I.K POKTE HfSTIOlJE
poète Rustique est d'une humeur intrai* table si on le contrarie. Il se met donc en route une fois encore, sac, fusil et gourde au dos.
Où son caprice le mèncra-t-il aujourd'hui, cependant que Léopold Gringon, piqué, se morfondra ? Tandis qu'il s'interroge sur ce qu'il butinera pour«n faire de la poésie, il songe à un"*., . e que lui avait fait parvenir une Anglaise pour qu'il y apposât sa signature. Il avait admiré comme elle l'avait fait relier, mais surtout l'image collée en dedans. Elle représentait une allée, sans doute l'allée de quelque cottage que l'artiste avait laissé volontairement dans l'ombre, afin que l'attention ne se détournât pas de celte unique allée dont les bords ét<iient littéralement bourrés de fleurs: c'en était une profusion qui, dans la perspective, semblait encore augmentée, un fouillis que l'on devinait plus colorié
go LE POÈTE RUSTIQUE
qu'aucun album d'horticulture, et odorant. Au-dessus des deux massifs parallèles, rien que le ciel. Et, dans ce ciel que l'on supposait d'un azur incandescent, une mouche à miel s'en allait butiner. Au bas de la gravure ce vers délicieux, je crois qu'il est de Victor Hugo :
L'abeille sait choisir le nectar qu'il lui faut.
Mais c'est décembre à présent, et le poète Rustique, en évoquant cette flore de juin, sait que son âme ne trouve plus à suspendre ses ailes qu'au-dessus de vertes végétations persistantes, les mousses des haies, le houx, le buis, le lierre, et c'est ce dernier qu'il choisit.
Il est, au bas d'un vallon, une masure qu'habite un bûcheron nommé Bergereyre, masure si isolée qu'il n'est pas rare, à quelque cent mètres d'elle, de lever un beau lièvre.
Jamais, sinon sur le fronton du couvent des Visitandines d'Orlhez, on ne vit s'épandre un feuillage plus large qu'à Tun des côtés de cette ferme qu'un sentier à bœufs circonscrit. Par l'âpreté de ce jour gris, le poète reconnaît le lierre dont la noirceur ronge, tel qu'un ancien incendie, les trois quarts de la façade. Son esprit s'assimile aussitôt ce bel ornement de la forêt et de la pierre, cette liane qui secrète un pollen dont il nourrira sa couvée.
Ainsi, tandis que ses moucherons sont à la ruche, le père, dans sa chasse lointaine, va quêter l'inspiration qui les nourrit.
Le lierre l'inspire, tremble et luit. Tantôt sa liane neuve, veinée de sang, serpente sur l'écorce d'un chêne; tantôt, en touffe épaisse, il vient bouillonner sur la tombe d'un aïeul et d'une aïeule dans le cimetière de Pau. Il y a quelques années, on lisait
sur leur pierre funéraire : « Eléonore », mais aujourd'hui tout est recouvert par le flot g-rossissant de l'hédéracée. Mais il est un autre lierre où son cœur va se poser, celui qui projette sa grande ombre solide sur la demeure qu'avant son mariage le poète Rustique habitait avec sa mère. Il a bien fallu s'en aller, se résigner à ne plus fouler ces dalles où toute une jeunesse avait marché, à ne plus voir ce pan de nuit vivante où le regard se reposait au retour de voyages agités. Derrière ce voile de deuil, accroché aux vieilles pierres, il avait laissé de l'amertume et de la gloire, des humiliations et des rêves, de la folle gaîté, des désillusions et des larmes, mais, aussi, il avait reçu, dans la canicule de juin, la visite du Christ.
Lorsque le poète Rustique, assez tard, rentre, sa femme lui annonce :
— Léopold Gringon s'est cassé la jambe
LE POÊTB nUSTIQUK QS
en l'apportant son manuscrit. Il a glissé sur les pavés de notre cour, pointus comme des petits pains. II a fallu que Lorion vînt le chercher et le ramenât sur sa brouette.
II répond :
— Tu vois bien, mon amie, que la Providence veille à tout.
Les enfants Rustique ont été conviés, avec leurs père et mère, à déjeuner, à Pau, par le marquis et la marquise de Greuffon descendus à VHôtel Cosmopolite. Ceux-ci ayant, dans une récente visite qu'ils ont rendue à M. et M"'^ Rustique, fortement insisté pour qu'ils acceptassent l'invitation, ils ne l'ont pas déclinée.
Ce n'est point d'ailleurs sans inquiétude que le poète embarque avec lui, dans un compartiment de deuxième classe, quatre de ses enfants (amenez-les tous, si vous
LE POiTB nUSTIQUI
pouvez!) et leur mère. Ce qu'il y a de louchant, c'est la mise modeste de la progéniture qui ne souffre point de son inélégance. L'une des petites surtout est comique dans une robe confectionnée par sa maman, robe en forme de cloche d'où dépassent deux jambes de pantalon semblables à des cornets d'épicerie.
A peine installés, les jeunes voyageurs, enchantés à l'idée que le wagon possède un lavabo, demandent à grands cris que leur mère les y accompagne. Le défilé commence, et Petit-Paul, habillé d'un tricot chocolat, d'un pantalon couleur de billard, et chaussé de guôtres acajou, ne manque pas, dans le couloir, de marchei sur les pieds de l'inévitable monsieu.
grinchu, qui est la gloire des Compagnies de chemin de fer.
Le poète Rustique demeure indifférent à ce va-et-vient, malgré la petite odeur
g6 LE POÈTE RUSTIQUE
incommode qui se dégage par la porte huit fois ouverte par les entrées et les sorties. Le trajet n'est heureusement pas long-, une heure. A la descente, on manque de laisser s'égarer sur le quai l'aînée que l'on retrouve, la narine en l'air, contemplant un nègre. Enfin la famille Rustique fait son entrée dans le vrai monde.
Il faut voir la tête des jeunes, en face du valet de chambre en habit qui les accueille à la porte tournante qui a provoqué une di^ute, chacun ayant voulu passer le premier. Cette mécanique à moulinet s'ouvre sur un paysage intérieur de mousse artificielle, de palmiers stérilisés, de fauteuils, de tulipes électriques, de journaux qui stupéfie et ravit la bande.
Le marquis et la marquise de Greuffon se multiplient en prévenances et veulent bien trouver délicieuse la couvée. Le valet qui sert à table se montre empressé, parti-
LE POiTB nUSTIQUB 97
culièremenl pour Petit-Paul. Le marquis et la marquise de Grcuffon n'ont pas été sans faire savoir à tout Tbôtel les convives qu'ils ont ce jour-là.
Mais beaucoup de touristes ignorent le poète Rustique : quelques-uns l'ont lu, d'autres connaissent vaguement son nom par les Journaux. La psychologie du serviteur est assez amusante, partagé entre son habituelle déférence envers des gens chics et sa sympathie étonnée pour des villageois qu'il voit ainsi traités par le marquis et la marquise de GreufFon. Ne le jugez point mal. Ce valet peut être un artiste.
Le toc de celte auberge luxuriante n'est pas sans séduire les marmots habitués à la toile cirée de la salle à manger familiale où est représentée la bataille de Solférino. Le numéro un ne renverse qu'une fois le contenu de son verre sur la table; Petit-Paul deux fois; et le numéro trois
laisse tomber un rince-bouche qui se brise. Les Parisiens trouvent tout cela charmant.
Mais ce qui manque de devenir grave, c'est le méfait de Petit-Paul après déjeuner. Cependant que le marquis et la marquise de Greuffon boivent lei^ paroles du poète Rustique, l'interrogent sur sa nouvelle œuvre, les enfants se sont glissés dans le hall où sont appendues quelques fourrures, celle entre autres du pardessus mirobolant d'un ancien ambassadeur. Petit-Paul, qui n'a jamais vu de pareil poil que sur les lièvres et sur les chiens, a fait tomber le vêlement de petit-gris, et, s'étant coiffé du collet, il poursuit ses sœurs en aboyant pour les efïrayer. L'ex-diplomate, qui apparaît soudain, manque de mourir par congestion ; son gros ventre se tend, il lève sa canne au-dessus du garnement, qui s'enfuit en laissant la dépouille.
LE POiri RUSTIQUE 9Q
et va se faire calotter par le poète, spectateur du dernier acte.
— C'est très amusant, fait la marquise de Greuffon à voix basse.
Et le marquis donne une caresse à Petit-Paul pour le consoler, et lui dit :
— Tu as bien fait de t'amuser avec le pardessus du vieux monsieur qui est un ours qui grimpe aux arbres.
Qu'il y a, de par le monde, des gens aimables !
Le retour fut presque sans incident, rien qu'un peu d'indisposition chez le numéro trois qui avait bu trop de vin de Champagne.
— Tu vas le faire arracher les yeux, si tu ne vas point prendre des nouvelles de Léopold Gring-on, affirment au poète ]y[mes Rustique, épouse et mère.
Il faut se rendre à la raison, et aussi chez M"* Portapla où l'ex-séminariste g-ît dans un lit.
— Monsieur Rustique, prononce M"« Portapla, mon neveu a bien de la bonté de ne pas vous faire un procès, car, enfin, ce sont les cailloux de votre cour qui sont la cause de cet accident. Le docteur Sébillol
.LE POiTK RUSTIQUE
nous dit que le col du fémur est luxé. N'est-ce pas, Léopold?
Léopold sourit faiblement) et :
— Merci d'être venu, cher maître. Je ne vous chercherai point chicane, mais vous aurez la bonté, comme vous me l'avez promis, d'écouter mon drame dont j'entretenais ma cousine Drucelle.
M"« Brucclle Gringon est, en effet, assise au chevet du poète. Elle no ressemble point à ses sœurs Sophie et Léonida. Elle n'a pas la face rubiconde et luisante, les yeux de veau, le nez court, le triple menton de l'une; ni, de l'autre, celte figure de cire offerte au néant, fade et assez jolie, trop rég-ulière, encadrée de bandeaux lisses et noircis, et ce regard sombre et désolé qui contemple les singles du petit livre sous la tonnelle de lauriers castillans où Petit- Paul croqua des cracs.
Brucelle possède une tignasse ébouriffée
qui se termine par des saucisses flottantes, plus blanches que la masse ; son nez busqué pense aller rejoindre son menton de galoche, et ses yeux présentent cette particularité que leur iris glauque semble séparé de la sclérotique par un anneau comparable à celui que le vin forme parfois dans le goulot des bouteilles. A ses ouïes, presque sans bourrelets, pendent deux larmes de verre rose qu'elle dit tenir d'une tante qui les aurait reçues d'Abd-el-Kader, quand il était prisonnier à Pau. Elle n'a point la voix moelleuse de Léonida, dans laquelle semblent soupirer les brises qui émeuvent la tonnelle de lauriers castillans, ni la voix de rogomme de Sophie, ni la voix pincée de sa cousine Portapla, mais une voix de démente, toujours fort haute, au timbre sec, comme de morceaux de bois que l'on appliquerait l'un contre l'autre. Elle s'écrie, comme pour se faire entendre d'une lieue :
• LIS POÉTB RUSTIQUE I03
— C'est une conception sublime !
Léopoid Gringon, sans se faire prier,
explique immédiatementau poète Rustique:
— Voici, cher maître. Il y a trois actes. Le premier, c'est la création du monde ; beaucoup d'animaux dans le décor, ce qui doit plaire à votre génie franciscain.
Eve reçoit, de Satan, le fruit de la science du bien et du mal.
Le deuxième acte se passe sous François I"; les vices ont pullulé, la belle Ferronnière n'est qu'une deuxième Eve plus corrompue que la première.
Le troisième acte est situé à la fin des Temps. La dépopulation croissante a amené l'Humanité à n'être plus représentée que par une vierge nommée Léonida — ma cousine ne m'en voudra pas d'avoir emprunté son prénom. Cette Léonida s'est retirée au désert où elle yit presque nue, dans un état d'innocence. Un ange lui est envoyé, non pas un
ange déchu qui se présente sous la forme d'un serpent, mais un ange glorieux qui lui conseille de cueillir une pomme. Léonida refuse. Elle est sauvée. Quevous en semble?...
Les deux vieilles filles, M"«* Brucelle et Portapla, qui, pour la cinquième fois peutêtre, viennent d'entendre leur cousin exposer le thème de la folle élucubration, prononcent d'un commun accord.
— De toute beauté !
Elles louchent vers le poète Rustique, il croit surprendre un rictus méprisant pour lui à la commissure des lèvres de M'^^ Portapla.
Léopold Gringon se met à déclamer. Il termine par ces quatre vers qu'il place dans la bouche de l'ange :
Tu refuses, Léonida ? Celui qui crée.
Le Tout-Puissant, te donne, ô fille consacrée. Une éternelle joie ! Et ton cœur pur et fier En détournant la pomme a détruit l'enfer !
Et il explique au poète Rustique ahuri : — Je compte trois syllabes à dé-tru-it,
pour donner à mon dernier alexandrin
plus de majesté.
A quelques jours de celte soirée mémorable, nous retrouvons Léopold Gringon dans le même état, dans le même lit, et presque à la même heure que nous l'avons laissé, après la lecture de son drame. Une petite lampe éclaire quelques brochures qu'il feuillette, cependant que Léonida, silencieuse, fait du crochet auprès de la table de nuit. M^'® Portapla, à quelque distance, au coin du feu, est assise sous une deuxième lampe plus forte. Elle tient, sur ses g-enoux, une édition de La Fontaine
.UC POÂTB nUSTKjUE IO7
illustrée par Grandville, ouverte à la fable Le Rat de ville et le Rat des champs. On en connaît la délicieuse gravure : ces deux rongeurs, qui dînent dans une somptueuse salle à manger, sont surpris par une chatte déguisée en femme de chambre. Le rural a renversé le tabouret où il était juché, et on le voit s'esquiver balourd, vêtu d'une culotte paysanne dont la boucle est serrée sur des bas à raies que terminent de courtes guêtres. C'est la première fois que M"« Portapla jette les yeux sur cet ouvrage singulier que Léonida, dépêchée à son tour par ses sœurs comme garde-malade, a prêté récemment à son cousin poète.
— Que c'est curieux 1 Que c'est curieux 1 ! Que c'est curieux ! ! ! prononce, dans l'un de ces soliloques dont elle a i coutume, la mortelle ennemie de cette gent grippe-fromage à laquelle tend des pièges le fidèle Lorion. Que c'est donc curieux.
ces pethites bêtes, ces petithhhes bêtes! Elle prononce « petithhhes » avec un ou plusieurs h, comme pour mieux marquer son antipathie à ces souris si bien comprises par l'artiste romantique. Ah ! mais, que c'est curieux ! Reg"ardez-moi ça ! Quel toupet ! Oh ! oh ! oh I oh ! Quelle singulière idée de les avoir ainsi affublées de petits pantalons ! Vraiment, ces ratons ne méritent point tant d'honneur 1
M^'^ Portapla continue de parler seule, mais bientôt son monologue devient vague et l'on dirait qu'elle rêve haut, qu'elle est prise d'une de ces agitations que le pharmacien Dorothée s'efforce de calmer avec de la valériane. Elle quitte son fauteuil, pose son livre, se met à discourir en marchant de long en large et en se tordant les bras comme une actrice.
Soudain effrayé, Léopold Gringon demande :
. LE po&TE nusTiQUE log
— Qu'est-ce?
Et la douce Léonida, dont les bandeaux exhalent je ne sais quel fade parfum, répond :
— Quehiuefois ces crises la prennent.
C'est une maladie de femme.
Le lyrique défroqué ne se sent pas rassuré, car voici que,- maintenant, M"« Porlapla s'écrie en sang^lolant :
— Ha, lia, ha, ha, ha, ces mauvais rats, ils sont plus nombreux que les étoiles de la mer, plus nombreux que les grains de sable du ciel, plus nombreux que la nichée du poète Rustique !
A ce moment, Lorion qui vient de prendre des ordres, ouvre la porte, et, voyant mademoiselle dans cet état, il se met à la gifler sévèrement.
— Que faites-vous, manant? hurle Léopold.
Et Lorion, calme :
— Ne vous tracassez pas, monsieur.
C'est le docteur Sébillot qui m'a dit de la battre quand elle a du sommeil debout.
Cette extraordinaire et pénible scène, déclenchée par le joli dessin de Grandville, dure encore vingt bonnes minutes. Enfin Léonida peut entraîner sa cousine jusqu'à une chambre où elle la couche après avoir demandé à la cuisinière, pour qu'il n'y ait pas récidive, une infusion de tilleul. Elle revient ensuite auprès de LéopoldGringon. Ils se croient seuls. Elle le baise au front en murmurant :
— Tu es mon poète.
Il lui répond :
— 0 Léonida ! tu as ma foi jurée.
Ainsi la vie est faile de liauls et de bas, de grave et de comique, et d'insignifiance aussi, et c'est une erreur, quand on écrit une liistoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d'artificiel et d'ennuyeux que l'on appelle « l'intérêt ».
C'est pourquoi le poète Rustique et ses enfants cueillent aujourd'hui des pissenlits au long de la voie d'un petit chemin de fer en désuétude. Lu, jadis, était un sentier que Iç poète suivait pour se rendre chez un
vieil ami des Muses. Il se revoit, adolescent, tenant sur l'épaule un bâton où étaient suspendues des bruyères vagabondes et quelques livres. Vers midi, il frappait au manoir. Le châtelain rimeur venait luimême ouvrir, vêtu, comme le saint Louis d'un vitrail, d'une sorte de manteau à pèlerine denticulée, chaussé de bottes effilées, qui dardaient d'interminables éperons. Il était, malg-ré cette mise un peu étrange, la simplicité même.
Que c'est loin, mon Dieu, tout cela! se dit le poète Rustique, en regardant sa marmaille cueillir des herbes qu'elle lui montre pour qu'il les détermine. Combien ce souvenir de jeunesse est poignant, poignant jusqu'à la souffrance ! Ah I ces heures d'or, d'azur et de rouges fleurs, de lecture et de fumerie, pourquoi faut-il ne les saisir si bien que lorsqu'elles sont passées?
Le poète Rustique s'efforce de retenir le
. LE PO&TE nUSTIQUB Il3
moment présent qui « se passe » auprès de ce même chemin qui le conduisait chez son vieil ami. Ces petits qui se chamaillent au bord des talus de quelle splendeur apparaîlronl-ils à leur père, lorsqu'il aura recouvré celte jeunesse dont parle le psaume Judica me.
Cette rêverie estifilerrompue par M. Desjaloux, l'ancien notaire que nous avons déjà rencontré, il y a quelques mois, cueillant de la verdure et déclarant : « J'aime la g-rande amertume des pissenlits de l'arrière-saison. » M. Desjaloux, qui est un optimiste innocent, ne se rappelle pas le moins du monde celte phrase automnale et il lui substitue celle-ci : « J'aime la g-rande amertume des pissenlits du plein hiver. » Et il ajoute, selon son habitude quand il rencontre le poète à la promenade :
— Sans doute cherchez-vous l'inspiration, monsieur Rustique?
A quoi ce dernier répond :
— Comme vous, nous cherchons des pissenlits.
— Ah ! bien.
Et M. Desjaloux, refermant son couteau et tenant le mouchoir noué qui contient de la salade, se rapproche du poète qu'il prend parjle bras :
— Vous avez un concurrent, fait-il.
Le poète réplique :
— Oh ! il y a tant de pissenlits, qu'on ne se nuit pas beaucoup les uns aux autres.
— Non ; je ne parle pas de moi ; mais du troubadour installé chez M}^^ Portapla, du troubadour qui s'est fracturé la cuisse, de Léopold Gringon.
— Il ne me gêne guère.
— De cela je ne doute pas ; mais il y a quelqu'un, ou plutôt quelqu'une, à ce que l'on assure, qu'il gêne encore moins.
LE FOÈTB RUSTIQUK Il5
— C'est M"« Léonida, que Lorion a surprise rembrassant; on dit qu'ils se veulent, ce qu'en franc béarnais M. Desjaloux prononce veille ut en t.
En ce moment Petit-Paul accourt.
— Quoi, mon enfant?
— Est-ce que ceci est un pissenlit ou une pâquerelle ?
L'accident advenu à Léopold Gringon lui avait attiré, chez sa tante M"° Portapla, quelques visites; non seulement celle du poète Rustique, mais encore de MM. Dorothée, Prébœuf et Desjaloux. Nous ne comptons point Lorion, le dévo.ué serviteur.
Le pharmacien Dorothée fut amené à entrer en relations avec l'ex-séminariste par M"** Portapla, qui, à la suite de la crise nerveuse provoquée par Le Rat de ville et Le Rat des champs, l'alla consulter. Elle lui parla de la cuisse de l'auteur dramatique, désireux dans sa solitude de se créer d'intellig-entes relations.
— Si vous aimez les belles pièces de
. LE POiTE RUSTIQUE II?
théâtre, dit-elle au potard, vous serez servi à souhait : il en a fait une.
Selon sa coutume, M. Dorothée ne répondit pas. Néanmoins le dimanche suivant il se rendait chez M"* Portapla, était introduit auprès de Léopold Gringon, écoutait deux heures durant la lecture de /{égénération, c'était le titre de la tragédie, ne prononçait pas un seul mot, mais, par un serrement de main final, lémoijj^nait de son immense admiration. Il avait habité Bordeaux, il aimait le spectacle, il était ambitieux.
Quant à Prébœuf, il fut appelé auprès de l'ex-séminariste, à litre de rebouteur, et comme s'il se fût agi de mettre en doute, par son intervention décrétée en petit comité, la science orthopédique du docteur Sébillot. Il est vrai que Prébceuf était passé maître dans l'art de réduire les fractures. Les jours de foire, il opérait dans une auberge, malgré les injonctions
Il8 LE POÈTE RUSTIQUE
réitérées de son lieutenant. On lui prêtait même une cure merveilleuse, la remise en état des pieds d'une pastoure endommagés par un sanglier. On déclama devant lui Régénération. Il pleura.
Enfin, M. Desjaloûx fut admis dans le groupe. Il dut cette faveur à sa prévenance. Un jour qu'il déracinait de la salade, jyjiie Portapla le rencontra et le mit au courant du goût de son cher malade pour la mâche ou doucette. Deux jours après, M. Desjaloux se présentait avec, à la main, une corbeille pleine de cette herbe. Il fut reçu, revint, écouta les trois actes, et en conçut une telle admiration qu'il regretta de s'être fait l'écho d'un bruit malveillant pour celui qui les avait écrits et pour Léonida.
Cette agrégation de gens de goût valut au ménage Rustique une invitation qui faillit le faire tomber de son haut, car elle était accompagnée du programme suivant:
. LK POiTE RUSTIQVB 119