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Le poète Stace [microform]

N'attendez pas de moi une étude de haute critique ou de subtile philologie. Mon dessein est plus modeste. Je me propose simplement de vous raconter la vie d'un poète romain du I" siècle de l'Empire, Stace, l'auteur de la Thébaîde.

Stace n'est qu'un talent de second ordre; sa vie, paisible et uniforme, n'offre point d'incidents romanesques ou dramatiques. Il semble, à première vue, qu'un pareil sujet soit dénué d'intérêt. Mais pour qui veut se faire du passé une idée juste et complète, c'est une bonne fortune que de pouvoir étudier, un de ces caractères moyens, une de ces existences ordinaires, qui sont, en histoire, comme le fond du tableau. De plus, la vie de Stace contribue à nous faire connaître l'état de la société romaine et particulièrement la condition des hommes de lettres sous l'Empire.

Le père de notre poète était originaire de Velia, en Lucanie, ville grecque qui avait reçu le droit de cité romaine. Il appartenait à une famille distinguée, mais appauvrie. Tout jeune encore, il se rendit à Naples, qui devint sa seconde patrie.

Naples était restée grecque par les mœurs, par le goût des arts et des lettres. On y célébrait tous les cinq ans des jeux en l'honneur d'Auguste (A ugustalia), qui comprenaient un concours de poésie. Stace le père paraît avoir été un enfant prodige : ayant même d'avoir atteint l'âge viril, il prit part à ce concours et il ravit le public d'admiration.

Dès lors, il remporta couronnes sur couronnes. Il alla même concourir en Grèce aux jeux pythiques, néméens et

isthmiques : nous voyons par là que le grec lui était aussi familier que le latin et qu'il maniait avec une égale virtuosité la langue d'Homère et celle de Virgile.

Encouragé par ces succès, et sans doute pour augmenter ses maigres ressources, il ouvrit à Naples une école comme grammaticus. Le grammaticus occupait une place intermédiaire entre le litterator ou instituteur primaire et le rheior ou professeur d'éloquence; il était ce que nous appellerions un professeur d'humanités. Sa tâche principale consistait à lire et à expliquer les poètes ; il faisait faire aussi aux écoliers de petits exercices de style : paraphrases, amplifications, narrations, etc. L'école de Stace eut une grande vogue : les élèves y affluaient de Lucanie et d'Apulie, d'Herculanum et de Pompéi, de Sorrente, de Pouzzoles, de Cumes et de Baïes. Le programme en était étendu et varié : le maître commentait VIliade et VOdyssée, Hésiode, Épicharme, Pindare, Ibycus, Alcman, Stésichore, Sappho, Corinne, Sophron, Callimaque et Lycophron ; il fit, pour servir à son enseignement, une traduction d'Homère en prose latine. Il se transporta ensuite à Rome(ï), où ses cours furent suivis par l'élite de la jeunesse aristocratique, notamment par les futurs candidats aux sacerdoces : il les initiait aux rites qu'ils devaient pratiquer plus tard.

Vint « l'année terrible » (6g ap. J.-C.) : quatre empereurs se succédèrent en quelques mois; l'Italie et Rome elle-même furent ensanglantées par la guerre civile ; le Capitole fut incendié dans la lutte qui s'engagea entre les partisans de Vitellius et ceux de Vespasien. Stace le père composa aussitôt un poème sur ce déplorable événement ; il l'acheva quand les cendres du sanctuaire fumaient encore, ce qui fait dire à son fils que la rapidité de son génie surpassait celle des flammes (2).

(i) Voy. G. G. CuRcio, Studio su P. Papinio Staxio, p. 8, 10 (Catane, 1893). M. Vollmer, dans l'introduction de son édition des Silvts, p. i6, note i (Leipzig, Teubner, 1S98), nie que Stace le père ait transporté son école à Rome ; il prétend que les jeunes Romains dont il est question Silv., V, 3, 176 (Romuleam stirptm proctresque futures) se rendaient à Naples pour suivre ses leçons. Mais Stace était un simple grammaticus, et il est peu vraisemblable que les grandes familles de Rome aient jugé nécessaire d'envoyer leurs enfants à son école lorsqu'il habitait encore Naples. Le fait qu'il fut enterré à Albe semble indiquer qu'il mourut àRome.

(2) Silv., V, 3, 201 : ... mvltumfacibus velocior ipsii.

Dix ans après (79 ap. J.-C.) eut lieu la terrible éruption du Vésuve qui engloutit Herculanum, Pompéi et Stabies, Cette catastrophe dut l'afiFecter profondément, lui qui se regardait comme un enfant de Naples. Il se proposait de la chanter, mais la mort sans doute l'empêcha d'exécuter ce projet.

Il mourut à l'âge de soixante-cinq ans. Sa fin fut douce et semblable à un paisible sommeil. On l'enterra-dans un petit domaine qu'il possédait à Albe.

C'était un beau caractère et un homme sympathique. Il n'y a pas lieu de révoquer en doute les éloges que lui décerna la piété filiale : « Peindrai-je l'aménité de tes mœurs, tempérée par la gravité ? ta piété, ton dédain du lucre, ton souci de l'honneur, ton amour du bien ? et la grâce de tes discours, quand venait l'heure du repos, et ton cœur resté jeune jusque dans la vieillesse (i) ? »

Je me suis étendu sur la biographie du père parce qu'elle éclaire singulièrement celle du fils. Celui-ci était une nature docile, réceptive, un peu molle. Son père le façonna sans peine à son image. Nous avons là un merveilleux exemple de ce que peut l'éducation combinée avec l'hérédité. Vertus privées et qualités aimables, ambition et gloriole littéraires, goût de la poésie et faculté d'improvisation, tempérament plus grec que romain, avec je ne sais quoi de scolaire et de livresque, tous les traits qu'on peut noter dans l'un se retrouvent dans l'autre.

Stace (P. Papinius Statius) naquit à Naples vers l'an 40 ap. J.-C. Toujours il conserva un vif amour pour sa ville natale. Il grandit au milieu des pures affections de la famille. Son éducation fut faite, ce semble, tout entière par son père. Comme lui, et guidé par lui, il entra de bonne heure dans la carrière poétique. Il lut ses premiers essais devant un auditoire de nobles Romains; l'heureux père était là, ému, tremblant, l'œil humide, rougissant de joie quand éclataient les applaudissements. Fidèle à l'exemple paternel, Stace se présenta au concours des Augustalia, et il obtint la couronne d'épis qui était le prix de la victoire; Stace le père vécut assez longtemps pour être témoin de ce glorieux triomphe.

(i) Silv.., V, 3, 246-249.

Notre poète alla s'établir à Rome, nous ignorons en quelle année (i). Ce ne fut point assurément sans un serrement du cœur qu'il quitta « sa chère Parthénope »(2). Mais la capitale de l'Empire exerçait une attraction irrésistible sur les jeunes talents avides de renommée. Hélas ! elle leur réservait souvent de dures épreuves et de cruelles désillusions. La vie y était chère; les loyers, exorbitants. Surtout, il fallait faire figure, tenir son rang ; les conventions sociales étaient rigoureuses. Le plus humble citoyen ne pouvait se passer d'esclaves. Tous les matins, pour faire ses visites, on devait endosser la toge, vêtement coûteux et de coûteux entretien : il y avait à Rome la misère en toge blanche, comme il y a chez nous la misère en habit noir.

Stace ne voulait être et ne fut que poète. Epris de son art, il répugnait aux occupations prosaïques, aux professions lucratives mais terre à terre ; il dédaigna même de tenir école comme son père. Ses ressources personnelles, d'autre part, étaient des plus médiocres. Son petit domaine d'Albe produisait quelques fruits et lui servait de retraite pendant les grandes chaleurs : c'était peu. Il lui restait à tirer parti de son talent.

Malheureusement les poètes de ce temps-là n'avaient guère le moyen de vivre de leur plume. Les ouvrages les plus répandus n'enrichissaient pas leurs auteurs ; car, la propriété littéraire n'existant pas, les libraires se dispensaient généralement de payer des honoraires. Les lectures publiques ne rapportaient que des applaudissements et les concours que des couronnes. Le poète pauvre en était donc réduit à compter sur . les libéralités des gens riches et de l'empereur. Fâcheuse nécessité, qui compromettait la dignité de l'homme de lettres! On avait vu, il est vrai, Virgile, Horace, Varius, recevoir les bienfaits d'Auguste et de Mécène sans abdiquer leur fierté ni tomber au rang de vulgaires courtisans. Mais, à l'époque de Stace, les choses avaient bien changé. L'empereur, c'était l'orgueilleux, ombrageux et farouche Domitien, qui se faiéait

(i) Il est probable qu'il accompagna son père lorsque celui-ci se fixa à Rome. Cf. plus haut, p. 4, note i. ,

(a) Silv., I, 2, 260-261 : nua ... Parihenope. III, 5, 78-79 : nostra ...Parthénope.

appeler « maître et dieu » (dominus et deus), dont la vanité était offusquée par toutes les supériorités, et qui tout à la fois voulait ^re flatté et méprisait ses flatteurs. Il n'était point indifférent aux lettres*: «il avait institué des concours de poésie aux jeux quinquennaux en l'honneur de Jupiter Capitolin et aux fêtes de Minerve qui se célébraient tous les ans à Albe ; il témoignait même quelque bienveillance aux poètes et faisait bon accueil à leurs vers. Mais ce prince, fastueux et prodigue lorsqu'il s'agissait de travaux publics ou de réjouissances populaires, se montrait peu généreux à l'égard des nourrissons des Muses : il leur accordait plus volontiers des faveurs honorifiques que des encouragements pécuniaires. Quant aux Mécène, il n'y en avait plus. « Depuis les Sénèques et les Pisons, la race s'en était perdue. Avec Vespasien, Rome s'était mise à un régime d'économie boiirgeoise(i). » La sportule du client, quelques cadeaux plus ou moins utiles, de temps à autre une invitation à dîner ou à passer une journée à la campagne, voilà à peu près tout ce que l'écrivain pouvait attendre des grands dont il hantait la maison, qu'il complimentait, à qui il dédiait un ouvrage.

Cette existence besogneuse, Stace l'accepta, soutenu par « l'illusion féconde » et l'amour de la gloire. •

Pour vivre, il fabriqua des libretti qu'il vendit aux pantoiïiimes(2).

Il fit la cour à Domitien, à ses afiranchis, aux grands seigneurs, aux hauts fonctionnaires et aux riches bourgeois.

Il travailla sur commande et composa une multitude de pièces de circonstance. Il pleura la mort du père de Claudius Etruscus, de la femme d'Abascantus, du perroquet d'Atedius Melior et du lion apprivoisé de Domitien. Il consola Atedius Melior et Flavius Ursus de la perte de leurs mignons. Il fit répithalame d'Arruntius Stella et de Violentilla, et honora la mémoire du poète Lucain, Il félicita Vinnius Maximus et Julius Ménécratès à l'occasion de la naissance de leurs enfants, et il

(i) BoissiER : Le poète Martial, dans le volume intitulé Tacite (Paris, Hachette, I903), p. 321.

(2) Ces libretti s'appelaient fàbulae salticae. Juvénal (VII, 87) cite une Agave que Stace composa pour le pantomime Paris,

(i) Histoire de la littérature latine, p. 600. (2) BoissŒR, ouvr. cité, p. 309.

salua le retour à la santé de Rutilius Gallicus. Ses vœux accompagnèrent M aecius Celer, qui s'embarquait pour la Syrie, et le jeune Crispinus, qui venait d'être nommé tribun militaire. Il célébra le septième consulat de Domitien, l'inauguration de la via Domitia, les fêtes magnifiques données au peuple par l'empereur. Le platane phénoménal d'Atedius Melior et les cheveux du bel Earinus, favori de César, lui inspirèrent de coquettes fictions mythologiques. Il décrivit la statue colossale de Domitien, les bains de Claudius Etruscus, la villa de Manilius Vopiscus à Tibur, celle de Pollius Félix à Sorrente, les jeux fondés en l'honneur d'Hercule par le même Pollius .\^!^: Félix, la statuette de bronze représentant Hercule qui décorait la table de Novius Vindex. Que sais-je encore? Il rendit des actions de grâces à Domitien, qui avait daigné l'inviter à dîner. Il adressa à Vitorius Marcellus une épître familière, à Septimius Severus une ode légère, à Plotius Grypus des hendécasyllabes badins. . t

Mais cette « poésie commerciale, » comme l'appelle M. Pichon(i), ne lui suffisait pas. Il avait des visées plus hautes; il rêvait l'immortalité et voulait laisser une œuvre durable. Le premier des genres en dignité était l'épopée. La gloire de Virgile éblouissait tous les esprits. Quiconque se sentait quelque veine poétique, quelque facilité à manier l'hexamètre, aspirait à donner un pendant à l'Enéide. Que de poèmes épiques virent le jour pendant le premier siècle de l'Empire! Stace, avec son naturel un peu moutonnier, se laissa entraîner au courant général. Il chercha un sujet où son talent narratif et descriptif, et aussi son érudition m3rthologique, pourraient se donner carrière, et il choisit la Thébaîde, c'està-dire la lutte fratricide d'Étéocle et de Polynice,

Admirable matière à mettre en vers latins I

Il eut ce courage, lui, « improvisateur de tempérament, presque de naissance, puisqu'il était Napolitain (2), » de consacrer douze années à composer, à polir et à repolir son épopée. Il est impossible de ne pas concevoir une sincère

estime pour l'homme qui sut ainsi faire deux part de sa vie, employant l'une à subvenir aux besoins de chaque jour et réservant l'autre au culte de l'art pur. Stace avait encore son père lorsqu'il commença la Thébaïde. Il rappelle le concours précieux que lui prêta \&\iexix grammatictis : « Sous ta conduite, ma Thébaïde s'élançait sur les traces des anciens poètes ; tu animais ma verve, tu m'apprenais à chanter les exploits des héros, à décrire les lieux et les incidents des batailles. Aujourd'hui, sans guide, mes pas mal assurés errent à l'aventure, et ma barque, privée de son pilote, vogue dans les ténèbres(i). »

Stace ne garda pas son poème en portefeuille pendant douze ans : il fit des lectures publiques des différents chants au fur et à mesure qu'ils étaient achevés. Le succès fut immense. « Dès que Stace a promis une lecture, » nous dit Juvénal (2), « Rome est en liesse; on accourt pour entendre cette voix harmonieuse, cette chère Thébaïde; l'auditoire est sous le charme et frémit de plaisir ; il trépigne, il applaudit à tout rompre. »

Nous avons peine aujourd'hui à nous expliquer un tel engouement. Malgré certaines beautés de détail, cette épopée, bâtie de procédés, de poncifs et de réminiscences, nous paraît franchement ennuyeuse ; on ne la lit plus guère que par devoir professionnel. Que penser de la faveur avec laquelle l'accueillirent les contemporains ? Ce n'était point comédie ou pure complaisance : Stace n'était ni un personnage influent qu'on eût intérêt à aduler, ni un de ces satiriques redoutables qu'on flatte pour les désarmer, ni un chef d'école ou de coterie, ni un intrigant lfe,bile à se faire valoir. La vérité est qu'il plaisait au public. D'abord il avait une voix agréable (vocem iucundamj et déclamait admirablement ses vers : n'oublions pas que, pour les anciens, la diction avait une bien plus grande importance que. pour nous, qui sommes habitués à la lettre moulée et dont l'oreille est beaucoup moins exercée et beaucoup moins sensible. Puis Stace était un poète savant (poëta dodus); son père lui avait appris à parler une langue inconnue au vulgaire (non

il) SilVi., V, 3, 233-338.

(a) Sat. VII, 83-86.

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vulgare loquiji^), et c'était là une qualité fwi prisée de cjette société raffinée, de ces beaux esprits blasés. Les imitations mêmes, et les réminiscences, et les lieux communs étaient goûtés pourvu qu'ils fussent rajeunis par l'expression. Enfin, lue par fragments, une^ œuvre de longue haleine soutient la curiosité et prévient la satiété.

Il est rare que chez les poètes qui ne sont pas de véritables génies, l'amour de la gloire ne confine pas à la gloriole. Stace était le fils d'un poète lauréat; lui-même avait été couronné aux Augustalia de Naples. 11 ne s'en tint pas là : il voulut concourir aux quinquatria Minervae, à Albe, et aux jeux Capitolins, à Rome. Il réussit dans la première épreuve : les vers où il célébra les triomphes de Domitien sur les Germains et sur les Daces lui valurent la couronne d'olivier en or, récompense du vainqueur. Il fut moins heureux dans la seconde : la couronne de chêne, que l'empereur décernait de sa propre main, lui fut refusée. Cet échec le mortifia cruellement. Le vieux Stace ne vit ni la victoire ni la défaite de son fils.

Stace était, selon l'expression de D. Nisard(2), « un homme de mœurs et de vie domestiques. » Après quelques écarts de jeunesse, il s'était marié. Sa femme Claudia était la veuve d'un musicien. Ce fut une épouse modèle, vertueuse, tendra et dévouée. Elle s'intéressait aux travaux de son mari, était la confidente de ses vers, partageait ses joies et ses chagrins. Lorsqu'il fut couronné aux fêtes de Minerve, elle s'élança dans ses bras et couvrit sa tête de baisers passionnés, et lorsqu'il succomba aux Jeux Capitolins, elle accusa Jupiter de cruauté et d'ingratitude. Elle suivait avec une attention infatigable la longue élaboration de la Thébaïde. Auprès d'elle, Stace était heureux ; il trouvait le réconfort et les consolations dont il avait besoin. Il la payait de retour en lui témoignant la plus vive affection. « C'est la faveur de Vénus, » lui dit-il (3), « qui nous a unis dans nos florissantes années et nous permet de vieillir ensemble... Je chéris mes liens et ne les romprai jamais. »

Claudia avait une fille d'un premier lit, que Stace aimait

(i) Silv.,V, 3, 214.

(2) Etudes sur les poètes latins il la décadence, t. I, p. 3o6 (2^ éd.}.

(3) Silv., III, 5, 23 et suiv.

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