Un perdreau, c'est très bien pour un solitaire. Pour deux personnes, passe encore! Mais à une tablée de six? Rustique song-e à une histoire que, jadis, il trouvait stupide parce que sept frères s'y partagent une noisette. Lorsque cet oiseau, qu'a tué le poète, apparaît sur la table, chacun des quatre enfants réclame une cuisse. La mère a beau dire qu'un volatile n'est pas un quadrupède, une dispute s'élève entre les jeunes commensaux jusqu'à ce que, sage comme Salomon, le père fasse quatre parts des deux membres con-
XE POàTK RUdTIQUB 5S
voilés. Aux deux plus jeunes échoient les pilons qui les ravissent. Afin d'augmenter des parts aussi réduites, le poète, qui s'est réservé quelques blancs, pique des débris dans son assiette, et, du bout de sa fourchette, les présente aux jeunes becs. Une gravure nous montre Robinson Crusoé, à table, tendant ainsi t][uclque bouchée à son perroquet.
Le poète Rustique peut bien, à son âge, prendre quelques libertés avec ce qu'il est convenu d'appeler la civilité puérile et honnête.
A vingt-cinq, môme à trente ans, il montrait encore quelque usage aux princesses lointaines. Il préfère aujourd'hui dîner tranquille, loin des regards étrangers, en donnant la becquée à quelqu'un de ses petits ou en lui disant : « Tiens... mouchetoi ; non, pas comme ça! Souffle! Souffle plus fort 1 »
Petit-Paul est dans le salon où M"« Portapla rend visite à son père. Elle lui déplaît autant que Léonida Gringon. Aussi lui a-t-il dit à peine bonjour quand elle est entrée. Il se met à feuilleter un album, et il écoute la conversation sans en avoir l'air, et il pense que M^'^ Portapla est bête et méchante. Il est vrai qu'elle ne peut même pas demander un service à quelqu'un sans lui décocher des traits empoisonnés. Elle commence par l'antienne habituelle, qui est un soliloque, car, si elle a l'air de
LU POÈTE nUSTIQfE h^
poser des questions, elle y répond elleinôrae le plus souvent.
Comment se porte M""" Rustique? Pauvre, pauvre M"" Rustique ! Elle est bien lasse, bien épuisée... tant de maternités... c'est vrai, on éprouve une vraie souffrance ù la regarder marcher...
Elle prend un temps. Et, comme pour couper court à un sujet désagréable :
— Vous ne sauriez croire à quel point je suis incommodée par les rats. J'ai dit à mon domestique Lorion : « Lorion, il faut en finir avec ces horribles animaux : ils nous narguent, dédaignant l'arsenic et la pâte phosphorée, traînant les tartines sur mon oreiller, sans même s'humecter le museau. » Lorion a trouvé un stratagème ingénieux: il a mis à leur portée, dans une écuelle, de la chaux vive recouverte de fraîche farine de froment. Quand ils ont dévoré celle-ci, ^< ils se trompent et continuent par l'acide
58 LE POÈTE RUSTIOUE
carbonique. Aussitôt un feu dévorant les saisit, une soif inextinguible les oblige d'aller boire d'une manière immodérée dans la venelle. Leur ventre enfle, ils crèvent ainsi.
M"* Portapla s'arrête un instant pour souffler, puis :
— Monsieur Rustique, j'ai acheté votre dernier livre à Pau.
Elle serre les lèvres cinq secondes, puis les rouvre :
— Il ne me convient pas, je vous l'avoue franchement. Cela n'empêche pas la bonne amitié.
Le poète Rustique n'est point surpris par cette flèche de la vieille fille, qui ajoute :
— Vous n'avez pas un style clair, et votre Bon Dieu est d'une indulgence telle que..., ho, ho, ho, ho... Mais, cela dit. Monsieur Rustique, j'ai recours à votre
!.B POÉTK nt :«TioiT 5g
excellent cœur: le cœur cl Tesprit diffèrent.
Tout de môme un peu vexé, le poète répond :
— Si c'est un piège à souris que tous venez me tendre...
M"« Portapla réplique, et l'on voit osciller une petite aigrette ' noire sur son chapeau :
— Non, monsieur; mon domestique Lorion se charge de détruire celte engeance. Je venais au sujet d'un de mes jeunes parents, Léopold Gringon. Il s'ennuie au séminaire, il veut le quitter pour embrasser la carrière des lettres. Il a composé une pièce en vers et désire que vous la présentiez h quelque revue. La fin du drame me paraît belle. C'est un ange qui offre une pomme à une femme régénérée.
Tandis qu'elle continue de vanter son protégé, Petit-Paul s'est rapproché en sour-
dine de M"« Portapla, dont il essaye de salir, avec la pointe de son petit soulier boueux, les magnifiques bottines de lasting à quatre boutons.
Pelit-Paul épiait souvent du côté du jardin des Jérôme qui avaient perdu leur enfant. C'était infiniment triste que de voir les père et mère revenir sur le banc avec cette absence autour d'eux. Le cœur de Petit-Paul se serrait, il eût voulu les embrasser. Un jour, il se faufila par un trou de la haie chez Jérôme, et, sans mot dire, vint se placer devant l'ouvrier assis qui lui caressa les cheveux. Le silence ne fut pas rompu.
Pelit-Paul croyait difficilement que Jean-
Marie était parti à jamais, qu'il ne remplirait plus la carafe à l'heure du souper, par les longues soirées. Il avait interrogé son père sur les morts, qui avait répondu :
— Ils ne reviennent plus sur la terre.
— Que font-ils au Ciel?
— Ils jouissent de l'éternelle béatitude. Ce mot « béatitude » signifiait tant par
lui-même, que Petit-Paul n'avait point demandé qu'on le lui expliquât.
C'étaient la douce lumière, le doux parfum, pensait-il, que N.-S. laisse après lui, le parfum et la lumière du jardin que l'on ne voit pas, où, maintenant, Jean-Marie est.
Si Petit-Paul avait le sens de Dieu, il avait aussi le sens du diable. Et, si les humbles artisans Jérôme lui offraient l'image d'une Sainte Famille, dont l'enfant avait été rappelé, le pharmacien Dorothée lui représentait le démon.
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— Papa, M. Doroihée ne va jamais à la messe ?
— Non, mon enfant.
— Pourquoi?
— Je ne sais pas.
Polil-Paul méditait sur cette abstention. Il n'entrait jamais dans l'officine du chimiste sans éprouver un léger effroi. Que pouvaient bien contenir tous ces bocaux, ceux-là surtout, en faïence, où des serpents et des herbes étaient peints?
Un jour que sa maman, n'ayant d'autre commissionnaire que lui, l'avait envoyé à la pharmacie, pour y faire emplir une fiole, M. Dorothée l'avait mise de coté pour en prendre une autre où il avait versé la potion demandée par M™« Rustique.
C'est en tremblant que Petit-Paul reçut, des mains du disciple d'Orfila, le flacon, et en tremblant qu'il lui tendit le billet que sa mère lui avait remis pour payer.
M. Dorothée farfouilla dans sa caisse, et, rendant la monnaie à l'enfant, il lui demanda, en appuyant sa phrase d'un éclat de rire sarcastique :
— Connaissez-vous Darius, roi des Mèdes et des remèdes ?
Petit-Paul ne répondit point ; mais, le soir, dans son lit, il eut peur de cette phrase.
Donc, en sa vie intérieure, Pelit-Paul distinguait déjà les uns des autres. Il est évident qu'il ne situait pas du tout M. Dorothée dans le jardin si touchant des Jérôme, ni ceux-ci dans le laboratoire du marchand do ailomel, non plus qu'il ne plaçait les demoiselles Gringon et M"« Portapla dans l'épicerie de M"*» Pouan qui lui adressait un mot aimable à chaque fois qu'il lui achetait un jouet. Il séparait, comme dans le Dies irœ qu'il ne connaissait pourtant pas, le bouc de la brebis. Et
la brebis c'était surtout Jean-Marie, au souvenir duquel il restait sincèrement attaché.
Au soir de la Toussaint, Petit-Paul suivit la procession dans la file des hommes. Il n'était pas loin de M. le Curé, entre son père et le facteur Montalembert. Il aperçut, dans la rangée opposée, Jérôme qui boitait fort. Sans doute se rendait-il au cimetière, pour prier sur la tombe de son enfant. Ce fut l'idée de Petit-Paul, qui ne cessa d'observer l'ouvrier qui était vêtu d'une vieille jaquette et d'un pantalon noir. Il chaussait des bottines jaunes. Il tenait d'une main un chapeau melon, et de l'autre une grosse canne de buis sculptée. Il avait les cheveux rares, la barbe long-ue, l'œil bleu, le nez busqué, un front trop grand.
Lorsqu'on fut rendu au cimetière, on se réunit autour de la croix devant laquelle M. le curé chantait; mais quelques personnes se détachèrent pour aller prier
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sur les lombes de leurs défunls. Il y avait de ces tombes qui étaient comme de belles maisons, comme des mairies même. Pelil- P«ul suivit ses père et mère jusqu'à une dalle fleurie où tous trois se mirent à genoux. Puis il fit en sorte de retrouver Jérôme. Il l'aperçut, avec sa femme, devant un peu de terre remuée qui ressemblait à une taupinière. Il y avait dessus un pot à moutarde où trempaient des chrysanthèmes. Petit-Paul sentit son cœur tout chaviré. Là reposait Jean-Marie. Quand il vit que le papa et la maman du pauvre mort s*en retournaient en se sig-nant,vite il courut au tertre exigu. Il tenait son béret, contemplant la croix noire où il y avait des lettres blanches, et il laissait pendre sa lèvre en fronçant les sourcils comme quand il était en proie à un gros chagrin. Il voulut oflfrir quelque chose à ce doux ami qu'il n'avait fait qu'entrevoir dans l'humble enclos, et
qui allait emplir la carafe. Petit-Paul prit dans sa poche un sifflet, appeau à alouettes, auquel il tenait beaucoup, acheté chez ]Vj[me Pouan. Il s'agenouilla et il enfonça le jouet, à côté du bouquet misérable, dans la terre où dormait Jean-Marie.
La gorge où court le ruisseau de Balansun est dominée d'un côlé par une colline tour à tour noire et rousse, de l'autre par une éminence désolée que parsèment quelques pins. Le fond en est spongieux. Aucun habitant de la petite ville, sinon le poète Rustique, ne s'aventure dans ces parages dont le silence effraie un peu, et n'est interrompu que par le bruit de grelot des sources, la quête du chien dans les taillis, le brusque frappement de l'air par une bécasse, la détonation du fusil. C'est d'un émoi bien
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particulier que d'être ainsi perdu dans ce désert qui jamais ne s'ég-aie, ne revêt jamais aucune couleur vive : son seul sourire est la fleur rose de la pédiculaire, dont la feuille est comme un paquet de mousse.
Arpenter ces lieux sauvag-es, y descendre quelques oiseaux au long- bec, y poursuivre ses pensées et souvenirs, y évoquer les hommes avec une netteté que la solitude renforce, tel est, de novembre à mars, le plus cher passe-temps du poète Rustique.
A travers la fougeraie il monte vers ce plateau d'où la vue embrasse, ici la clarté de la montag-ne, et là le sombre horizon bleu des Landes.
Il s'arrête, mange un morceau, boit un filet de vin à sa gourde, soupèse avec joie le gibier qui est dans son carnier, et un sentiment de bonheur inexprimable Tenvahit.
Il se revoit tout petit, à quatre ans, déjeunant dans une cuisine ; puis, à vingt, isolé,
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morose, soufflrant d'être incompris; à vingt-cinq, entouré d'amis incomparables qui faisaient mentir sa misanthropie; à trente, fat i^'ué jusqu'à l'épuisement par sa fougue sans frein, entrevoyant la mort; et, enfin, à trente-sept ans, lorsque se produisirent ce changement dans sa vie, cette faim, celle poussée de- sève, celle résurrection, cet épanouissement, cette allégresse, cette plénitude, ce mariage, cette ribambelle d'enfants qui surgissent de partout, apparaissent, disparaissent aux portes et, pareils à des lapins de garenne, circulent comme dans un terrier par les corridors de la vieille maison.
La vieille maison, et qui n'est même pas à lui ! Combien il l'eût souhaitée plus spacieuse, plus aérée I Les constructions s'adaptent mal à la vie patriarcale, et la baraque habitée par le poète, rongée par la place perdue, prend l'eau de toutes parts.
fume de toutes ses cheminées, et ses meubles, vannés par la jeune horde, titubent comme dans Philémon et Baucis.
Mais il s'en faut contenter, et c'est déjà beau, quand on est quatorze, de rompre le pain de chaque jour et de ne point coucher dans la rue. Ce nid à pivert n'est possible que lorsque les chiens tirent la langue, au temps des cailles, lorsque la sécheresse abrutit les roses et enflamme les cigales.
Ah ! Qu'ils ont dû connaître un plus grand confort, les gentilshommes qui ont régné dans cette antique demeure, sur ce point qui domine deux vallées et qu'atteint le chasseur 1
Comment vivaient-ils si loin, si haut?
Sans doute n'avaient-ils jamais besoin du médecin et se suffisaient-ils à eux-mêmes ; sans doute aucune discorde ne les troublait. Des servantes toutes dévouées, comme celles d'Abraham ou de la Belle au bois dormant.
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devaient décharger la mère de tant de lâches trop lourdes pour elle.
S'orientant pour le retour, le poète Rustique songe à ceux qui semblent avoir vécu dans une constante félicité, n'avoir jamais eu le souci du lendemain. Mais furent-ils vraiment tels? Et que penser ëe leurs demeures? Ces êtres d'un passé que nous faisons bienheureux sont les saints fjue nous projetons dans l'éternité qui les a accueillis, et les seules maisons sans gouttières et les seuls cœurs sans chagria, c'est au Ciel.
La naissance, réprouvée par M^^« Porlapla, du septième enfant Rustique advint durant la nuit.
Le poète faisait la navette entre la chambre de sa femme et la sienne, où l'on avait colloque trois petits atteints de la grippe, et qui, à cause du remue-ménage, réclamaient des explications. Le silence de la maman et l'imagination du papa sauvèrent la vérité, jetèrent un léger voile sur l'arrivée de cette nouvelle fille, dont le couple se réjouit, bien que la tâche future parût s'alourdir.
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Encore qu'il remerciât la Providence, qui ne cessait depuis onze ans, d'une manière ineffable et matiiématique, de donner raison à la parabole qui lui était chère, des lis et des oiseaux, le poète, s'il éprouvait quelque démang-eaison de bien-être, enviait le train de maison du roi d'Espagne. Il avait fait part aiix siens, qui en avaient souri, de ce souhait irréalisable. Tant qu'à faire, pourquoi ne pas porter son ambition juqu'au massif et luxueux confort des Souverains anglais? Mais le poêle Rustique n'aspirait point à un tel raffinement, et s'il pensait que lui eût suffi le trône si petit magasin d'Alphonse XIII, c'est qu'il n'aurait pas autrement été intimidé ni choqué de l'occuper.
Un désir si amusant et, en apparence, si baroque naissait du besoin de n'avoir pas sept enfants entassés dans trois chambres, de les pouvoir baigner à grande eau, et
que l'on tînt constamment en état ses vêtements de chasse.
Mais bientôt le poète se résigne, et dans son cœur s'élève une nappe de beau temps.
Comme il se rend à la poste, il est accosté par M"® Portapla, qui lui dit :
— Bonjour, monsieur; on m'a dit que ça n'avait pas bien marché cette fois-ci.
— Que voulez-vous dire?
— Votre pauvre madame n'y est pas restée, mais elle y restera. Les femmes ne sont point des machines ; une embolie en a vite fait avec un organisme qu'épuisent des maternités si rapprochées. Mais non, vous voyez-vous, seul, à la tête de sept enfants en bas âge ?
Le poète Rustique allant rendre avec Petit-Paul visite à ma Sœur Marcelline, fille de la Charité, rencontre, dans le jardin de l'hospice, M"" Portapla flanquée de Léopold Gring-on, le séminariste qui ne veut plus l'être. M"" Portapla prononce :
— Que je présente un auteur à un auteur! Tendez-vous la main, messieurs.
Le poète Rustique veut échapper, mais l'obséquieux Léopold le poursuit dans l'allée.
— Maître, maître, fait-il, ce drame dont
ma chère tante a bien voulu vous entretenir, je l'ai apporté dans ma valise. Je passe la semaine ici. Quel honneur, quel grand honneur pour moi d'accepter vos critiques au sujet de mon œuvre, de recueillir votre franche opinion! Votre jour, votre heure seront les miens.
Pour se débarrasser de l'importun, le poète Rustique lui jette :
— Mardi, trois heures, chez moi. D'ici là, je serai pris.
— Maître, maître, que vous êtes bon !
Petit-Paul entraîne par la main son père,
et ils échappent à M"« Portapla et à Léopold Gringon, qui ne porte plus la soutane, mais un complet caca d'oie. Il coiffe un canotier, malgré la saison, et chausse des bottines d'un jaune maladif.
Le poète et son fils se ressaisissent avec la bonne sœur Marcelline qui circule entre les chevets des malades. Petit-Paul l'aime
tant ! Elle ne ressemble pas à M''" Léonida Gringon, elle ne lit point des livres sur les sing-es, elle ne lui donne pas à manger des ( cracs ï, mais à sucer des boules de gomme.
— Et comment allez-vous, monsieur Rustique? Et la famille? Vous avez une Françoise? Ah! c'est très bien. Comment va madame? Et toi, Petit-Paul, es-tu content?
Petit-Paul regarde tous ces draps blancs d'où sortent des têtes sombres, le poêle, la pendule, le crucifix, la cornette de celle qui lui parle, et il répond eniÎD :
— Oui.
Et, tandis que la brave femme agite, avec le poète Rustique, une question qui ne peut inli'Tesser l'enfant, la curiosité de celui-ci est mise en éveil par un paravent qui est au bout de la vaste salle. Il s'en rapproche. Il y a des fleurs bleues qui se répètent
comme en été les liserons de la gendarmerie. Petit-Paul song-e qu'il doit être ag-réable, quand on est souffrant, d'avoir ainsi dans sa chambre un morceau de tapisserie aussi joli qu'un jardin.
Il ne sait pas très bien compter, mais en lui-même il se dit : « Il y a une, deux, cinq, quatre, douze fleurs. » Voici que, maintenant, il pense qu'il y a quelqu'un derrière ce papier peint. Vite, il s'en retourne vers son père et la Sœur Marcelline qui dit :
— Il va mourir : c'est une grande misère ; cette femme va rester seule ; leur enfant est mort d'une méning-ite.
Petit-Paul revient peu à peu au mystérieux écran. Mais il n'osera jamais tout seul aller plus avant, découvrir l'énigme... lorsque, ô joie mêlée de crainte! il voit s'avancer à pas lents, causant toujours ensemble, la bonne Sœur et papa. Elle dit :
— Oui, je vous en prie, monsieur Rus-
. i,E poèrr. nusTiQiTB 8i
tique, lâchez d'obtenir un secours à celte malheureuse...
Ils passent de l'autre côté du paravent, et Petit-Paul fait comme eux. Et voici :
Dans un pelit lit, pareil aux autres, Jérôme repose, Jérôme, le père de Jean- Marie. Il a toujours sa barbe, mais plus longue encore. U est pâle, il ferme les yeux, il respire fort, sa femme lui lient la main. Le poète Rustique parle à voix basse, et la religieuse louche le front du malade, et, d'un geste machinal, remonte le drap de lit.
Petit-Paul pense que Jérôme va mourir, puisqu'il a entendu la Sœur Marceliine le dire. Lorsqu'on meurt on va au Ciel qui doit être un peu comme ce paravent. Il y aura Jean-Marie. Son père s'ennuie sans lui, il s'en va pour le retrouver. Il doit regretter bien fort ce petit garçon, puisque lui, Petit-Paul, qui ne lui avait jamais
parlé, a tant de chagrin de ne plus le voir. La maman ira ensuite au Paradis. Ils auront chang-é de jardin, ce ne sera plus le jardin d'à côté, mais un autre qui ne finira plus. Le souffle du malade est si sonore que Petit-Paul se demande : « Est-ce que Jean-Marie entend son papa? »
— Au revoir, monsieur Paul.
— Bonjour, Sœur Marcelline.
— Mon Petit-Paul, tu prieras bien pour ce malade que tu as vu. C'est un pauvre ouvrier, votre ancien voisin, tu le connais? Sa femme et lui avaient un g-entil petit garçon qui est mort.
Mais Petit-Paul ne répond pas. Il pense qu'on lui dit des choses qu'il sait déjà. Il n'a pas besoin qu'on les lui répète. Sœur Marcelline n'a pas vu Jean-Marie, les soirs d'été, si sage, si pauvre, avec la carafe pour le souper... Elle ne lui a pas donné un appeau à alouettes.
Et, s'en retournant, la main de son Petitr Paul dans la sienne, le poète Rustique songe à cette misère et au moyen de la soulager, qui est si diffîcile. Comment ose-t-il parfois se plaindre à Dieu et à luimôme d'une existence qui lui semble plus lourde à mesure que sa famille s'accroît? Sans envie, mais avec une certaine désillujiion, il recense les fortunes qui, rapide-
lent, s'édifient dans la ville. Il songe à :eux dont la large aisance ne se prive ni |de cochons pesants comme des collines, ni
d'oies prêtes à éclater dans leur graisse, ni d'autres importantes provisions. Ces genslà n'ont généralement qu'un ou deux enfants, ils thésaurisent et s'épanouissent. Mais de quoi se plaindrait-il? S'il est contraint à refréner quelque gourmandise, ne joint-il pas les deux bouts providentiellement? Est-ce qu'à chaque maladie, à chaque naissance, le facteur, tel qu'un ange rural, ne lui remet pas le secours inattendu qui multiplie les pains? Et n'est-ce une honte que de se laisser effleurer par l'ingratitude lorsqu'il vient de voir sur un grabat ce pauvre Jérôme, dont la femme, de santé débile, déprimée par cette agonie et par la mort de son petit garçon, est menacée de mourir de faim ? Il en est qui disent que la faim ne tue plus. Peut-être, mais elle empoisonne peu à peu.
— Papa, est-ce que Jérôme ne ressemble pas à saint Joseph ?
— Si.
L'enfant et le père font à nouveau silence, et celui-ci rapproche à son tour l'ouvrier moribond de l'époux de la Vierge, tel que nous le rend l'imagerie populaire. Que le monde s'applique à le tenir dans l'obscurité ce charpentier qui, d'auberge en auberge, poussait l'ânon qui supportait la Vierge toute pleine de Dieu, implorait pour qu'on la laissât déposer sur la paille ce fardeau dont nul ne voulait I Et qui désirerait aujourd'hui les accueillir? Qui donc si, à la nuit tombante, lorsque le ciel va tonner, il voyait s'arrêter devant son seuil le couple harassé, besogneux et sacré, lui ouvrirait son cœur et sa porte? Ah ! comme il prête à la facile plaisanterie, ce pauvre qui traverse le désert de nos Ames avec, dans une main, un lis, et, dans l'autre, un bàlon ! Qui a essayé de le comprendre? Quel nom donner à l'amour
qui unissait la Fille de Nazareth à cet homme sans apprêt, sans jactance, qui osait à peine, sur la route d'Ég-ypte, mêler son ombre à l'ombre de la palme immaculée qui g-onflait de son lait le divin Fruit ?
Il faut l)ien que le poète Rustique avoue qu'il n'est point aussi parfait que certaines de ses œuvres le montrent. Et, d'abord, malgré sa piété, il subit mal les contraintes, ne fait guère que ce qui lui chante. Je ne dis pas qu'il n'observe l'essentiel, mais pour le détail, la perfection, il semble qu'il s'en remette un peu trop à N.-S. qui meurt chaque jour pour lui. A tort ou à raison, il pense que le Maître lui sourit parfois avec cette indulgence que l'on a pour des amis intempestifs.
Ceci pour s'excuser de ce que, bien qu'il ait donné rendez-vous à Léopold Gring-on, ex-séminariste et dramaturg-e, au jour convenu le poète Rustique s'en va de fort bonne heure à la chasse pour échapper à l'ennuyeux. Aux lamentations de sa femme et de sa mère qui l'interrogent sur la raison à invoquer lorsque le visiteur se présentera, il ne répond que par :
— Léopold Gringon m'embête !
— Mais tu lui as promis de le recevoir !
— Léopold Gringon m'assomme!
— Mais tu vas te faire une ennemie irréconciliable de M"« Portapla I
— Léopold Gringon...
— Mais sa tragédie, que faut-il en faire, s'il l'apporte?
— Vous n'avez qu'à la jouer avec lui.
— Ceci n'est pas une réponse. Ah ! tu es bien enfant !
Autant que l'abeille qui fait son miel, le