‹ Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire MalvyChapitre 1 sur 74 · Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire Malvy · texte numérisé non relu

Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire Malvy

Jean-Louis Malvy, qui fut, pendant trois années de guerre, le ministre de l'Intérieur du peuple français, a été condamné, le mardi G août 1918, par la Haute-Cour, à cinq années de bannissement pour forfaiture. Certains attendus de ce jugement sont particulièrement significatifs. Les voici :

Attendu qu'il est constant pour la Cour qu'un plan a été concerté sur le territoire de la République, dès la fin de 1914, pour ruiner la défense du pays en portant atteinte à la force morale de la nation et à l'esprit de discipline de l'armée; que celte propagande criminelle s'est exercée notamment par la création de journaux, par la diffusion de tracts, par des discours et des conférences ;

Attendu que Malvy n'a pas ignoré l'existence de cette criminelle entreprise, dont tous les témoins

entendus ont signalé la gravité, et qui a été la cause principale des mutineries militaires de mai et juin 1917 ;

Mais attendu qu'au lieu d'opposer à cette propagande Faction la plus énergique, l'accusé a accordé des subventions à un journal dont les principaux rédacteurs ont été condamnés pour intelligences avec l'ennemi, en vertu de décisions passées en force de chose jugée; qu'il a facilité par des faveurs et des complaisances abusives les agissements criminels d'Almereyda, de Duvale t de Sébastien Faure ; qu'il a entravé la surveillance des tractations auxquelles se livrait, par l'intermédiaire de la femme Duverger, l'espion Lipscher ; qu'il s'est refusé à empêcher la propagande àntipatriotique de l'anarchiste Vandamme, dit Mauricius ; qu'il s'est refusé à autoriser dans les imprimeries clandestines, où elle pouvait être utilement pratiquée, la saisie de tracts excitant les militaires à la désobéissance, à la révolte envers leurs chefs, à la trahison envers la Patrie ;

Attendu qu'en vertu des instructions générales qu'il avait données, l'action des lois pénales a été suspendue ou empêchée au profit d'anarchistes notoires recherchés pour délits de droit commun ;. enfin, que l'accusé a détruit tout ou partie d'un dossier contenant les charges relevées contre Sébastion Faure, dossier qui lui avait été communiqué à raison de ses fonctions ;

Attendu que Malvy prétend vainement pour sa défense qu'il n'a fait qu'exécuter les instructions et la politique des gouvernements dont il faisait partie; que cette politique tendant à l'union sacrée de tous les Français devant l'ennemi ne saurait être en cause devant la Cour de Justice, que l'accusation reproche

UN MINISTRE INAMOVIBLE. y

ajuste titre à V accusé d'avoir poursuivi une politique personnelle d'abandon et de jaiblesse qui laissait s'accroître chaque jour un danger dont il ne pouvait méconnaître la gravité, alors que la doctrine des gouvernements dont il faisait partie consistait à appliquer la loi pénale à tous les criminels quels qu'ils fussent ;

Attendu que Malvy soutient encore en vain qu'il était obligé d'agir comme il l'a fait sous peine de provoquer des crises et des soulèvements plus < lange veux encore pour le pays que la propagande qu'il laissait s'exercer ;

Attendu, en effet, que cette défense ne saurait justifier les actes reprochés à l'accusé; qu'elle démentie par l'élan patriotique de la presque unanimité des ouvriers français, et qu'elle a le tort grave de les supposer capables de se solidariser avec des repris de justice et de$ hommes tarés, qu'ils auraient chassés de leurs groupes s'ils avaient connu leur action et leurs desseins ;

Par ces motifs,

Déclare Malvy (Jean) non coupable, tant comme auteur principal que comme complice, du crime d'intelligences avec l'ennemi commis notamment en renseignant l'ennemi sur tous nos projets diplomatiques et militaires, en lui fournissant le plan d'attaque du Chemin des Dames, et en provoquant ou excitant des mutineries militaires pour favoriser ses progrès;

Déclare Malvy (Jean) coupable d'avoir, dans l'exercice de ses fonctions de ministre de l'J>

RIEUR, DE igi/i A I9I7, MÉCONNU, VIOLÉ ET TRAHI LES DEVOIRS DE SA CHARGE DANS LES CONDITIONS LE CONSTI- TUANT EN ÉTAT DE FORFAITURE, ET ENCOURU LES RESPONSABILITÉS CRIMINELLES PRÉVUE PAR l'aRTI- CLE 12 DE LA LOI DU l6 JUILLET 1 8 7 5 .

Mon projet, dans les notes qui vont suivre, est de mettre au point pour l'avenir, sans aucune passion, sans aucun parti pris et de la façon la plus objective, je pourrais dire maintenant la plus détachée, quelques phases de cette étonnante histoire, que je fus le premier à connaître et à signaler. L'affaire Malvy, comme l'affaire du Bonnet Rouge, comme l'affaire Caillaux, sont des suites naturelles de r Avant-Guerre. Il y avait quelque chose de pourri en France, dans les régions politiques, financières, industrielles, avant le 3 août 191 4- A la faveur des terribles événements que l'on sait, ce quelque chose s'est développé, s'est ramifié, a rejoint la perfidie ennemie, a constitué peu à peu une trame de trahison soit active et par complicité, soit passive et par complaisance ou inertie criminelle.

Je ne connaissais ni Joseph Caillaux, ni Jean- Louis Malvy, ni aucune personne de leur entourage ou de leur milieu. J'ai vu Malvy pour la première fois à la Haute-Cour. Deux faits ont attiré mon attention sur sa personne : son intimité avec Almereyda, qu'il a niée, mais qui fut affirmée par de nombreux témoins et qui apparaît d'ailleurs clairement dans les dithyrambes et apologies du Bonnet Bouge; son inamovibilité, en tant que ministre de l'Intérieur, pendant les trois premières années de la guerre. Malvy survivait régulièrement à la dispa-

UN MINISTRE INAMOVIBLE. Il

rition des cabinets dont il faisait partie. Or, non seulement il ne passait point pour un ministre laborieux, intelligent, particulièrement versé dans les problèmes de ta Défense Nationale, mais encore, dès l'exode à Bordeaux, sa vie privée était aprement critiquée, et sa gestion fut, par la suite, violemment attaquée au Sénat. Le mot de l'énigme c'est que, tout ce laps de temps, Jean-Louis Malvy fut au gouvernement le représentant, l'agent, le factotum de Gaiilaux et de son groupe. L'assassinat de Gaston Calmette — coupable de détenir le fameux document vert — par M"1" Caillaux fermait à Caillaux la porte du pouvoir. Son influence personnelle demeurait considérable, dans la Chambre de iqi/j, élue sur son programme et selon ses visées. Le compromis consista à maintenir au poste le plus important de l'arrière un individu médiocre et moralement taré, mais tout dévoué au « patron » comme à sa politique et docile à ses suggestions. Il n'est pas douteux que dans le cabinet Viviani, comme dans le cabinet Briand, comme dans le cabinet Ribot, comme dans le cabinet Painlevé, Jean-Louis Malvy fut le porte-parole du caillautisme et l'homme de paille de Joseph Caillaux. Dans quelle mesure les quatre présidents du conseil en question se rendirent-ils compte de cette situation? C'est ce qu'il est assez malaisé de déterminer. Viviani est un homme qui a Télocution le, peu d'idées, — et appartenant au répertoire primaire, — de formation avocassière, coureur de coulisses des théâtres subventionnés, voyant toutes choses sous l'aspect de l'électoral. Au demeurant, le meilleur fds et le plus hâbleur du monde. A l'occasion du i.'j juillet 1918, il écrivit dans un de nos

là LE POIGNARD DANS LE DOS.

grands journaux d'informations — ainsi nommés parce que leurs lecteurs sont les plus mal informés de tous — que Diderot, Voltaire et Rousseau avaient été torturés- à la Bastille ! C'est un ténor, léger comme ceux de sa profession, impressionnable, sur lequel les gaillards sans nuances du Bonnet Rouge, tous maîtres chanteurs avérés, produisaient un effet de terreur. Sur le conseil peut-être impératif de Malvy, il versa vingt mille francs à Almereyda. Ce don magnifique est consigné dans le testament du bandit, c'est-à-dire dans sa déposition écrite, peu de jours avant sa mort tragique, à l'intention du juge Drioux.

Briand passe pour un homme d'esprit — chose rare chez les parlementaires de la Chambre — et que le spectacle changeant de la vie et de lui-même divertit. Il a raconté qu'ayant des doutes sur l'origine des fonds du Bonnet Rouge et sur les directions de ce torchon boche, il avait averti Malvy qu'il était disposé à sévir et que Malvy ne lui avait fait aucune objection. Mon avis est qu'à la fois roué et naïf, comme tous les sceptiques de sa catégorie, Briand connaissait ce fand de vase, mais supposait qu'il s'écoulerait et se perdrait dans les remous sanglants de la guerre. Il ne manquait pas autour de lui de garçons subtils et clairvoyants pour lui expliquer les caractères d'un Almereyda et d'un Landau. Mais, bahl qu'était-ce que cela à côté de la victoire de la Marne ! Erreur grave. Les Caillaux, les Malvy, les Almereyda, les Landau contrecarrent les victoires de la Marne. Ils en amortissent le dommage pour l'Allemand et le bienfait pour le Français. Sa remarquable flexibilité, son aptitude à concevoir les contraires, en s'imaginant qu'il les

UN MINISTRE INAMOVIBLE. t3

concilie, ont, dans ce cas, joué un tour à Briand. L'affaire Caillaux-Malvy en pleine guerre, c'était le cas ou jamais de renoncer, en l'honneur de la France meurtrie, à tous les plaisirs delà souplesse.

Ni Ribot, ni Painlevé, chacun selon son aveuglement, ici mathématique et là doctrinaire, n'avaient rien compris aux manœuvres de l'Allemagne en France depuis le début des hostilités. Il suffisait de les voir et de les entendre à la Haute-Cour pour en être bien convaincu.

Je l'ai déjà écrit quelque part, la Chambre tient du théâtre et du club. Elle a du théâtre les colères factices, les attendrissements injustifiés, les passages soudains du froid au chaud et de l'engouement au dénigrement. Elle a du club la camaraderie, ajoutée à la non clairvoyance. Un « grec » habile disait : « C'est dans les cercles les plus chic qu'il est le plus facile de tricher. » Il en est de même au Palais Bourbon. Les députés voyaient chaque jour Caillaux, Malvy, Loustalot, Turmel, comme les sénateurs voyaient Charles Humbert. Ils s'amusaient, les uns et les autres, de la prétention hautaine de Caillaux, de l'ivrognerie de Turmel, de la grossièreté d'allures de Charles Humbert, des mauvaises relations de Malvy. Ils n'allaient pas plus loin. Tout cela est très humain et il n'y a pas lieu de s'en indigner. On connaît le mot de la dame du monde : « Voleur, ce monsieur que j'ai eu comme voisin de table quatre fois chez les X..? Allons donc ! » Tel fut au début le raisonnement de tous les caillautistes et de tous les malvystes.

( ! la m'est apparu clair comme, le jour le

juin 19 17, lors de ma visite à Maginot, député

de la Meuse, membre de la commission de l'armée,

l4 LE POIGNARD DANS LE DOS.

blessé de guerre, alors ministre des Colonies. Maginot dînait, au printemps de 19 17, chez nos amis Fayard en compagnie de Jacques Bainville. La conversation vint sur Malvy, dont je dénonçais les agissements dans l'Action Française, en l'appelant l'Inexplicable, à cause de la censure. Maginot défendant Malvy, Bainville lui dit : « Voyez donc Daudet, il vous racontera des choses qui peut-être vous intéresseront. — Soit, dit Maginot, je verrai Daudet. » Quelque temps après, par une belle journée d'été, je franchissais le seuil du ministère, me de Yarennes, et m'asseyais, dans un petit salon, devant une table couverte de numéros du Bonnet Rouge et du Pays de Dubarry. C'était le moment de la grande propagande défaitiste. Introduit presque aussitôt dans le cabinet ministériel, je découvris un grand et solide garçon, à la physionomie ouverte, sympathique, qui me plut. Je lui exposai de mon mieux ma petite affaire. Il prenait de vagues notes sur un carnet, mais je sentais bien que je lui faisais l'effet d'un romancier tartarinesque, emporté par son imagination mélodramatique. Cependant, quand je précisai les relations de Malvy et d'Almereyda, ainsi que le cas de Duval et de ses nombreux passcporls, j'aperçus un léger trouble sur le visage de mon interlocuteur, comme si ces noms-là ne lui avaient pas été tout à fait inconnus. Ce ne fut qu'une impression très rapide. J'eus aussi le sentiment, peut-être téméraire, que certains points de la psychologie de Malvy l'intriguaient. Au moment de nous quitter : « M'autorisez-vous, me dit Maginot, à rapporter notre conversation à M. le président du Conseil? » (C'était alors le sénateur Ribot.) Je répondis : « Je vous le demande. » J'ai su depuis

que la commission cri effet avait été faite, et que le papa Ribot, qui se ressaisit ensuite, avait alors été fort troublé par la coïncidence de cette communication et de la saisie du chèque Duval, effectuée à mon insu trois semaines auparavant.

A mon iusu et cependant à mon instigation. Le contrôleur Moreau, de la Sûreté générale, fonctionnaire intelligent et patriole, a raconté en effet à la Haute-Cour qu'il fut mis sur la piste de Duval. administrateur du Bonnet Rouge, fusillé depuis, par une lettre anonyme, mais circonstanciée, interceptée dans mon courrier. Aussitôt, se méfiant de Malvy, il donna l'ordre secret de filer Duval, de le fouiller au besoin à la frontière, en spécifiant que les résultats de l'enquête devraient lui être transmis sous double enveloppe. Admirons ici une fois de plus comment une mesure de police illégale, illicite et injustifiée — viol et détournement d'une correspondance privée — s'est trouvée servir indirectement à la manifestation de la vérité « Le diable

porte pierre », a dit Mistral.

Pour en revenir à Maginot, je tiens à signaler ici la loyauté de son attitude dans toute cette histoire. Piis à partie violemment par les malyystes pour avoir rempli son devoir, en cherchant à se renseigner sur Malvy, il déclara que je lui a\ais fait l'effet d'un homme « passionné », mais de bonne foi. Je n'étais nullement passionné, mais, le sachant lié personnellement avec Malvy, je tenais à lui communiquer le petit frisson de l'erreur possible dans la bonne opinion qu'il avait de son dangereux collègue. Lui me donna l'impression d'un brave homme qui aime son pays.

Je renvoie le lecteur à mon livre La Guerre Totale

l6 LE POIGN'ARD DANS LE DOS.

pour les événements qui se succédèrent depuis l'intervention de Barres à la Chambre (7 juillet 191 7) et le discours historique de Clemenceau au Sénat (22 juillet 191 7), jusqu'à la démission de Malvy (3i août), félicité, quelques jours auparavant, par le conseil général du Lot. En s'en allant, le ministre, jusqu'alors inamovible, déclara qu'il allait, par la voie de la presse, répondre à ses accusateurs. Il n'en fit rien. Depuis l'arrestation d'Almereyda, je ne cessais de demander à être entendu, en présence de Malvy, par les deux Commissions réunies de l'armée à la Chambre et au Sénat. Mon projet était d'accuser ouvertement Malvy et son acolyte Leymarie de l'assassinat d'Almereyda et de complicité de trahison, en donnant mes raisons. Car j'estimais que la petite plaisanterie d'un journal allemand en plein Paris, tel que le Bonnet Rouge, subventionné par le ministre de l'Intérieur, avait assez duré et coûté assez cher à la nation.

Quelques semaines passèrent, au milieu de la colère causée par la révélation successive du rôle d'Almereyda, de Duval, de Landau, de Marion. de Goldschild, de Bolo, et des responsabilités plus hautes — que le public commençait à entrevoir — de Caillaux, de Malvy, de Leymarie, et de plusieurs fonctionnaires de police. La censure des cabinets Ribot et Painlevé biffait impitoyablement la moindre allusion à ces importants personnages. Nous avons, dès le début de la guerre, préconisé, puis défendu vigoureusement, à l'Action Française, l'institution indispensable de la censure; mais il ne faut pas confondre la réserve qui s'impose en matière diplomatique et militaire, avec le silence forcé sur des stupres ou des canailleries mettant en péril la Défense

Nationale. Aussi nia perplexité était grande. D'une part, je distinguais nettement le péril que Caillaux, Malvy et leur clan tout-puissant faisaient courir au pays. De l'autre, je voulais éviter tout scandale susceptible de dégénérer en agitation.

Sur ces entrefaites, je reçus un coup de téléphone d'Henry Bérenger, rapporteur de la commission de l'armée au Sénat, me demandant de lui fournir certains renseignements sur des naturalisés suspects. Je connais de longue date Henry Bérenger, qui venait autrefois assidûment chez Alphonse Daudet. Mon père appréciait fort son agrément personnel, son intelligence et sa culture. Une inierruption de nos relations, due à des divergences politiques, n'avait nullement affaibli une sympathie réciproque, fortifiée de souvenirs communs. J'allai trouver Bérenger dans le ravissant appartement qu'il habite à quelques pas de la Madeleine et d'où l'on découvre les frises du monument. 11 n'avait pas changé : même œil vif, même accueil cordial, même parole chaude et précise. Nous voilà devisant de Rabbat, de Garfunkel et autres lascars de défaitisme et de trahison. J'étais cette fois plus près de mon interlocuteur que du brave Maginot, et je lui fis part de mes découvertes, de mes soupçons et de ma conviction avec une entière confiance.

Au cours de la causerie, Bérenger — effrayé comme moi par l'extension de menées criminelles, sur lesquelles il était documenté de première main — me montra une pièce personnelle, concernant les mutineries militaires qui, en mai et juin 1917, avaient donné de réelles inquiétudes. Cette pièce, que je vois encore, corroborait les nombreux rap-

dOlGJURI» DAMS LE DOS. 9

l8 LE POIGNARD DANS LE DOS.

ports qui me venaient de tous côtés sur l'origine occulte, mais certaine, de ces mutineries, fabriquées dans l'ombre du Bonnet Rouge et de la Tranchée Républicaine, avec la complaisance de l'Intérieur. Aucun esprit sérieux, ayant l'habitude de l'observation, concevant les relations de cause à effet, n'admettra jamais qu'un même jour, à une même heure, des troubles éclatent simultanément dans des formations éloignées les unes des autres et placées dans des conditions différentes, sans qu'il y ait eu préparation, provocation et concert criminel.

Je dis à Bérenger : « Voulez-vous me confier cette pièce, pour que je l'étudié à loisir? »

Il me répondit : « Soit, mais ne la communiquez, bien entendu, à personne. Encore qu'elle n'ait aucun caractère officiel, cela me désobligerait. » J'insiste sur ces détails, parce que les déplorables laveurs de Malvy ont affirmé depuis, mensongèrement, que j'avais établi toute mon accusation sur le document Bérenger et que je l'avais même qualifié de « pièce massue ». C'est faux. Le document en question — fort intéressant malgré certaines erreurs de détail — ne faisait que recouper, sur deux points, le fameux rapport, si complet, du général Nivelle, en date du 28 février 191 7 et celui, non moins précis, du général Pétain, en date du 29 mai suivant. Ces pièces, alors assez secrètes, sont aujourd'hui connues de tous, à la suite des débats de la Haute-Cour.

Une semaine passa. Le dimanche 3o septembre, sentant que, si je tardais davantage, l'affaire se perdrait dans le sable et que la trahison continuerait à sévir, au grand dommage des combattants, je pris a on élan. J'usai du moyen le plus discret et aussi le

UN MINISTRE INAMOVIBLE. n>

plus légal : une lettre de dénonciation privée au « premier magistrat du pays », selon la constitution républicaine. C'est ainsi que le royaliste que je suis cédait, en cette occasion, au patriote dans le choix même de mon correspondant.

Voici cette lettre, qui a fait couler beaucoup d'encre et soulevé, malgré moi, d'étranges passions, mais accéléré aussi la justice :

Monsieur œ Président,

Je m'adresse à vous parce qu'il importe que vous soyez averti de ce qui n'est plus un secret pour beaucoup de personnes, parce qu'aussi vous avez un grand rôle à jouer, et que vous pouvez sauver la France.

M. Malvy, ex-ministre de V Intérieur, est un traître. Il trahit la défense nationale depuis trois ans avec la complicité de M. Leymarie et de quelques autres. Les preuves de cette trahison surabondent. Il serait trop long de vous les exposer. Sachez seulement que M. Malvy a fait renseigner exactement l'Allemagne sur tous nos projets militaires et diplomatiques, notamment par la bande d'espions du jiminet Rouge et son ami Yigo, dit Almereyda, et par le sieur Souttcr, directeur de la Maggi Kub. C'est ainsi que le haut commandement allemand a connu point par point, pour ne citer qu'un exemple, le projet d* attaque du Chemin des Dames (voir le journal espagnol l'\ B C, du 23 juillet 1917). dès que M. Malvy fut admis au comité de guerre, aux applaudissements du Bonnet Rouge. Sache: aussi que des documents d'une authenticité indiscutable montrent la main de M. Malvy et de la Sûreté générale dans les mutineries militaires et dans les tragiques événements du mois de juin 1917 . Il vous

appartient, monsieur le Président, de vérifier le bienfondé de ces accusations par une rapide enquête, ce qui sera facile, et de faire prompte justice, car le bruit court que V Allemagne, pour jeter le trouble dans les esprits, s'apprêterait à brûler d'ici peu M. Malvy, devenu inutile à sa cause. Le seul moyen de détruire le plan allemand est donc de prendre les devants et de déférer aux tribunaux militaires le misérable par qui la France a été livrée morceau par morceau à l'ennemi. De toutes façons , remplissant ce que je crois être mon devoir de Français vis-à-vis de vous, monsieur le Président, je prends date en vue d'événements ultérieurs et vous demande de croire à mes sentiments respectueux et dévoués.

Léon Daudet.

En somme, alors que Clemenceau, deux mois et demi auparavant, accusait Malvy de trahir « les intérêts de la France », je l'accusais, moi, de trahir la France. Question de degré. Gomme dit Maurras, le premier degré, c'est la trahison de Bazaine, le second, c'est celle de Judas.

Je note aussi qu'il n'était nullement question, dans ma lettre, de limiter la responsabilité des mutineries à l'affaire de Cœuvres, ainsi qu'il a été prétendu à la Haute-Cour. Les documents « d'une authenticité indiscutable », auxquels je faisais allusion, n'émanaient pas seulement de la communication tout amicale d'Henry Bérenger.

En remettant cette lettre, qui exprimait ma conviction profonde, au concierge de l'Elysée, par une magnifique journée d'automne, je me disais : a II est possible que le président de la République m'appelle. Il est possible aussi qu'il jette ma lettre

au panier. Dans le premier cas, je lui apporterai le dossier qui a formé mon opinion sur cette alîaire, connexe à l'affaire Caillaux et à quelques autres. Le juriste consommé qu'est M0 Poincaré saura bien trouver les voies et moyens de faire mener discrètement l'enquête préliminaire indispensable. Dans le second, j'aurai pris date et délivré ma conscience. De toutes façons je n'ai rien à me reprocher, au triple point de vue patriotique, Légal et simplement humain. » Là-dessus, comme dans (miles 1rs circonstances importantes de ma vie depuis vingt ans. j'allai mettre un cierge à l'aulel de Nolre-Dame-dcs-Yietoires — (un ancien ministre, du nom de Maurice Raynaud, expert en toutes momeries politiques, m'a vivement reproché, dans un article, mes « momeries religieuses ») — et j'attendis.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain lundi nous étions convoqués, Maurras et moi, au Minis- 1ère de la Guerre, devant MM. Painlevé, président du Conseil, Steeg, ministre de l'Intérieur et Raoul Péret, garde des Sceaux. Au sortir de cette séance, nous rédigions ensemble, en réunissant nos souvenirs tout frais, le compte rendu que voici de la mémorable entrevue.

Le lundi Ier octobre, vers G h. 3o du soir, un officier pfest présenté aux bureaux de l'Action française et a rempli le bulletin suivant :

« Lieutenant Prince.

« Aï. le Président du Conseil désirerait voir le plus tùl possible M. Léon Daudet et M. Charles Maurras. »

Traversant le couloir à ce moment-là, Maurras demanda si le lendemain serait assez tôt.

m Non, autant que possible ce soir, n

Maurras alla prévenir Daudet.

Cinq minutes plus tard, ils montaient l'un et l'autre dans l'automobile militaire qui avait amené le lieutenant Prince et qui les conduisit au ministère de la Guerre.

Sur le perron, Daudet, qui habitait alors la banlieue, et à qui cette visite inopinée causait un retard, demanda que la même automobile pût le ramener au journal, ce qui fut entendu et qui fut fait.

Au bout de quelques minutes d'attente au premier étage, Daudet et Maurras furent reçus par un fonctiontaire d'allure universitaire, en qui Maurras crut reconnaître un ancien ami de Vaugeois, M. Pécaut, chef de cabinet de M. Painlevé.

M. Pécaut, ou son sosie, tendit vivement la main à Daudet et à Maurras, qui firent de même.

Sans dire un mot, ce fonctionnaire les introduisit dans le cabinet de M. Painlevé, qui accueillit les deux visiteurs la main tendue.

La poignée de main échangée, Maurras reconnut au fond de la pièce M. Steeg, ministre de l'Intérieur.

Ayant su que, malgré ses origines, M. Steeg avait, ces temps-ci, défendu avec une vivacité méritoire, les intérêts de l'ordre et de la France contre l'anarchie clémenciste et l'intrigue caillautiste, Maurras alla à lui :

« Monsieur Steeg, n'est-ce pas ? » et échangea également une poignée de main avec lui.

Un troisième personnage se tenait à côté de M. Painlevé qui omit alors de le présenter.

Quand tout le monde fut assis, le Président du Conseil commença par déployer le numéro de V Action française du matin et se plaignit de la publication de quatre lignes qui, disait-il, risquaient de livrer un chiffre et, par suite, un agent. Daudet et Maurras, surpris, firent observer que :

i° Ces lignes n'avaient pas été remarquées ni visées par la censure;

2° Qu'elles parlaient d'un fait déjà antérieurement indiqué dans le journal ;

UN MINISTRE INAMOVIBLE. a3

3° Que ce fait, remontant a la fin de l'hiver ou au début du printemps dernier, était de l'histoire ancienne et ne pouvait avoir livré un chiffre, les chiffres étant changés fréquemment.

Un peu contrarié, comme si un prétexte lui eût échappé, M. Painlevé conclut : « Puisque le renseignement a déjà été donné, je ne puis vous suspendre huit jours comme j'en avais le projet. Mais je ne saurais trop vous engager à la plus grande prudence. Il faut nous censurer nous-mêmes.

— C'est ce que nous faisons, monsieur le Président du Conseil.

— Il faut signaler vous-mêmes à la censure les points qui vous semblent délicats.

— C'est ce que nous faisons. Nos rapports avec la censure sont excellents.

— Oui, je sais, répondit le Président du Conseil, que vous êtes très dociles aux ordres de la censure.

— Parbleu ! Nous avons été les premiers à la réclamer a la veille de'la guerre et les seuls à la défendre depuis. »

Ainsi linit la première partie de l'entretien, qui avait bien pu durer dix minutes.

Un peu hésitant, tâtonnant, M. le Président du Conseil changea la conversation. S'adressant non plus aux deux directeurs de V Action française, mais à Daudet seul :

« Vous avez écrit une lettre à M. le Président de la République?

— Certainement.

— Une lettre portant une accusation terrible...

— Terrible, mais vraie.

— Vous estimez vraiment que M. Malvy est un traître?

— C'est la vérité.

— Comment serait-ce possible? »

Daudet regarda M. le Président du Conseil, et, haussant les épaules ; u Sturmer! »

M. Painlevé reprit :

« C'est une obsession de votre part. A force d'y penser, vous avez fini par ne plus voir que M. Malvy. Tout cela doit être infiniment exagéré.

— Je n'exagère rien. Je dis la vérité. Il y a trop de faits patents portés à ma connaissance. »

Ici, Daudet expose un certain nombre de faits qui. parurent inspirer une vive curiosité aux trois auditeurs. Ils se rapprochèrent, et le personnage qui n'avait pas été présenté demanda au Présidentr-du Conseil de vouloir bien le nommer à MM. Daudet et Maurras.

« M. Raoul Péret, garde des sceaux. »

Nouvelles salutations, après lesquelles Daudet continua à exposer, en termes d'ailleurs très généraux, par allusions brèves, quelques-uns des actes criminels de nature à retenir l'attention des pouvoirs publics.

Les trois ministres donnaient parfois des signes non équivoques de surprise.

A l'un des plus caractéristiques des actes cités par Daudet, Maurras se retourna vers M. Steeg, debout à sa gauche, et s'écria :

« Comment! M. le ministre de, l'Intérieur ne savait pas cela?

— Non, répondit M. Steeg, avec un sourire attristé.

— Alors, déclara Daudet, je vais donner lecture à ces messieurs d'une pièce intéressante, que j'ai précisément sur moi. »

Et Daudet lut un document, que l'on ne peut appeler le point capital de son enquête, mais qui en représente un des éléments à considérer.

Le procès-verbal que voici pouvant être rendu public, les signataires ne croient pas devoir analyser ici ce document. Il leur suffit de préciser que certains faits graves y sont consignés ; que le capitaine Bouchardon en a reçu la communication ; enfin, que le rapporteur de la Commission de l'Armée au Sénat a fait devant le capitaine Bouchardon, à l'appui de ce document, une déposition qui le confirme et l'authentique.

Cette lecture faite, la conversation a recommencé.

Daudet a exposé comment il a été mis sur la voie des complaisances criminelles de M. Malvy par la conduite privée de ce ministre, dès les premiers mois de guerre; par le scandale public qui en résultait; puis la tourbe des gens perdus et tarés dont M. Malvy s'entourait.

« Comment, avec un tel entourage, s'est écrié Daudet , a-t-il pu être maintenu trois ans au ministère de l'intérieur?

— C'est, a répondu M. Pain levé, qui a maintenu ia paix sociale, qu'il nous a donné trois ans de tranquillité.

— Vraiment, a répondu Maurras; mais n'importe qui, dans l'état d'esprit de la France, en aurait fait autant! Tout ministre était obligé de s'entendre, aussi bien que M. Malvy, avec les organisations ouvrières; tout Je monde en tombait d'accord sans distinction de parti. Et voyez! vous aviez un ministre socialiste, Albert Thomas. Eb bien ! l'Action française l'a soutenu tant qu'elle a pu.

— En effet, répond M. Painlevé.

— Mais on ne peut dire, a poursuivi Maurras, que M. Malvy ait maintenu la paix sociale. Dès juin 19 15, M. Malvy a laissé Vigo publier dans son journal d'inlàines provocations contre les royalistes; chaque jour, Daudet et moi, nous avons été diffamés dans notre honneur personnel et dans notre honneur de Français par la bande que M. Malvy subventionnait. Ces provocations s'expliquaient par le lait que l'on voulait avoir à Berlin des incidents violents entre royalistes et républicains, pour rompre l'union des Français devant l'ennemi. Ce malheur n'a pas eu lieu parce que nous ne l'avons pas voulu; Daudet et moi, nous avons donné des ordres formels pour que nul étudiant d'Action française, nul camelot du roi, nul jeune permissionnaire ne se laissât aller à la moindre riposte contre le plus violent de tous ces outrages.

— Et cependant, s'écria Daudet, les calomnies contre ma famille étaient soigneusement envoyées à ma m numéro par numéro,

— Malgré tout, insista Maurras, notre ordre fut donné et fut respecté. Ne pas bouger, c'était le seul moyen de faire échouer la provocation allemande.

— Pourtant, dit le garde des sceaux, les amis de Vigo ne pourraient-ils élever contre vous la plainte que vous élevez contre eux ?

— En aucune façon, dit Maurras. L'avocat de Vigo. a dû reconnaître que son client n'avait été l'objet d'aucune provocation de notre part ; bien mieux, quelques mois avant cette agression stylée par l'Allemagne, le journal de Vigo nous avait décerné je ne sais quel brevet de « correction » dans l'affaire du général Pcrcin. L'agression a été soudaine et sans explication apparente et, je le répète, sans provocation de notre part. Ce point chronologique est de grosse importance.

— Assurément, dit le garde des sceaux.

— Cette date, poursuit Maurras, établit qu'en juin iqi5,M. Malvy subventionnait Vigo, à l'heure où Vigo publiait contre ses concitoyens des provocations qui ne pouvaient profiter qu'à Berlin. Singulière façon de faire régner la paix sociale !

— Mais enfin, dit Daudet, il faut aboutir : que vat-on faire? J'ai dénoncé une trahison, quel cours va suivre cette affaire ? »

Ici les trois ministres examinèrent avec Daudet et Maurras quelle marche pouvait être suivie.

Quelqu'un mit en avant l'idée d'une plainte au garde des sceaux. Elle fut écartée.

Daudet énuméra alors un certain nombre de moyens qui lui semblaient impraticables, notamment une lettre a J'accuse » comme celle de Zola en 1898...

« Pas devant l'ennemi, interrompit Maurras.

— Evidemment, répondit Daudet, mais alors? »

De proche en proche, les cinq interlocuteurs conclurent que le mieux serait que Daudet adressât au capitaine Bouchardon une demande d'être entendu dans l'affaire du chèque Duval, qui touche, par un côté, à l'affaire Malvy. C'est à ce parti que Daudet s'arrêta

(lôlinitivemcnt le lendemain, et il on avisa lo président du Conseil, par une lettre annexée au présent pr< verbal.

Le véritable objet de la conversation était épuisé; la pendule marquait huit heures moins deux, quand les interlocuteurs se levèrent .

En se dirigeant xer^ la porte, Daudet, continuant à montrer de quelle façon désastreuse la France a été livrée par les bureaux de M. Malvy, cita un mot d'un haut fonctionnaire de la Sûreté générale à un agent du contre-espionnage. Cet agent avait rendu à la Défense nationale d'utiles services ; en guise de remerciements, le subordonné de M. Malvy lui dit :

« Eh bien ! permettez-moi de vous dire que vous faites-la un bien sale métier! »

Les trois ministres ne purent retenir un rire d'indignation. Sur quoi les mains furent tendues et serrées de nouveau, Daudet et Maurras regagnèrent le véhicule officiel, qui les rendit à leur journal.

Cet entrelien a eu lieu, nous le répétons, le lundi i01 octobre au soir, par conséquent trois jours entiers avant la séance du jeudi l\ octobre, à la Chambre des députés. En lisant, dans YOfjiciel du 5, la déclaration indignée et scandalisée de M. Painlcvé, les soussignés ont eu quelque peine à reconnaître le ton et l'allure de la conversation très paisible et très libre qu'ils avaient eue avec lui trois jours auparavant.

Signé : Léon Daudet, Charles Maurras.

Ce que ne rend pas ce compte- rendu, dans sa sécheresse volontaire, c'est le caractère psychologique de cette réunion décrois ministres en fonctions, entendant accuser formellement un de leurs collègues. Steeg, qui a une honnête figure appliquée, mais que les liens d'une camaraderie étroite attachaient à Malvy, soufflait dans son nez comme un homme qui a

chaud. Cependant il ne manifesta aucune surprise indignée et il y avait même comme une nuance de curiosité dans son attitude, au moment de la lecture du document concernant les mutineries. Painlevé laissait paraître un mélange de trouble et d'ennui : a Qu'est-ce qui m'arrive encore là ! » n'impliquant d'ailleurs aucune certitude mathématique de l'innocence de Malvy. Raoul Péret avait de beaucoup l'attitude la plus ferme, et en même temps la plus détachée du fond de l'incident. 11 me fit très bonne impression. C'était manifestement un monsieur qui n'avait aucun fil à la patte et qui ne demandait qu'à faire son devoir, du moment qu'on lui en fournissait les moyens.

Le moment le plus singulier fut celui où nous cherchâmes,- d'un commun accord, à quelle sauce juridique devait être accommodé Malvy. Car visiblement, à cet instant précis, la possibilité de la culpabilité de l'ancien ministre de l'Intérieur était apparue même à Painlevé et à Steeg. Du moins n'en envisageaient-ils plus l'hypothèse avec une incrédulité absolue. Les quelques remarques topiques de Maurras, faites avec la précision qu'on lui connaît, leur avaient donné à réfléchir.

Dès le lendemain, j'adressai au Président du Conseil la lettre suivante :

A Monsieur Paul Painlevé, ministre de la Guerre, président du Conseil.

Monsieur le Président,

Comme suite à notre conversation d'hier soir, j'ai l'honneur de vous faire savoir et de vous demander de jaire savoir à M, le Garde des Sceaux et à

UN MINISTRE INAMOVIBLE. ag

M. le ministre de l'Inférieur, que je demande à être entendu par M. le capitaine Bouchardon, au sujet des complaisances criminelles et de la complicité de M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur, et de certains services de la Sûreté (générale et de la Préfecture de police, dans Uaffaire du chèque Durai et autres.

J'annonce le fait, sans commentaires, dans l'Action Française de ce soir, ainsi qu'à mes confrères de Paris. Vous pouvez compter sur notre patriotisme, pour que cette opération chirurgicale, indispensable au 'salut du pays et à la victoire, se passe dans le calme et la sérénité qui conviennent à la justice du temps de guerre.

Veuillez agréer, Monsieur le Président du Conseil, avec ma reconnaissance pour l'attention que vous, M. le Garde des Sceaux et M. le Ministre de l'Intérieur, avez bien voulu me prêter, l'assurance de ma très haute considération.

Léon Daudet.

J'étais convaincu, à ce moment-là, que l'affaire se déroulerait en effet de façon normale et tranquille. Mais, patatras! Deux jours plus tard, àla séance du 4 octobre à la Chambre, Malvy, payant d'audace, mettait Painlevé en demeure de donner publiquement lecture de ma lettre au Président de la République — lettre que Painlevé avait eu la faiblesse de lui communiquer — et ainsi s'enferrait lui-même. Ce ïu[ un boau tapage et tel que les annales parlcMiientaires en ont rarement enregistré de plus grotesque et de plus vain. C'est là que Painlevé, changeant d'attitude, sous la pression de l'ambiance, comme un toton qu'il est, déclara qu'il me donnait 48 heures

3o LE POIGNARD DANS LE DOS.

pour apporter mes preuves, faute de quoi les mesures administratives les plus rigoureuses seraient prises contre l'Action Française. C'était idiot, attendu qu'il fallut plusieurs mois à la commission d'iustruction de la Haute-Cour pour mener à bien une enquête à la suite de laquelle M. le Procureur général Mérillon conclut à la culpabilité de Malvy comme complice de trahison. Lors de cette même séance, Caillaux, se sentant indirectement atteint, après avoir donné les signes de la plus vive agitation, proféra les sons que voici :

— Sommes-nous d'accord sur la réponse politique que, dans une question politique — car tout est dominé par cela... (Exclamations et dénégations au centre et à droite.) — Si, Messieurs, en dépit des questions juridiques, c'est une question politique qui domine le débat. Il s'agit de savoir si, aux accusations portées contre un ancien ministre de la République qui a été le collaborateur de plusieurs présidents du Conseil successifs, et qui a servi la France dans des conditions difficiles, il serait fait une réponse, dans la mesure où le Gouvernement peut faire une réponse. Il veut déposer un projet de loi qui donne des armes qui ont souvent manqué dans le passé contre des campagnes de calomnie. Sommesnous d'accord ?

M. le Président du Conseil. — Oui, je l'ai dit.

C'est ainsi que Paul-Prudent Painlevé s'associait au vœu de Caillaux contre la liberté de la presse française! Il a dû le regretter amèrement depuis. En revanche, un autre député, mobilisé celui-là, M. de Monplanet, que je remercie ici publiquement,

UN MINISTRE INAMOVIBLE. 3l

après tant de temps écoulé, fit la déclaration suivante :

M. de MoNPLANET. — On a parlé ici de bâillonner la presse. Les uns l'ont fait avec brutalité, les autres y ont mis une certaine forme ! En tout cas, dans quelques jours on supprimera sans autre forme de procès un journal qui a fait preuve de beaucoup d indépendance. Je ne suis pas comme vous toujours à Paris...

M. Dalbibz. — Nous n'avons que faire de vos leçons. . . Vous n 'êtes pas encore blessé. (Bruits à droite.)

M. de Mouplanet — Je m'excuse de n'être pas encore mort. Je suis prêt à accorder ma confiance au Gouvernement, mais ce n'est pas en muselant les chiens de garde qu'on risque d'être bien gardé. Lciin Daudet a mené depuis trois ans et avant la guerre la plus utile campagne sur l espionnage allemand.

Voix \ gauche. — Non ! Son livre est un livre de chantage.

Je me suis creusé la tête pour savoir ce que voulait dire cette « voix à gauche » , en taxant de livre de chantage l'Avant-Guerre! Je n'ai pas encore trouvé. C'était sans doute un ami d'Àlmereyda ou un lecteur du Bonnet Bouge qui parlait ainsi, sans connaître un mot de mon bouquin.

Le i5 octobre suivant, Painlevé adressait à la presse, par la voie Ha vas, le communiqué suivant, où le résultat d'une enquête administrative, sommaire et bâclée, est donné comme décisif, et où l'on cherche à influencer 1 autorité judiciaire... tout en déclarant qu'on ne l'influencera pas :

Les ministres se sont réunis ce soir en Conseil de cabinet, sous la présidence de M. Painlevé.

Le président du Conseil, ministre de la Guerre, a communiqué au Conseil les résultats de l'enquête à laquelle il a procédé, au lendemain de la séance de la Chambre du U octobre, sur les accusations de trahison portées contre M. Malvy, ancien ministre, membre du comité de guerre.

Le gouvernement a constaté que l'enquête démontre que toutes ces accusations, visant soit des communications à l'ennemi de documents militâmes ou diplomatiques, soit des participations à des désordres militaires, ne reposent sur aucun Jonde ment.

Le gouvernement est résolu à ne pas empiéter ou laisser empiéter sur les attributions de l'autorité judiciaire, qui poursuivra son œuvre jusqu'au bout avec une, indépendance absolue, conformément aux déclarations ministérielles. Mais il a considéré comme un devoir de faire justice dans l'intérêt de la paix intérieure et du moral de la nation d' accusations dont la fausseté est démontrée et qu'il livre au jugement de la conscience publique.

Car, entre temps, j'avais été convoqué par le capitaine Bouchardon pour déposer, devant lui, comme il avait été convenu avec les trois ministres, dans l'affaire dite « du chèque Duval et autres ».

Je vois encore mon arrivée au Palais de Justice par cette jolie matinée d'octobre, les photographes braquant leurs appareils, l'escalier menant au troisième conseil de guerre, le petit couloir, le chien u Planton », les bonnes figures des gardes de Paris et la longue salle des délibérations, éclairée d'un jour tombant de haut, tamisé, grisâtre, où je fis ma

première déposition. Le capitaine Bouchardon est un homme de taille moyenne, bien pris dans son uniforme, très simple d'allures et d'une courtoisie qu'on sent recouvrir une âme d'acier trempé. Le visage est ouvert et souriant, puis soudain d'une froideur de glace, selon que l'œil clair, bleu à reflets gris, est tourné en dehors, vers l'interlocuteur, ou en dedans, vers la réflexion. C'est un psychologue de premier ordre, qui va d'emblée jusqu'au fond de la pensée de celui qui lui parle et qu'il cherche à échantillonner et à classer pendant qu'il lui pari Son greffier, fort intelligent, le sergent Guillaume, écrit rapidement les paroles qu'on prononce, cependant que le juge se promène de long en large, comme indifférent au récit. Puis, brusquement, à un tournant de phrase, le capitaine se rapproche, relit les derniers mots et demande une précision, et pose une question d'un à pic extraordinaire, qui prouve son attention soutenue. Il y a en lui du génie de Porphyre Pétrovich de Crime et Châtiment, éclairé par une logique toute française et une pénétration balzacienne. Je n'aurais pas su qu'il admirait et connaissait à fond l'auteur de la sublime Comédie humaine que je l'aurais deviné à son choix dans les faits que je lui exposais. Il se demandait : « Ce garçon fait-il une construction, ou a-t-il dans les mains des pièces probantes et qui ne soient pas des faux ? » Je le rassurai en lui remettant un certain nombre de documents, à en-tête de la Préfecture de Police et de la Sûreté générale, où apparaissait nettement le pouvoir extraordinaire du bandit Àlmcreyda, donnant sa caution, intimant l'ordre d'élargir certains suspects, exerçant une véritable dictature quant au service si délicat de la surveillance des étrangers.

A mesure que je remettais ces papiers probants et d'une authenticité évidente, d'ailleurs témoignant d'une situation scandaleuse, et sans précédent, au juge Bouchardon, son visage s'éclairait comme celui d'un médecin qui comprend la marche d'une lésion. Il me rappelait celui de mon ami Vaquez auscultant, ou de Babinski éprouvant un réflexe. Implacable dans la poursuite et la répression des crimes contre la patrie, ce juge, que je n'ai vu que dans ses fonctions de juge, m'apparaît comme foncièrement bon. Mais il a l'amour de son métier et sa perspicacité a tôt fait de jeter bas l'artifice ou la préparation mentale. J'aurais donné beaucoup pour le voir en présence de Caillaux avec sa voix froide, précise, et cet œil qui « plombe les imbéciles », comme il est dit dans Un Ménage de Garçons.

Ma déposition devant le capitaine Bouchardon fut, à peu de chose près, celle que j'ai refaite devant la commission d'instruction de la Haute-Cour. Elle portait sur les points suivants :

i° Relations de Malvy, de Leymarie et des gens du Bonnet Rouge. Intimité de Malvy etd'Almereyda.

2° Importance officielle donnée à Almereyda par les services de l'Intérieur et de la Préfecture de Police.

3° Remise de pièces probantes.

4° Renseignements d'ordre confidentiel recueillis par nos divers agents et services de contre-espionnage.

5° Lutte de Malvy, de Leymarie et du 2° bureau de renseignements à l'Etat-Major de la Place de Paris. Persécution du général Glergerie et du commandant Baudier.

6° Affaires Kovacs, Lippmann, Nelly Béryl. Affaire dite « de Vaucresson ».

70 Passeports, permis de séjour, rappels d'arrêtés d'expalsiori en faveur d'agents ennemis des deux sexes.

8° La propagande de défaitisme russe.

9° Le cas de Guilbeaux et celui de Routier.

io° Les passeports de Du val, de Marion et d'Almereyda.

ii° Le dossier des mutineries militaires.

12° Le dossier du Chemin des Dames et les relations du ministère de l'Intérieur avec certaines personnalités suisses.

L'exposé de ces diverses affaires prit un certain nombre de séances. Je plaignais le bon greffier Guillaume, qui recueillait toutes ces histoires en trempant son stylo dans une pauvre petite bouteille d'encre de deux sous. Car j'ai rarement vu service plus important aussi mal installé que celui du rapporteur près le troisième conseil de guerre. A ce moment, le capitaine Bouchardon n'avait même pas à sa disposition une armoire fermant à clef, pour mettre en sûreté ses dossiers. Son bureau particulier était un fouillis de notes et de feuilles volantes, de livres et d'imprimés, comparable à celui de Maurras dans notre première installation de la Chaussée d'Antin. Il le constatait avec mélancolie. A la fin de chaque séance, il me disait :

« Quel sujet abordons-nous demain, monsieur Daudet ?

— Ceci et ceci, mon capitaine.

— Bien. Combien de temps à peu près?

— Deux, ou trois, ou quatre heures environ.

— - Bien. Demain j'ai un témoin dans l'affaire Bolo, de deux à trois heures. Alors, trois heures cinq, si vous voulez bien. »

Ce magistrat si occupé est d'une exactitude ponctuelle. Sa mémoire est réellement prodigieuse. La mienne n'est pas mauvaise, puisque je me rappelle encore, après trente ans écoulés, telle tirade de Cicéron, ou telle ode d'Horace, ou telle scène de Shakespeare, ou les insertions des muscles de la face sur les os, ou les nerfs du crâne, ou la structure du foie, ou une leçon de Charcot à la Salpêtrière ou de Potain à la Charité. Mais la façon dont le capitaine Bouchardon s'y reconnaissait dans le dédale de ces affaires de trahison m'émerveillait. A un certain tournant de ma déposition, je lui parlai de l'affaire Lenoir-Desouches que je croyais être, avec Henry Bérenger, le seul à connaître et qui n'était pas encore sortie en octobre 191 7. Il sourit et me montra, en quelques mots, qu'il était au courant. Or, dans le même temps, il instruisait l'affaire Bolo et celle du Bonnet Rouge. Les noms, les chiffres, les dates, les circonstances, tout était étiqueté dans son souvenir et il ne commettait jamais une erreur. Je plains les inculpés qui tombent dans le rayon de son observation. La Reynie, le fameux juge de l'affaire des poisons, qui n'hésita pas à remonter jusqu'à la Montespan, maîtresse du Roi, pour faire justice, devait avoir cette conformation morale et mentale. Rien n'est beau, rien n'est attachant comme l'union de l'acuité intellectuelle et de la force de caractère. Il est bien vrai de dire que la France trouve à point nommé les hommes qu'il faut pour la besogne qu'il faut. Elle a trouvé Joffre, elle a trouvé Foch, elle a trouvé le vieux Clemenceau et elle a trouvé le capitaine Bouchardon. Car il est évident aujourd'hui que, sans Clemenceau et sans Bouchardon, la trahison subventionnée par

l'Allemagne aurait eu raison de la France, comme elle a ou raison de la Russie.

Bref j'éprouvai un véritable chagrin, quand ma déposition fut terminée, à ne plus me trouver en rapports avec le capitaine Bouchardon et à ne plus conjecturer, au delà des paroles banales que nous échangions, le travail de son esprit, organisé à la fois pour la science et pour l'art. Car il a le tact du langage français, correct et limpide, comme pas un, et le sentiment des nuances aussi poussé que dans les dialogues de Saint-Evromond ou les Provinciales de Pascal. Nous avons là, en vérité, un contemporain extraordinaire, qui devrait écrire ses mémoires et laisserait ainsi un monument. Avec cela une modestie que ces lignes, venant d'un monsieur qu'il a vu six fois, horripileront vraisemblablement. Mais il est bon que ces choses soient fixées par l'imprimé, attendu que « habent sua fala Ubelli » ou, en français, on ne sait jamais ce que deviennent les petits bouquins.

La dernière séance de ma déposition, la salle des délibérations étant occupée, eut lieu dans la salle d'audiences du troisième conseil de guerre, fort impressionnante avec ses bancs noircis, ses vieux fauteuils de cuir, son air de déménagement tragique. Je m'étais assis par hasard à la place du commissaire du gouvernement et le sergent Guillaume me le fit remarquer en riant. Le capitaine Bouchardon allait et venait, selon son habitude. A un moment, pendant une pause, il murmura comme se parlant à lui-même : « Oui, c'est ici que viennent finir ces gens-là. Il est tard. Tout le monde est parti, sauf le conseil de guerre et moi. On leur lit la sentence devant la garde, à la lueur des quinquets. (L'hiver

commençait.) Souvent ils ont une syncope et on les emporte comme s'ils étaient déjà des cadavres. » Mais il faudrait entendre l'accent et voir ce sérieux et fin visage baissé, comme se remémorant la scène.

Je pus me rendre compte que le greffier Guillaume l'admirait et l'aimait beaucoup. C'est un grand signe de supériorité que cette influence sur le collaborateur immédiat, qui vous voit et qu'on fréquente assidûment.

Les deux premiers jours, les reporters des principaux journaux d'information me guettaient à ma sortie du Palais de Justice et cherchaient à me tirer les vers du nez. Mais je suis un vieux de la vieille et je ne dis que ce que je veux bien dire, de sorte que rapidement tout ce petit monde se lassa. Les feuilles défaitistes affirmaient que je n'avais rien dans mon sac et que j'allais à un « effondrement ». C'est le terme consacré. J'ai déjà signalé mon indifférence totale ~ et qui tient à ma forte constitution et à mon appétit régulier — à l'égard des attaques, menaces, injures, malédictions des adversaires. La plupart du temps je n'y jette qu'un coup d'œil distrait et les repasse à notre Revue de la Presse, où nos collaborateurs se chargent de répondre, s'il y a lieu. En revanche les témoignages d'amitié, venant d'amis ou d'inconnus, me font plaisir. Le polémiste doit être ainsi, goûtant le miel, négligeant le fiel, et invariablement de bonne humeur.

J'ai déposé, dans cette seule affaire Malvy, une première fois, pendant cinq ou six jours, devant le capitaine Bouchardon; une seconde fois, pendant trois jours, devant la commission d'Instruction de la Haute-Cour; une troisième fois, pendant six heures environ, devant la Haute-Cour elle-même. C'est une

UN MINISTRE INAMOVIBLE. 3g

dépense de forces. J'y parais en faisant chaque fois trois copieux repas par jour, comme pour un duel : le matin à neuf heures, chocolat, pain, beurre, confitures, deux œufs sur le plat, une demi-bouteille de vin de Touraine, que je choisis franc et pétillant. A midi, viande rôtie, légumes, salade, fromage, une bouteille de Touraine. A huit heures, de préférence le pot-au-feu, réconfortant admirable quand il est complet, sucré aux carottes et vraiment concentré, légumes, resalade — ce que ma très chère collaboratrice Pampille déclare excessif — et troisième tournée de Vouvray, ou, selon ma fantaisie, de Chinon ou d'un clos voisin. Coucher à dix heures précises.

C'est de cette façon que je tiens le coup, dans les moments où un effort cérébral est nécessaire. Or il est fatigant de déposer et la préoccupation de n'omettre rien d'essentiel, — préoccupation moins vive dans les autres manifestations oratoires, — de présenter en ordre les arguments et les faits exige une réelle tension de l'esprit. Je livre ma recette à mes successeurs.

Page 1