‹ Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire MalvyChapitre 2 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un proverbe méridional dit que (( Quiconque n'est pas d'or ou d'argent ne saurait faire plaisir à tout le monde. » C'est bien vrai. L'accusation que je portai contre Malvy fut vivement ressentie par les députés qui devaient leur élection à ce ministre, par Caillaux qui se sentait morveux, et par les amis de Caillaux.

La situation, embrouillée depuis à plaisir, était simple : Malvy, se considérant comme diffamé, n'avait qu'à me poursuivre en cour d'assises devant le jury — la plus populaire des juridictions — puisque je l'avais pris à partie comme ministre et dans l'exercice de ses fonctions. Il est vrai que je le mettais en cause dans une lettre privée, et que la divulgation de cette lettre n'était pas de mon fait. Mais, afin de lever toute difficulté sur ce point, j'eus soin de renouveler, à diverses reprises, le délit dans Action Française, ce qui, légalement, me découvrait. Malvy ne broncha pas. Evidemment, il avait espéré que la communication falote de Painlevé enterrerait l'affaire, ou qu'une mesure administrative, soufflée par Caillaux, le débarrasserait de l'Action Française. À ce moment, le Syndicat de la

LE COMPLOT DBS PANOPLIES. Al

Presse parisienne, vis-à-vis duquel je n'avais cependant pas toujours été tendre, montra généreusement les dents et protesta une première fois avec vigueur contre les mesures rigoureuses de suspension sans motif, dont notre journal était continuellement la victime. Il faut vous dire que Painlevé, qui avait fait Directeur de la cavalerie, au Ministère de la Guerre, Pochet de Tinan, beau-frère de la comtesse (itdfulhe, fréquentait chez cette dame, que je n'ai jamais vue, à laquelle je n'ai jamais été présenté, mais qui m'a, paraît-il, en horreur parce que je ne suis pas bonapartiste et que j'ai même fait campagne contre l'Empire n° i ou n° 2. Il est réel que tout ce qui concerne les Napoléon et napoléonides, depuis Sardou jusqu'à Masson, m'inspire un ennui prodigieux et que j'estime que cette double aventure, qui aboutit, la première fois à Trafalgar et à Waterloo, la seconde à Sedan, ne doit être à aucun prix recommencée. Bref, Painlevé, prenant en considération sans doute les griefs du salon Greffulhe, me soumit à une double censure : la première, greffulhienne ou pochétique, la seconde normale, qui me forçait à remettre mon article du lendemain dès six heures du soir, la veille, à très noble et très haute Suranastasie. Faute de quoi, il était décidé que notre journal serait suspendu quatre ou huit jours. Cette petite blague dura depuis le l\ octobre jusqu'à la chute de Paul-Prudent Painlevé, en novembre.

naturellement je fus mécontent et, bien qu'il ne soit pas dans mes habitudes de faire intervenir des dames dans mes polémiques, je m'élevai contre l'omnipotence des Grefiulhe, comte et comtesse, qui me valaient ces ridicules tribulations, et désolaknt

nos abonnés et nos lecteurs. A ce moment, comte et comtesse Greffulhe, qui veulent bien embêter le pauvre monde et ces galapiats de journalistes, mais ne supportent pas qu'on leur rende la pareille, donnèrent des signes de vive agitation. Le ménage me dépêcha une cinquantaine d'ambassadeurs des deux sexes que j'éconduisis poliment. Ma femme, prêchant la paix et la conciliation, me disait : « Tu devrais bien laisser tranquilles ces braves Greffulhe. Nous sommes mercredi. C'est la sixième fois depuis dimanche qu'on me demande d'intervenir en leur faveur, et les gens vont s'imaginer que je n'y mets pas un zèle efficace. » Dès que je voyais arriver une personne de mon entourage, avec une mine de reproche ou de confidence, je m'écriais : « Je vois ce que c'est, vous venez de la part des Greffulhe. Rien à faire! Ils ont eu la première manche, comme dans la Tour de Nesle, avec leur surcensure Painlevé, mais j'aurai la seconde. » Il convient d'ajouter, puisque je suis en train de confesser mon caractère, que j'ai horreur des relations mondaines, que j'estime qu'on connaît toujours trop de gens, que je ne dîne jamais dans le monde, me méfiant des « coups de fusils » riches, que je n'aime pas le thé ni les papotages de cinq heures et que je vois très souvent, et avec trop de plaisir, mes amis pour fréquenter chez des indifférents. Ceci vous explique que les Greffulhe étaient et sont encore complètement désarmés vis-à-vis de moi. H y a bien longtemps que j'ai entendu parler pour la première fois avec enthousiasme de leur triste salon — jadis littéraire ou soi-disant tel — aujourd'hui politique, de leurs lugubres chasses et de leur superbe mangeoire, par l'auteur des Hortensias Bleus et des

Roseaux Pensants, mais cela n'a fait qu'augmenter ma joie d'ignorer à tout jamais ces vaines délices. Un sauvage, je vous dis, et jovial par-dessus le marché!

C'est alors que germa, chez le clan Caillaux-Malvy et certains salons défaitistes, le plan machiavélique de noyer les affaires de trahison dans l'invention d'un noir complot, tramé par les royalistes contre la République. C'était absurde, attendu que, depuis le premier jour de la mobilisation, nous avions évité scrupuleusement, dans le journal, tout ce qui eût pu donner naissance à des divisions irritantes devant l'ennemi ; attendu que le duc d'Orléans lui-même nous avait publiquement confirmé ce mot d'ordre, conforme à toute notre ligne politique et à toutes nos déclarations; attendu que nos partisans, ligueurs et camelots sont aux armées où ils font — comme on sait et comme le montre journellement notre Champ d'honneur — leur devoir jusqu'au bout pour la France. C'était absurde, mais Caillaux et Malvy, se sentant perdus, n'avaient pas le choix des moyens, et n'avaient plus qu'un espoir : brouiller les cartes. La complicité de Painlevé, la faiblesse de Steeg leur paraissaient fournir une occasion favorable à cette tentative désespérée de diversion.

Ce fut le mémorable four connu sous le nom de « complot des panoplies », à cause du trophée, formé de vieux pistolets, de sabres hors d'usage et d'une carabine historique, qui fut saisi rue de Rome, dans les bureaux du journal, par des policiers consternés du rôle ridicule auquel on les astreignait.

Cette histoire tintamarresque fut montée, à l'instigation de Caillaux — dont elle porte la marque torve et maladroite — et de Malvy, par un haut

policier de la Sûreté générale du nom de France. Ce France, chargé de surveiller l'Action Française, était entré en relations avec un camelot du Roi nommé Josso, réformé de guerre, lequel n'avait eu rien de plus pressé que de nous communiquer ces lettres d'amorçage, signées « Finet », et les réponses qu'il y faisait et pour lesquelles nous le documentions, de la façon que l'on devine. Sommé par notre ami Marius Plateau, à un moment donné, de cesser ce jeu, amusant au début, mais qui présentait des inconvénients à la longue, Josso se vexa et s'aboucha avec Gaillaux. Moitié fumisterie, moitié perversité, il affirma à Caillaux et, à France qu'il connaissait nos effrayants secrets et qu'il se faisait fort de faire saisir chez nous des armes de conjurés et des documents très compromettants. Gaillaux et France marchèrent comme des conscrits et persuadèrent à leur tour Painlevé etSteeg. Quelle semaine ! Rarement la peur, la cornichonnerie, la trahison ont engendré un pareil monstre.

Nous revenions de dîner chez le père Gharbois, rue du Faubourg-Saint- Jacques, avec quelques amis, par cette belle soirée un peu froide d'octobre, exactement le samedi 27. Je posais mon paletot et mon chapeau, quand la sonnette tinta à la porte d'entrée. J'ouvris moi-même, les domestiques étaient couchés. Un grand garçon, rédacteur au Petit Journal, parut et me demanda, avec quelque embarras, si la perquisition était terminée.

— Quelle perquisition P

— Il paraît que l'on a découvert un complot où vous êtes inculpé, qu'on a saisi des armes et que c'est très grave.

J'éclatai de rire au nez du nocturne visiteur,

croyant à une petite blague que lui avaient faite des camarades sans miséricorde. Il s'excusa et disparut. Cinq minutes après, un groom de l'Action Française m'apportait un mot de notre secrétaire d'administration René Theeten, me prévenant qu'on avait en effet perquisitionné rue de Rome et saisi la panoplie de Plateau. Je croyais rêver, je me frottais les yeux. C'était bien vrai, quoique invraisemblable. Déjà la police opérait à Paris et en province, dans nos sections que la guerre, hélas! a rendues désertes. Le lendemain, toute la presse annonçait aux populations ébaubies l'étrange nouvelle d'une conspiration royaliste et les journaux de Caillaux et de Malvy — de [Humanité à l'Œuvre et du Pays au Journal du Peuple — affirmaient, avec des rugissements d'allégresse, que ce n'était pas trop tôt, qu'on allait voir ce que l'on allait voir, que nous nous étions livrés, Maurras et moi, en pleine guerre, à des machinations effroyables, plus que criminelles, qu'on savait maintenant à quoi tendaient nos campagnes contre le prétendu espionnage, contre l'innocent Bonnet Rouge, le délicieux Almereyda, l'admirable Malvy, le génial Caillaux, et que le châtiment approchait à grands pas. Le nommé Victor Margueritte, dans le Pays dévoué à Caillaux, se distinguait par sa violence. Il exigeait du gouvernement qu'on barbotât illico mes dossiers, afin tout à la fois de les rendre inutilisables et de connaître le fond démon sac. Ce Victor Margueritte, avec lequel a dû d'ailleurs rompre son frère, mon ami et collègue à l'Académie Goncourt, Paul Margueritte, ne me pardonne pas de l'avoir toujours considéré comme un raté fielleux et d'avoir voté contre lui, quand il se présenta ladite Académie. On voit où

peut descendre la rage recuite d'un gendelettres déçu et sans talent. Dans l'Œuvre fonctionnait le directeur en personne, un certain Téry (Gustave), ancien normalien qui a de la patte, à l'occasion de ia malice, mais dont le caractère, si l'on peut dire, n'est qu'un paquet de boue gluante. Cette boue coule et gicle en toute occasion. Au physique, imaginez un porc debout, à la barbe clairsemée, essoufflé, et coiffé d'un chapeau mou à larges bords. Il a l'air de jouer les Giboyer à Belleville. Comblé de bienfaits par mon père, qu'il venait hebdomadairement taper de quelques louis, il le traite aujourd'hui de Davidet, affirmant que nous sommes d'origine juive et que cela se voit à la courbe de mon nez. Vieille plaisanterie, née au ghetto, et qui a jadis beaucoup servi pour Drumont. Téry a mangé successivement à tous les râteliers, socialiste à la Petite République de Gérault-Richard et de Jaurès, anticlérical à la Raison de Gharbonnel, et insultant les prédicateurs dans les églises, antiparlementaire aux côtés du brave homme de grand talent qu'est Urbain Gohier et qui le juge maintenant à son aune, nationaliste au moment de l'affaire Bernstein, dénonçant les intrigues allemandes de Caillaux, finalement malvyste et caillautiste fougueux. Comprenne qui pourra les motifs de ces changements. S'ils sont avouables, tant mieux pour Téry.

Ce qui est certain, c'est que le pleutre, chaque jour, pendant un mois, demanda la suppression de l'Action Française, dont l'existence gênait sans doute ses bailleurs de fonds, et une loi nouvelle contre « la calomnie » , ou plus exactement contre la caillaumnie, que son amour de la concorde entre les hommes ne pouvait plus du tout supporter. La

transformation en censeur de presse de cette vadrouille de l'encrier nous comblait, Maurras, Gohier et moi, de satisfaction. La vertu de Téry, drapée à l'antique et réclamant des sanctions sévères contre tout polémiste, eut un vrai succès à Paris. Mais, pour en savourer tout le charme, il fallait connaître le bonhomme. Nous le connaissions à fond.

Je mentionnerai ensuite Ernest-Charles, coiffé de deux prénoms comme un archiduc, et de poils raides et gluants, encadrant à biseaux un faciès miteux de basochier de campagne. Il est littéralement semé de furoncles, qui se tiennent à peu près sages en .hiver, mais bourgeonnent et suintent au premier printemps. Ayant découvert, il y a vingt ans, qu'un de mes romans, d'ailleurs médiocre, intitulé Sébastien Gouvès, était une merveille, n'ayant reçu de moi, pour cet éloge grotesque, aucun remerciement — car j'ai toujours eu de l'aversion pour sa marionnette sale — il en conçut une certaine hargne. Depuis lors, il la découpe en tartines pseudo-politiques et s'en repaît solitairement dans les coins. Le clan Gaillaux s'était annexé ce porte-boutons, qui fait du bruit avec ses pieds plats dans les antichambres ministérielles, mais se sauve dès qu'il aperçoit un balai.

Enfin, pour ne pas trop allonger cette galerie de chiens aboyeurs, je citerai les moroses fumistes et berneurs du prolétariat de i Humanité, notamment Renaudel, ex-directeur-naufrageur de cette malheureuse feuille à la dérive, Mayéras, Dcsrousseaux dit « Bracke » — quel admirable pseudonyme! — Moutet et Poncet. Élus à la veille de la guerre, en mai 191 4, quelques-uns comme Mayéras, avec l'appui et le kompliment, dont il se targuait sur ses

affiches, de la sozialdemokratie boche, si fidèle depuis à l'empereur Guillaume, ces citoyens écumaient à la pensée que les événements avaient donné raison aux patriotes contre les internationalistes. Ils détestaient beaucoup plus leurs adversaires politiques français que les Allemands. J'étais à leurs yeux un « dément furieux », parce que je n'acceptais point, pour mon pays, l'hypothèse de la défaite, parce que je ne voulais pas permettre à la trahison de poignarder nos soldats dans le dos. Aussi, eurent-ils, au moment du « complot des panoplies », une minute de grande espérance et de légitime satisfaction. On ne bouclait ni Caillaux ni Malvy; en revanche, on bouclait leurs accusateurs !

Le lendemain matin donc, qui était un dimanche, je lisais ces élucubrations virulentes, mais laborieuses, en me rendant à la messe de dix heures et demie à Saint-Sulpice. Je rencontrai là notre ami et collaborateur, maître Raymond Maignien, avocat plein de talent, de cœur et d'esprit, à qui je dis : « Il est bien possible que nous soyons arrêtés ce soir, Maurras et moi. » Il haussa les épaules : « Ce serait insensé. Painlevé ne fera pas ça. » Je répliquai, à peu près comme dans l'Histoire d'an crime : «. C'est parce que c'est insensé qu'il le fera. Ces mathématiciens lâchés sont terribles, car ils n'ont aucun contact avec le réel. Il paraît que les Greffulhe et Caillaux l'exigent. »

En sortant de l'église, j'allai voir ce que devenait mon complice Maurras, rue de Verneuil. J'aperçus de loin, trois policiers, conduits par le beau-frère de Gaston Méry, Faralicq, qui se glissaient dans sa maison comme les sbires de la Reine Margot. C'était tellement farce que je pouffais

LE COMPLOT DES PANOPLIES. i<)

en arrivant, presque en même temps qu'eux, dans la petite antichambre de ce grand patriote, traité en malfaiteur public. Maurras était déjà levé et déclarait la plaisanterie ridicule, indigne de l'Etat français. Car, dans aucune circonstance, le sentiment de la dignité de la représentation officielle du pays, même occasionnellement incapable ou absurde, ne l'abandonne. Il respecte l'autorité jusqu'à la limite de la malfaisance évidente et tient pour rien son propre dommage. Je dois à la vérité de reconnaître «[ne l'altitude du commissaire Faralicq et de son aimable secrétaire était à la fois correcte et embarrassée. Je lui demandai : u Arrêtez- vous Maurras? » Il me répondit : « Je n'en ai pas l'ordre, n II ne s'agissait encore que d'une perquisition, rendue difficile par le prodigieux amas de livres et de papemi encombrent le logement de l'auteur des [fiiants de Venise el de l'Enquête sur la Monarchie. Bainville elle un mot de Maurras, disant que la nécessité de mettre de l'ordre dans son esprit l'a empêché d'en mettre sur sa table à écrire.

Je songeais : « Si le commissaire \eul éplucher vingt ans d'études et de correspondances, il en a pour six bons mois. » Là-dessus, comprenant que mon tour allait venir, je pris congé de Maurras et de ses tourmenteurs et rentrai rapidement. Il était temps. Nous nous mettions à table, ma femme et moi, avec les enfants, ou attaquait le poulet aux salsifis, quand le commissaire Pachot fit son apparition, accompagné lui aussi de trois ou quatre inspecteurs. Je me trouvai en présence d'un fonctionnaire non moins courtois que Faralicq, non inoins ennuyé d'instrumenter contre des patriotes, mais CMiiseiencieux et décidé à faire son devoir. Ici

5o LE POIGNARD DANS LE DOS.

j'ouvre une parenthèse : Je n'ai nullement, vis-avis des hommes de la police, commissaires ou inspecteurs, les préjugés des républicains. J'estime que leur métier est souvent rebutant, parfois dangereux et des plus utiles à la société. Bref, ils me sont a priori sympathiques, comme les sergents de ville, les douaniers, les employés de gare, les gardes de Paris, les contrôleurs de tout ordre et de toute catégorie, et j'ai constaté bien souvent que leur rudesse n'est qu'une conséquence de la muflerie de ceux auxquels ils ont affaire.

Je n'avais, comme l'on pense, aucun papier compromettant. Ma femme pas davantage. Elle a délicieusement raconté dans V Action Française, avec son inimitable limpidité de style, cette séance des perquisitions et je lui cède la parole ; le lecteur y gagnera :

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