‹ Le poète rustiqueChapitre 3 sur 29 · TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ACTE

l^égénépation

Léonlda, la nouvelle Kve. . M'>< Léouida GrioffOD. Le Diable terrassé H. Dorothée («lonble rtil»).

Le piano sera tenu par M"« Portapla

Au bas de la carte, et de la main de l'instrumentiste, ces mots : « Votre gentil Petit-Paul pourra vous accompagner , on lui confiera volontiers le rôle d'un figurant, d'un angelot. »

Le poète Rustique assista seul, de sa famille, à cet extraordinaire spectacle en l'honneur duquel on avait déguisé le peu disert Prébœuf en arbre de la science du bien et du mal. Il n'avait rien à déclamer, le seul geste de produire une pomme lui incombait. Un serpent brodé, jaune comme le boa d'une devanture pharmaceutique, s'enroulait autour de son maillot. Quant à Léonida, elle apparaissait à l'auditoire restreint vêtue d'une façon décente. Néanmoins, pour appeler l'attention sur la honte que provoqua la faute originelle, cette Eve jetait sur ses épaules, à la fin du premier acte, un manteau vert qui simulait la feuille du bananier. On avait sup-

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primé le rôle d'Adam, M. Desjaloux l'ayant décliné. Prébœuf, dans la coulisse, entre chaque scène, allait imiter le bruit de l'orage. Sophie, la Cendrillon, lui souriait alors. Il était bonasse et ne demandait qu'à être aimé. C'était fou. Mais le clou fut l'apparition, au deuxième acte, de M. Dorothée. Déguisé en François I*', le couvrechef emplumé, il avait enfourché un caleçon rose dont il faisait les honneurs à Brucellc Gringon, la Belle-Ferronnière, dont la haute perruque laissait neiger de la farine sur une gorge osseuse. Une ceinture, imitant de grosses émeraudes, bal lait sur le ventre de la maigre sorcière au menton de galoche, au nez aiguisé, aux yeux vairons. Lorsqu'elle eut envoyé les quatre derniers vers, avant le deuxième baisser de rideau :

0 mon doux souverain. Chef de la Renaissance, Je ne saurais mentir malgré la bienséance :

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Je vois s'ouvrir pour nous un nouveau paradis. C'est ton amour royal caché dans un taudis^

Monsieur Dorothée, bien que Valois, et sur la scène encore, applaudit, puis salua de l'épée en s'écriant :

— Je mets ce drame au-dessus du Faust j de Gœthe !

Et il prononça Gœthe de telle manière que ce nom, rimant à poète, plongea dans l'admiration les acteurs qui l'ignoraient jusque-là, mais lui trouvaient une consonance étrangère.

La finale fut une reconstitution de l'Éden, symbolisé par deux caisses d'orangers de vestibule, charriés, durant l'entracte, par le valet aux bras forts. M. Dorothée, qui jouait un double rôle, venait de substituer au caleçon rose un satanique pantalon noir. Lorion, étincelant par une armure de papier à chocolat, posait le pied sur le torse du Méphistophélès officinal, qui

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saluait d'une jambe en signe de défaite. Le preneur de rats n'avait rien à dire. Il était monté en couleur et paraissait heureux, tandis que M"" Portapla, dont les mains sur le piano se faisaient frénétiques, le regardait avec complaisance.

Léopold Gringon assistait à son triomphe, étendu sur une chaise longue, pomponnée de violettes de Toulouse par Léonida.

Ouant au poète Rustique, il passa au buffet où il but un verre de vin blanc.

Le lendemain, pour échapper à cet envoûtement théâtral, le poète Rustique prend le moyen le plus simple : il va chasser. Ah I qu'il lui en coûterait de ne pouvoir ainsi dépenser sa force, et donner libre cours à son goût passionné de la solitude en plein air. Il forme ce souhait d'être encore, dans vingt ans, tel que cet homme à longue barbe blanche qu'il avait vu jadis, un soir de neige, rapporter dans un filet un oiseau bleu.

Donc, au drame de Léopold Gringon succède le spectacle d'un jour d'hiver : le

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vanneau court précipitamment sur la prairie, le canard brille de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, la bécasse a retenu l'automne sur ses ailes, le héron, dans une anfractuosité de la berge, ramène en arrière son col souple.

Lorsqu'il est des animaux si gracieux, qui prennent part. à une divine comédie, avec, pour décor, les arbres cristallisés par le gel, comment ne se consolerait-on pas de la palinodie de la veille?

Ah I ce ne sont point les mêmes tableaux. Et cette actrice qui s'avance lentement làbas n'est point une sœur des tragédiennes d'hier; son altitude, pleine d'une humble douceur, s'accorde bien au vierge et silencieux paysage. Le poète Rustique la voit franchir un petit pont et se diriger vers lui. C'est la femme Jérôme, dont le mari, ainsi que l'avait prévu la sœur Marcelline, est mort dernièrement.

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— Commonl allez-vous, madame Jérôme?

— Tant bien que mal, monsieur Rustique ; j'ai ramassé un peu de bois mort : le cher homme et le petit s'en étant allés, il ne me faut pas beaucoup de combustible pour cuire ma maigre pitance.

Un héron passe imprudemment au-dessus du chasseur qui l'ajuste, mais qui ne tire point.

— Vous n'en voulez point, monsieur Rustique?

— Eh nonl Pourquoi tuer un si bel oiseau qui n'est bon à rien?

— Je l'aurais bien mangé, monsieur Rustique.

— Pauvre madame Jérôme I En dehors du petit secours que je vous ai obtenu, de quoi vivez-vous?

— On m'a fait don d'un sac de pommes de terre un peu avariées. Ce n'est pas bien digestible, mais il faut manger.

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— N'avez-vous pas trouvé, en ville, à vous employer?

— Je m'occupe un peu chez mon propriétaire. J'y fais de grosses lessives, je lave les parquets trois fois par semaine, moyennant quoi il me fait un rabais: Je ne paye plus le loyer de ma chambre que deux francs par mais. Vous souvenez-vous, monsieur Rustique, de quand nous étions dans votre voisinage, notre jardin tout près du vôtre? C'était le bon temps. L'été, on soupait au jardin. Nous avons été si heureux lu, mon mari, mon petiot et moi, que j'ai demandé, l'autre dimanche, aux nouveaux locataires, de me laisser m'asseoir sur le banc où nous nous reposions en famille. C'est le seul moment de bonheur que j'ai eu depuis la mort de Jérôme et de Jean-Marie. J'ai pleuré tout le temps en pensant à eux. J'étais comme une béte. Comment se porte M. Petit-Paul ? Il est si aimable !

Il nous aimait tant ! Il est venu en cachette, par le trou de la haie, nous voir après notre deuil. Que Dieu ait pitié du monde !

La neige tomba doucement. Un lapin traversa le blanc sentier que noircissaient des touffes d'hellébore, tandis que Rustique aidait la miséreuse à recharg-er sur son épaule le mauvais fagot. Elle ployait sous la charge^ et, à chaque pas, son talon «u s'élevait et s'abaissait sur la socque.

Le poète la contemplait. Quand elle fut à cent pas, il perçut un gros soupir qui jaillissait d'une âme et d'un cœur surmenés.

Le splendide héron revint; il planait audessus des arbres, il semblait accompagner la pauvresse, la prenant peut-être pour une de ces créatures innocentes qui se reconnaissent entre elles, pour une bête de somme errante dans la saulaie. Avec la grande croix de ses riches ailes déployées, semblable au Christ, il l'escortait.

Petit-Paul, qui joue sur la terrasse, voit Léonida s'installer de nouveau sous le luisant feuillage, et il a entendu papa dire à maman :

— M"« Léonida revient s'asseoir avec le printemps.

Petit-Paul sait bien à peu près ce que c'est que le printemps; mais, comme il n'a pas très bien compris cette phrase : « Mademoiselle Léonida revient s'asseoir avec le printemps », il se demande si le printemps n'est pas ce jeune homme, coiffé d'un cha-

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peau melon, qui s'assied parfois sous les lauriers castillans, et qui n'est autre que Léopold Gring-on. Il n'éprouve aucune sympathie pour l'auteur de Régénération, et, de le voir fumer aujourd'hui une cigarette dans un bout jaune, à côté de la lectrice lang-oureuse du livre des sing-es, n'est point pour atténuer cette impression défavorable.

Aussi reg"arde-t-il, en fronçant les sourcils, tantôt le dramaturge défroqué, tantôt Léonida. La petite porte est encore là, qui s'était ouverte devant lui, un jour qu'il avait mang"é des cracsy dans ce jardin qui lui semble un jardin de mystère et de perdition. Et il commet aujourd'hui une g-rosse sottise. Il monte dans la fourche peu élevée d'un magnolia, ce qui lui permet de dominer davantag-ela situation, au moment que Léopold, d'un sourire béat, caresse d'une feuille de laurier castillan la chevelure bien

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lissée de son Égérie. Et, au risque de tomber, puisque ses mains lâchent l'arbre, il adresse aux deux amoureux le pied de nez le plus distendu que jamais ait fait un écolier à son régent. Quel toupet! Cependant que le couple, outré par ce geste de petit malhonnête, le foudroie de ses quatre yeux, IMnsolent pejrsiste dans son attitude. Et même il agile ses doigts comme l'on fait sur une clarinette. A ce moment surviennent M"° Brucelle et M. Dorothée, qui sont les témoins de cette insulte grossière adressée sans vergogne aux deux pigeons qui les ont précédés sous la tonnelle. El, bien que le pharmacien se déparle rarement de son silence, à moins que dans la haute comédie, celle fois il sMndigoe et flétrit par ce mot le fils du poète Rustique : — Drogue !

De la cellule où travaillait le poète on dominait le jardin de M"^^ Gringon.

L'écrivain hésite ici, devient soucieux, se demande si ses lecteurs ne vont pas assimiler sa narration à cette vapeur fantastique dont parle Heine, et qui se dégage du cerveau d'un poète sous le charme d'une belle nuit.

Donc, la petite lampe que chante Alfred de Musset :

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts. Fauteuils poudreux, lampe fidèle. . .

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brûlait, éclairant sur la table des lettres nombreuses, des livres.

•La méditation calmait les soucis de Rustique, soucis provoqués, on le sait, par les exigences de la vie matérielle, en un siècle où la famille nombreuse est mal vue de l'État et de bon nombre de personnes bien pensantes.

Vers dix heures, le poète se leva pour fermer les volets de sa cellule. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant, dans l'enclos des demoiselles Gring^on illuminé par la lune et par des lanternes vénitiennes, des ombres aller et venir. Je dis « ombres », car il n'était pas possible de distingfuer la couleur des personnages, mais leurs silhouettes seulement. Elles évoluaient dans un grand espace clair et vide, borné au sud par une grille et un portail qui s^ouvraient sur une basse-cour et sur les communs; à Test et à l'ouest, par des murs

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mitoyens, et, au nord, par deux carrés de lég-umes. Une brise, particulièrement douce pour la saison, charriait une musique.

Quelle était, sinon M"« Sophie ou M"« Portapla, cette grosse dondon qui se dandinait en relevant, du bout des doig-ts, une robe à paniers qui voulait être Louis XV? Et qui était, sinon le pharmacien Dorothée, ce baron aux mollets de coq, vêtu d'un maillot, coiffé d'une perruque? Et, à moins que Léopold Gringon, ce gringalet qui, le poing sur la hanche, se donnait une allure hautaine et esquissait un entrechat vis-à-vis de l'ombre chinoise de M'^'' Brucelle? Et là-bas, en face de M"« Portapla ou de M"« Sophie, on distinguait assez mal, ne soupçonnait-on pas Prébœuf? Peu habitué aux danses du xvn® siècle, celui-ci dédiait un cavalier seul à la matrone obèse qui lui faisait face, tandis que Lorion, le fléau des rats, se tenait immobile, et peu convaincu,

devant Léonida la lang^oureuse qui, mêlant Carmen à Phi lis, faisait claquer ses doigts au-dessus de sa lôte.

Quant à la musique nasillarde du menuet, le poète comprit vite qu'elle émanait d'un phonographe.

Cette danse devait avoir un sens que la distance estompait, tendre à un symbole. Ce fut du moins l'opinion du poète Rustique et de sa femme, qu*il était allé réveiller, afin qu'elle assistât à la chorégraphie.

Le ballet parut se composer de trois parlies. La lune favorisa davantage la vision de la dernière : ses rayons renforcés prirent l'éclat du sel au moment que le quadruple couple, Lorion et M"« Portapla, M. Dorothée et M"« Brucelle, Léopold et Léonida, Prébœuf et Sophie, s'agenouillaient pour recevoir, d'un homme noir et court vêtu, je ne sais quelle bénédiction

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sacrilège qui donna au poète et à sa femme le frisson appelé « frisson de la petite mort ».

Au moment que le poète Rustique venait de s'assurer, une fois de plus, en Taisant ses comptes, que les denrées aiimcnlaires atteignaient des prix fous, il reçut la visite de son propriétaire.

— Monsieur, lui dit celui-ci, je vous estime, je vous arfectionne, et vous avez sept enfants. Je ne veux donc pas attendre le dernier délai pour vous congédier de cette maison qui peut me rapporter beaucoup plus que la location que vous me payez, surtout si je la vends.

Ces paroles tombèrent sur le cœur du

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poète au moment que Petit-Paul pleurait dans le jardin, où il s'était fait mal.

— Croyez, continua l'ancien magistrat, car c'en était un, que j'ai pour vos charmantes œuvres une réelle admiration. Mais les temps sont durs, une occasion unique s'offre à moi : M. Dorothée, en me faisant part de ses fiançailles avec M'^® Brucelle Gring-on, m'a offert un bon prix de cet immeuble. Vous n'ignorez point que la fortune a souri à notre pharmacien dans le Coromandel.

A cette minute précise, mais un poète seul me comprendra. Rustique revit, avec une acuité singulière, un coin de paysage glacé où, en janvier, il avait levé une bécasse dont il n'avait pu découvrir la remise, et l'image, très nette aussi, de la veuve Jérôme traînant ses socques sur la neige.

Mais ces détails n'ont aucune importance.

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— Avant sept mois, reprit le justicier, il vous faudra vider ces lieux qui doivent vous tenir au cœur. Excusez-moi. Croyez, monsieur Rustique, à toute ma sympathie, et que je ne me désintéresse nullement de l'avenir de vos chers petits : Dura leœ, sed lex. Ne voyez-vous aucune autre maison qui puisse vous convenir?

Le poète ne répondit point. II se contenta de lisser les doux cheveux de Petit-Paul (jui était venu se réfugier contre lui pour se faire consoler de la chute qui lui avait meurtri le genou. Puis, le propriétaire étant parti, il alla prévenir laconiquement sa femme de ce qui leur arrivait. La figure attristée, elle continua de torcher leur dernier moutard, qu'elle avait sur les genoux.

Six heures sonnaient. Le poète Rustique gagna cette cellule d'où, voici quelques jours, il avait assisté à la fête galante donnée au clair de lune par les huit amoureux. Il n'avait plus envie de sourire. Il voyait nettement que, à moins d'un miracle, les immeubles à louer étant insuffisants ou hors de prix, il lui faudrait quitter cette petite ville que, durant trente années, il avait chérie.

Il se remémora l'arrivée, en 1888, avec le cercueil d'un père; la prise de contact avec la rude campagne ; le mariage d'une sœur excellente; l'épanouissement poé-

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tique; l'émoi des premières amours; la pourpre violette des bruyères ; la mousse ; le chant du coucou; le rossignol dans le merisier; l'azur de plomb fondu sur la tranquillité des moissons, et la fusion du gave à ce métal ardent ; les veilleuses mauves de l'automne ; la vie solitaire et douce avec la mère bien-aimée ; la jeune gloire ; l'ivresse ; l'amour humain tel que nul autre ne le ressentit davantage ; les vierges charmantes; les promenades botaniques; les tendres désillusions; les tristesses déprimantes ; le retour à Dieu dans la jonchée de glaïeuls en flammes et de campanules gorgées de beau temps; les fiançailles, et puis ce foyer patriarcal dressé comme un bûcher divin par le bras de la femme forte, tout cela. Le poète Rustique ouvrit son Imitation et lut : « Quoi de plus insensé, déplus vain, « que de se réjouir ou de s'effrayer de choses « qui n'arriveront peut-être jamais ? »

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Et voici que, soudain, comme il fermait les yeux, il embrassa, avec le regard de l'âme, sa vie.

C'était une colline, une sorte de bois humble et sacré qui s'élevait d'une route pâle.

Sur cette route, montée chacune sur un petit âne, trois de ses héroïnes cavalcadaient : Clara d'Ellébeuse, Almaïde d'Etremont et Pomme d'Anis. La première, sous de lourdes boucles d'or, baissait un front chargé d'orage et de ciel bleu. La deuxième, sous ses repentirs en deuil, fouettait sa monture, et l'arc parfait de son visage lançait en même temps la volupté, l'amertume et le remords. Enfin, Pomme d'Anis, le cœur lourd d'amour comme une rose pleine d'eau, laissait aller au pas le grison, et la grâce d'un de ses genoux remonté cachait avec pudeur la gêne de l'autre.

Au beau milieu du sentier qui se dérou-

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lait sur la colline, seul, arrêté, le vieux Palte-Usée, le lièvre ami du poète, faisait le gros dos, car une abeille bourdonnait autour de ses oreilles. Jusqu'à lui la brise charriait l'odeur ensoleillée du thym, que cuisait le soleil dans le potager où le fiancé et la fiancée d'un jour s'aimaient.

Non loin du lièvre, un pauvre à barbe grise, vôtu d'une jaquette et coiffé d'un canotier, mangeait, assis sous un ombrage. Des jeunes filles autour de lui formaient une guirlande avec leurs mains unies et dansaient et chantaient pour lui faire plaisir.

Enfin, au sommet, une procession naïve et toute droite entrait dans l'église habillée de feuilles qui sonnait, et Jean de Noarrieu et le poète Rustique, retenant leurs chiens de chasse^ la saluaient.

Un mois après le congé donné par son propriétaire au poète Rustique, les quatre mariages furent célébrés le même jour, à la même heure, sans le concours de l'Église, au son d'un harmonium volé à un curé, tenu par Léopold, qui n'en quitta le clavier que pour répondre aux questions posées par l'officier de l'état civil, et se rassit : mariages dudit Léopold Gringon avec Léonida, de M"« Portapla avec Lorion, de M"« Brucelle avec M. Dorothée, de Sophie, qui était la plus heureuse, avec Prébœuf.

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Le pharmacien se distinguait de ses beauxfrères par un pantalon couleur de bois de noisette.

M. Desjaloux, qui aime la grande amertume des pissenlits des quatre saisons, fut le seul étranger convié au repas de noces, servi à l'hôtel du Don Patoisant, repas durant lequel M"« Brucelle éprouva un haut-le-cœur qui fit jaser, bien qu'elle eût passé l'âge. Le docteur Sébillol, mandé en toute hAtc, ce haut-le-cœur ayant été suivi d'une syncope, déclara, vexé de ce qu'on lui eût préféré Prébœuf pour réduire ce que Lorion appelait « la luxure » de M. Léopold :

— On a vu parfois des manches à balai partir comme des fusils.

Le double quadrige s'embarqua pour Biarritz dans le même wagon, et il descendit à la pension de famille choisie par M"« Porlapla : n Au Don Souriceau ».

Peu de jours après cet extravagant hyménée, d'un genre sans doute unique au monde, il advint ceci, qui sera la conclusion d'une histoire plus grave que vous ne le supposez, ô mes légers amis !

Petit-Paul avait une tirelire que son père lui avait donnée pour le calmer, un jour qu'il avait une grosse fièvre. Dans cette tirelire, il possédait treize sous qui faisaient, avec elle, son orgueil. Il tenait tant à cet objet que, parfois, il le suspendait à son cou. Pauvre Petit-Paul! Ce n'était point

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qu'il fût avare ou intéressé : ce qui le charmait surtout dans la tirelire c'en était la clef, le mystère, le joli bois veiné. Il la montrait à ses amis et ce qu'elle renfermait, ce que n'eussent jamais osé un banquier ni un notaire. Elle constituait pour lui, avec un stylographe de six francs dont lui avait fait cadeau- un admirateur de son père, ce trésor dont parle la science angé- Ii(]uc.

Petit-Paul, au crépuscule, regardait du haut de la terrasse dans le sentier. Et il vit une femme s'abattre devant la petite porte verte du jardin des demoiselles (îring:on et rester là. Elle avait, tombant ainsi, lâché un fag-ot qu'elle porlait sur la tt^te. L'enfant observa que la robe en haillons de celte pauvresse laissait paraître les jambes nues. Il y a donc des gens qui n'ont point de bas? Pourquoi ne bougeailrelle plus? Est-ce qu'elle pleurait, la face

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contre terre? Le faix de bois gisait auprès d'elle.

Petit-Paul, vite, alla chercher dans l'armoire de sa maman, où il l'avait serrée, sa tirelire qu'il trouvait si belle, pour en faire don à cette misérable. Mais tandis qu'il redescendait l'escalier, il eut un peu honte de n'avoir que des sous à offrir avec sa tirelire. Ils ne sont pas bien propres. Donc, ayant ouvert le coffret, il alla demander à la cuisinière de lui échanger dix pièces de bronze pour une d'argent^ sans dire dans quel but, et il le referma après l'y avoir placée. Et il garda trois sous pour qu'ils ne fissent point tache à côté de la monnaie d'argent. Cette opération faite, il sortit de la maison, s'approcha de la femme qui était toujours couchée sans mouvement. Il marchait d'une manière distinguée et délicate, un peu comme un jésuite de bonne famille. Une grande pitié le saisit :

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il reconnaissait la mère du petit Jean- Marie, la veuve Jérôme, dont les cheveux étaient comme en toile d'araignée, et il y avait du sang par terre. Et, comme jadis il avait fait l'offrande de son appeau à alouettes à la terre où dormait son ami, il déposa sa tirelire dans la main de cet autre cadavre dont il rabattit pieusement la robe sur les pieds.

Et maintenant la comédie est finie. Le poète Rustique se retourne vers ses lecteurs et il leur demande raison de ce qu'il vient d'écrire.

Il sourit, et, dans la joie de son inspiration, il voit un cognassier éclatant de roses et des oiseaux sur un saule. Et une brise s'élève, et une toute petite enfant qui la sent souffler sur ses bras fait le geste de l'attraper et de vouloir s'envoler avec elle. Il ne sait où aller, chassé par l'orage de la

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