CHAPITRE VII
À l'occasion de ma déposition, j'avais désigné deux cent vingt-deux témoins, civils et militaires* j'avais indiqué aussi certaines commissions rogatoires. Il fallait le temps de citer ces témoins et de recueillir les résultats de ces commissions. Ce temps dépassa quelque peu le délai de quarante-huit heures que m'avait accordé, le 4 octobre, à la Chambre, l'inénarrable Paul-Prudent Painlevé, pour faire la preuve de mes accusations. A force de jongler avec l'infini, ce mathématicien a perdu le sens de la durée.
Bien entendu, les feuilles dévouées à Gaillaux et Malvy prétendaient encore — mais plus mollement que naguère — qu'il n'y avait rien dans mes dossiers. Ce qui ne les empêchait pas de soutenir que je devais ê^re inculpé de recel de documents intéressant la sûreté de l'Etat. Cet illogisme m'a toujours charmé. Trois fois par semaine, pendant trois semaines, je portai consciencieusement au greffe de la Haute-Cour, au palais du Sénat, des noms de témoins avec les références concernant les points principaux de leurs témoignages. Pendant ce temps, la commission d'instruction procédait à sa besogne avec beaucoup de diligence, éliminant ce qui lui
paraissait secondaire ou accessoire — et ce qui, dans bien des cas, ne me paraissait pas tel, — retenant ce qu'elle considérait comme essentiel, ou plus particulièrement intéressant.
Car, au cours d'un grand procès comme le procès Malvy, il se produit, ainsi qu'au théâtre, ou dans la conversation des interférences bizarres, des inhibitions soudaines, des jeux d'ombre et de lumière tout à fait imprévus. J'étais en somme l'accusateur. J'avais mis l'affaire en mouvement. Je l'avais étudiée, scrutée, retournée, pendant un an, sous tous ses aspects. Je possédais ainsi certains repères et recoupements, auxquels j'attachais une grande importance, alors que d'autres me semblaient négligeables. Or, il arriva que la commission en jugea autrement que moi, — ce dont je ne lui fais pas grief, — négligea des pistes que je croyais sérieuses et inversement. J'eus beau insister sur l'assassinat d'Almereyda, par exemple, commis dans des circonstances si dramatiques, dissimulé aux médecins légistes, et dont le mystère doit pouvoir être percé, je sentis parfaitement que les commissaires attribuaient mon insistance à mon imagination de romancier. S'ils avaient, comme c'était leur droit, convoqué et interrogé le médecin Ilayem, le détenu Bernard, les infirmiers présents à Fresnes au moment du crime, le directeur de la prison, confronté ces gens avec Malvy et Leymarie, avec l'avocat d'Almereyda, le perspicace maître Paul Morel, ils auraient peut-être débrouillé l'écheveau sanglant. Un aréopage de neuf membres, fort intelligents et rompus à la procédure est beaucoup plus impressionnant qu'un seul juge, assisté de son greffier. Quoi qu'il en soit, cette partie de mon accusation fut éliminée.
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Il en fut de même en ce qui concerne le témoignage de M. Chanron, victime de Malvy dans des circonstances abominables, jeté en prison à son retour en France, à la suite d'une lettre adressée de Hollande au ministre félon de l'Intérieur, dans laquelle il dénonçait, dès 19 15, les crimes de Bolo et les accointances de Gaillaux et de Lipscher.
M. Chanron écrivit au président Monis, au procureur Mérillon, demandant qu'on l'entendît. Il invoquait des témoignages sérieux. Il montrait à tout venant les preuves de ses dires. Je parlai de son cas en audience publique. Rien n'y fit. La commission passa outre. Gomme son désir de faire la lumière complète était manifeste, je ne puis attribuer ces lapsus qu'à un phénomène analogue à l'amnésie, ou à l'oubli soudain d'une disposition importante par un officier commandant en chef, ou à la chute de l'essentiel au cours d'une discussion d'affaires, d'un raisonnement philosophique, d'une controverse de grammairiens. L'argot dit que celui qui agit ainsi « laisse tomber » la personne, ou le fait, ou l'idée en question. C'est l'image exacte de ces éclipses inattendues, fréquentes devant les tribunaux, grâce auxquelles un criminel notoire échappe parfois au châtiment, même avec des juges convaincus de sa culpabilité et décidés à le condamner.
L'inverse se produit. L'auteur dramatique, à la répétition générale de son œuvre, dissimulé dans sa baignoire, voit avec navrement choir dans l'inattention un effet sûr; mais tout à coup, — ô surprise heureuse! — une tirade, un passage sur lesquels il ne comptait pas, déchaînent les rires et les applaudissements. Il y a beaucoup de jeu dans toutes les affaires
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où interviennent la fragile attention et la changeante humeur des hommes.
Antre exemple d'un liiou, à mon avis capital, et qui fut à peu près négligé par l'enquête : la possession indue par Malvy du dossier dit « des Roses — c'est à-dire des Réponses — d'Agadir », dossier cambriolé chez Malvy, 23, avenue de l'Observatoire, pendant sa bamboche à Bordeaux et que Malv) chargea son fidèle Àlmereyda de recouvrer à tout prix. Maître Georges Desbons — dont la loyauté et le patriotisme républicain furent, en cette affaire, au-dessus de tout éloge — avait remis au capitaine Bouchardon une note manuscrite, dictée par Malvy à Almereyda, et énumérant les pièces cambriolées du dossier d'Agadir. C'était la preuve que Malvy employait Almereyda à sa. police secrète personnelle. C'était la preuve du mensonge de Malvy, affirmant qu'il n'avait pas de relations, intimes ni particulières, avec le bandit du Bonnet Rouge. Ce pouvait être aussi la preuve, et matérielle, de la complicité allemande de Malvy et de Caillaux et de leur connivence criminelle. Cependant ce filon fut négligé et le procureur Mérillon, en audience publique, se contenta d'une réponse embarrassée de Malvy sur ce sujet, déclarant qu'il s'expliquerait plus tard sur le dossier « des Roses d'Agadir » . Ce que d'ailleurs il ne fit pas. Pourquoi cette négligence? Pour la raison exposée plus haut, qui est que le plus intègre, le plus habile et le plus délié des magistrats ne peut tenir ni suivre tous les fils d'une intrigue aussi compliquée que l'intrigue Caillaux- Malvy et que certains de ces fils glissent ou cassent entre ses doigts.
Je pense qu'il cul mieux valu, à ce point de vue,
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que les diverses affaires de trahison — Bonnet Rouyc, affaire Bolo, affaire Lenoir-Desouches, affaire Malvy, affaire Leymarie, affaire Gaillaux — - fussent groupées en un procès monstre, conduit soit par la Haute-Cour, soit par le conseil de guerre, avec tous les moyens d'investigation nécessaires. Le gouvernement avait sous la main le magistrat capable de rechercher et de conj oindre les innombrables éléments d'une telle instruction : le capitaine Bou~ chardon, qui, je le répète, est, à tous points de vue, un grand citoyen. Il avait le commissaire idéal dans la personne soit du lieutenant Mornet, orateur d'argumentation incomparable, soit du commandant Mon tel. Sans compter le capitaine Mangin- Bocquet, M. Morand, le lieutenant Gazier, le lieutenant Jousselin, qui sont aussi des magistrats d'une haute valeur et d'une indépendance absolue, en même temps que d'un intransigeant patriotisme. Cette méthode conjonctive eût présenté l'avantage de synthétiser en quelque sorte la trame des intrigues allemandes sous le couvert d'hommes et de femmes sans scrupules, politiciens, basochiers, financiers, policiers, escarpes, filles publiques, auxquels on eût pu associer — pour l'exemple — quelques gens du monde. Elle eût rendu plus malaisés, cette méthode, les mensonges et les faux fuyants des inculpés, en supprimant les cloisons étanches entre les inculpations.
Beaucoup de personnes se sont logiquement étonnées du fait que Malvy, s'étant envoyé luimême en Haute-Cour, soit demeuré en liberté jusqu'à sa comparution et indemne de toute perquisition, 11 y a là, en effet, un privilège qui choque et qui tient sans doute au subterfuge, imité de Gri-
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bouille, employé par l'ex-ministre de l'Intérieur. Mais ce truc de jurisprudence aurait-il dû, eu bonne justice, le soustraire au y mesures qui sont censées communes à tous les inculpés? Il est patent que Malvy ne s'est pas fait faute de communiquer avec d'anciens subordonnés, dont il redoutait les révélations : « Monsieur un tel, on me dit que vous me reprochez telle ou telle chose. Je suis prêt à [n'expliquer loyalement avec vous. » Tout fonctionnaire n'a pas l'âme héroïque de M. Auguste Morcau. Malvy a eu le bras long. 11 a conservé des amis influents. On voit l'avantage qu'un homme habile peut tirer de sa liberté. Le protecteur d'Almeieyda et bailleur de fonds du Bonnet Rouge ne s'est certes pas fait faute d'en user largement.
Cependant, peu de semaines après ma déposition devant la commission d'instruction de la Haute- Cour, la situation militaire de l'Entente et la situation tout court de Paris s'aggravèrent singulièrement. L'événement prouva qu'il était temps, et même grand (emps, qu'une main énergique prît la direction de uo3 afïaires et réalisât cette unité du haut commandement interalliés, faute de laquelle nous étions voués aux pires déboires.
Cela commença par des raids corsés d'avions ennemis sur la capitale. Un nouveau type allemand d'aéro bombardier, le « gotha », lançait de grosses torpilles, quelquefois conjuguées, sur Paris et la banlieue, en utilisant la nuit et les premiers souilles du printemps. Je me rappelle surtout l'attaque impressionnante du il au 12 mars 1918, parce que ma femme mit au monde, ce soir-là, une petite fille qui faillit bien naître à la cave. Il s'en fallut d'une trentaine de minutes. L'arrosage ennemi était sérieux et
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on doit admirer le sang-froid, vraiment spontané, des Parisiens et surtout des Parisiennes de toutes conditions, qui s'habituèrent, sans rechigner ni se plaindre, à ces alertes fréquemment renouvelées et à celte forme moderne de tonnerre boche.
Le journaliste à transformations, Téry dans ï Œuvre* le député Mayéras dans une autre feuille caillaumalvyste, déclarèrent aussitôt qu'à aucun prix il ne fallait rendre la pareille aux Allemands et que le bon renom de la France exigeait qu'elle laissât massacrer femmes et enfants par les avions boches à l'arrière, sans riposter. Tel est l'effet ordinaire de la peur sur les âmes molles et putrescibles, qu'elles se soumettent aussitôt à la volonté, à la brutalité, à la sauvagerie de qui leur fait peur. Je me méfie des poussées d'esprit évangélique chez les anticléricaux et les hommes d'affaires. L'avis du public était au contraire, et conformément au bons sens, qu'un copieux martelage des villes du Rhin, aussitôt qu'il serait possible, calmerait beaucoup l'ardeur allemande à bombarder Paris. Il y avait l'exemple de Londres, épargnée presque totalement par les barbares, depuis que les aviateurs britanniques arrosaient en plein jour Garlsruhe, Francfort et Mannheim. Poignez le boche, il vous oindra.
Quelques jours après ce raid, eut lieu l'explosion de l'usine de grenades de la Courneuve, qui ébranla les nerfs des personnes sensibles. Le 21 mars se produisait la première des grandes offensives de Ludendorff sur le front occidental, dirigée contre l'armée britannique et qui devait creuser la poche de Picardie. Le surlendemain, des éclatements bizarres — d'un son différent de celui des torpilles — -se succédant de vingt en vingt minutes, surprenaient désagréable-
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ment les Parisiens. La garde nancéenne qui soignait ma femme, et qui avait l'habitude des diableries boches, n'eut pas une minute d'hésitation. Elle déclara : « Ça, c'est du canon... »
Du canon! Mais l'ennemi était à cent vingt kilomètres et il était admis jusqu'alors que l'extrême portée des canons lourds de marine — les plus puis sants connus — ne dépassait pas quatre-vingts, quatre-vingt dix kilomètres. De sept heures et demie du matin à cinq heures de l'après-midi, les détonations continuèrent, ainsi que dans un roman de Wells, à l'ébahissement général et parmi les suppositions les plus fantastiques. Certaine prétendaient que les Allemands tiraient du haut d'un zeppelin parvenu à quarante kilomètres de Paris, d'autres qu'ils envoyaient, par un procédé nouveau, des**orpilles aériennes dans des parachutes. Le Temps de cinq heures dissipa tous les doutes en annonçant officiellement (pie l'ennemi bombardait Paris à l'aide d'une pièce à très longue portée !
Nous commencions à recueillir les fruits amers de trois ans de caillautisme, de malvysme et de Bonnet Rouge, sous le couvert de ministres peureux, aveugles ou circonvenus, tels que MiM. Yiviani, Kibot et Painlevé. C'est un immense bonheur (pie ces alertes de diverses sortes, suites d'une mauvaise administralion de la guerre, se soient produites sous le cabinet Clemenceau, lequel avait gagné, en bouclant Caillaux, la confiance du pays. Je n'imagine pas sans effroi ces événements se produisant sous un ministère Painlevé, par exemple. Que serait il arrivé et où en serions- nous aujourd'hui !
Notez que la population parisienne, dans son immense majorité, tint le coup avec fermeté, et
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même sans mauvaise humeur. Ceux qui avaient charge d'âmes envoyèrent femmes et enfants à la campagne, d'où un certain encombrement des gares pendant une semaine ou deux. Les mairies organisèrent l'exode des petits nécessiteux, qu'il importait de soustraire à la fureur boche. Les autres firent le gros dos, ouvrirent ce parapluie moral qui rend indifférent aux torpilles et aux marmites, jusqu'au moment où elles vous tombent dessus ou sur un voisin très rapproché. Car j'ai fait cette remarque que les gens ne s'émeuvent réellement du bombardement que lorsqu'ils en ont vu et touché les effets immédiats. Chacun a confiance, au fond, dans sa petite étoile et pense que le patatras ne' sera pas pour lui. C'est ce qui explique le stoïcisme stupéfiant de personnes des deux sexes qui reçoivent des pruneaux d'acier pendant le jour et des dragées explosives pendant la nuit, tout en vaquant — comme dit M. Prudhomme — à leurs diverses occupations.
La rue de Paris, était, pendant cette période, bien curieuse à considérer. On entendait des propos inénarrables. Je vois encore la solide commère au large rire qui racontait, dans un tramway, la chute d'un obus de Bertha — on baptisait ainsi, du nom de Bcrtha Krupp, le canon à longue portée — tout près d'elle : « Ce que j'ai eu les foies !... Y avait derrière moi un monsieur très chic, avec une fourrure. « Madame - — qu'il me dit — vous êtes une brave, une vraie femme du peuple. Au moins vous n'avez pas quitté Paris, vous. » (Elle mimait l'air protecteur, important du monsieur.) — Et moi je pensais : « Si j'avais d'ia galette, mon vieux, ce que je f. ..ais le camp. »
Les Allemands sont de mauvais psychologues. Us
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escomptaient un effet de terreur. Ils recueillirent un effet de haine. Le cri général était : « Quand leur rendra-t-on la pareille? » A chaque coup de Berlha, même concert : « \h les salauds! » Il était sagement défendu de révéler le^ points de chute, mais les rumeurs vont vite dans une ville comme Paris et, dans les journaux, plus vite qu'ailleurs. De sorte que nous étions assez exactement renseignés. Les gosses imitaient le bruit des sirènes et les cris : « À la cave, à la cave, éteignez les lumières ! » Ma petite nièce, Odile, un ange blond et vif de trois ans, courait, sautait, battait des mains en répétai)! : « Chocolat, chocolat ! )> parce que, dans sa cave, on emportait pour elle une tasse de cacao, alin de combattre la fraîcheur meurtrière. J'ai une idée très nette là-dessus : la cave s'appelle, pour le jeune enfant, comme pour le vieillard, broncho-pneumonie et il faut soustraire la précieuse graine humaine aux coups de la race homicide e( puérici
Soudain il arriva aux Boches ceci — qui paraîtra à tout croyant de fort mauvais présage — qu'ils bombardèrent une église de Paris, pleine de fidèles, le jour du Vendredi-Saint et à l'heure même du di\in sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Sacrilège voulu, prémédité — car rien ne les forçait à tirer le canon ce jour là, à cette heure-là et dans cette direction là — el qui devait comporter, pour ses ailleurs, un châtiment exemplaire. Je reproduis ici l'article que le surlendemain, dimanche de Pâques, je publiai à ce sujet, dans l'Action Française, sous le titre : /'. Ibomination.
u Soixante-quinze morts — ■ « parmi lesquels un « grand nombre de femmes et d'enfants » — attestent u aujourd'hui, devant le Créateur, la férocité sari
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« lège du peuple allemand. Nul doute que les « gott-mit-uns » ne célèbrent cette date du Ven- « dredi- Saint ainsi qu'une victoire de leur canon à « longue portée. Ce carnage est la digne illustration « du télégramme de l'Empereur à Krupp. Quelque « infamie qu'accomplisse maintenant la race mauu dite, elle ne trouvera certainement pas mieux.
« On sait l'artifice qu'emploient ces gens pour « justifier le bombardement de Paris. Ils l'appellent : « le camp retranché de Paris ». C'est la même (( basse ruse qui fait enjoindre aux capitaines de « gothas de viser « principalement » les établisse- « ments industriels de la capitale, cela en pleine « nuit et d'une hauteur de deux mille mètres! La « conscience civilisée, si toutefois elle ose prendre « la parole, admettra difficilement que des femmes « et des enfants en prières constituent un groupe « combattant et qu'une église soit une forteresse. « Quant aux Germains, il faudrait les méconnaître, « pour ne pas admettre qu'ils vont se féliciter de « cette réussite comme d'une compensation efficace « à l'échec actuel de leur ruée sur la Somme. Ils a n'ont pas atteint leurs objectifs, mais ils ont a transpercé à nouveau le cœur de Jésus-Christ, « dans le moment même de son immolation. Cela « aussi est un résultat militaire,
a Patience ! On n'offense pas impunément le divin « et l'humain à la fois : on ne mélange pas impu- « nément, dans la coupe de pierre sacrée, le sang « innocent de l'enfance au sang de l'Agneau ; on ne « souffleté pas à nouveau impunément la sainte Face « par une hécatombe satanique. La portée du canon « monstre était si grande qu'il est allé frapper la « prière, en redéchirant, du haut en bas, le voile
du Temple. Mais s'il reste en Allemagne un croyant qui ait garde quelque chose d'humain, il frémira à l'idée du châtiment réservé tôt ou tard à un tel exploit : il regardera avec épouvante sa famille désignée à la Providence pat les petites mains déchiquetées ; il entendra venir, vers les abîmes des répercussions entre ciel et terre, les ondes formidables d'un châtiment prochain. h La colère de l'homme, quand elle est juste, est quelque chose. Mais la plainte de l'enfant martyr devant le Tribunal Souverain est, à mon avis, beaucoup plus terrible. Quiconque a tenu la main brûlante d'un tout petit, agonisant sur son lit d'hôpital, par la nuit douloureuse, me comprendra. De cette extrême faiblesse qui va disparaître, il émane une pitié si forte qu'elle ébranle le courage le plus dur et fait éclater l'armure de l'âme. Cette pitié-là est surnaturelle et celui qui la sent passer comprend qu'elle appartient au trésor des forces irrésistibles et invisibles. Elle s'en va fauchant dans les ténèbres les puissants, les implacables et les orgueilleux. Elle leur rend carnage pour carnage et sur des plans fort imprévus. La lourdeur germanique ne saurait comprendre cela, qui est dans le frisson le plus humble comme dans la pensée la plus claire. Elle subira sans comprendre — voilà tout — la conséquence immanquable et imminente de ce qu elle a déchaîné par ce dernier crime.
« On n'ose toucher à certains deuils qui font chanceler la raison. Toutefois, aux malheureux parents qui pleurent aujourd'hui, jour de Pâques, devant la fragile dépouille de la chair de kur chair, un père peut assurer que les innocents ne
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« seront pas morts en vain. Autant et plus peut-être « que nos héroïques soldats, par une voix détournée « — si l'on peut dire que ce circuit mystique soit « un détour — ces enfants, massacrés devant l'autel, <( vont contribuer à la délivrance de la Patrie et à « la victoire, dans l'heure de la Résurrection. Us a sont des combattants à leur façon, munis d'armes (( infiniment plus puissantes et plus sûres que n'en « fabriqueront jamais les ateliers d'Essen. Ils solli- « citent, ils exigent, ils obtiennent la ruine de l'em- « pire odieux, formé par le mal bestial et la haine, « dont la défaite est indispensable à la libre respira- « tion de l'univers. »
Le châtiment de cette invraisemblable infamie a commencé le 18 juillet 1918, mais l'accomplissement ne saurait en être autre que l'anéantissement de l'empire allemand et l'exécution du responsable de la guerre, de la dévastation et des massacres, Guillaume IL Le royaliste que je suis estime que ce misérable souverain doit payer ses crimes de sa vie.
Gailiaux, inculpé de haute trahison au mois de décembre 19 17, avait été arrêté peu de semaines après. Ses bandes — les mêmes que celles de Malvy et où brillaient notamment maints repris de justice — essayèrent une piteuse manifestation sur les boulevards et devant l'Action Française. Elles furent copieusement huées et sifflées, si bien que la police n'eut presque pas à intervenir. On peut considérer que la mort d'Àlmercyda, son ami en même temps que celui de Malvy, et la disparition du Bonnet Rouge ont été, pour Caillaux, une catastrophe. Elles le laissèrent démuni de ses plus redoutables champions, de ceux qui le reconnaissaient comme leur chef et l'imposaient, par le chantage, aux larves
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d'assemblées et de maroquins, aux Viviani, aux Painlevé, aux Ribot.
Ce « tas d'hommes perdus de dettes et de crimes » — œre alieno vilii&que obruti, je veux parler de ceux du Bonnet Rouje — composaient, autour du Katilina du « rapprochement francoallemand », une sorte de garde consulaire, payée soit par l'ennemi, soit par les agents et compatriotes de l'ennemi demeurés en France. Le lieutenant de cette garde, redouté pour son audace et son manque de scrupules — il se vantait, quand il était ivre, d'avoir tué l'agent Dufresne lors des manifestations en faveur de l'anarchiste catalan Ferrer — était Almereyda.
L'atmosphère dans laquelle se déroulait l'enquête pour le procès de Malvy était ainsi une des plus dramatiques de toute la guerre. Par un contraste saisissant, l'immense majorité des Français et surtout des Parisiens, malgré les risques des bombardements et les mauvaises nouvelles militaires, ne cessa pas un instant de croire à la victoire, du moment que Clemenceau tenait les rênes et que la trahison avait son compte. J'ai entendu exprimer cette idée, non pas dix fois, mais mille fois, dans tous les endroits publics, comme dans les rares réunions privées et familiales qui subsistaient malgré les séparations et les départs. Alors qu'en février et mars 1916, au moment de la ruée allemande sur Verdun, des rumeurs défaitistes, issues de certains salons, de certaines banques, du ministère de l'Intérieur, et du Bonnet Roiuje avaient commencé à attaquer, elles aussi, l'esprit national, il n'en fut pas de même en mars 19 18. L'explication de ce fait est très simple : ni Caillaux, ni Malvy, ni Aime-
reyda — chacun pour un motif différent — n'avaient plus la possibilité de nuire.
A l'armée même, la confiance, depuis la bataille delà Marne, en septembre 1914, n'avait jamais été à si haut point. J'en recueillais chaque jour le témoignage de la bouche de tous nos amis, de tous grades, combattant en première ligne depuis le début. Ceci prouve la pauvreté de la thèse Caillaux- Malvy, qui est aussi la thèse Painlevé, d'après laquelle les mutineries du printemps de 19 17 et la dépression morale tenaient à la durée de la guerre, aux fatigues et à l'absence des permissions. Ces prétendues « causes », si elles avaient réellement agi en mai 19 17, auraient dû agir bien plus fortement encore en avril 19 18, après un an de dures luttes et de pénibles combats en plus. Or, il est patent que les sacrifices imposés à ce moment-là, après deux offensives allemandes et deux poches creusées par l'ennemi, furent portés avec une espèce d'enthousiasme, avec la certitude du succès final. Pourquoi cela? Pour les mêmes raisons qui exaltaient à l'arrière le moral civil : « T'en fais pas, mon vieux, Caillaux est bouclé et Malvy n'est plus là pour trahir. » Tel était le thème général des conversations entre poilus.
Circonstance fâcheuse, j'en conviens, pour les partisans politiques de Caillaux et de Malvy, en ce qu'elle détruisait leur unique et paradoxal argument : v< Daudet a agi en défaitiste, quand il a dénoncé le défaitisme. Il n'y a pas de pire trahison que la dénonciation de la trahison, car elle répand la panique dans l'armée. » Non seulement l'ouverture de ce que j'ai appelé — à la grande colère de nos bolcheviks — « l'abcès dans le dos » n'a
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répandu aucune panique, ni à l'arrière, ni à l'avant, mais encore cette opération, indispensable au succès final, a rendu cœur aux combattants, augmenté leur énergie, assis leur certitude de vaincre. Ce sentiment s'exprime avec éloquence dans les milliers de lettres que j'ai reçues, de tous les points du front, comme de toutes les parties du territoire, entre le f\ octobre 19 17 — jour de lecture à la tribune de ma lettre au Président de la République — et le 6 août 1918, jour de la condamnation de Malvy par la Haute-Cour. Ce courrier formidable est comme un chœur de vivants et de morts — hélas! — où reviennent, sous mille formes émouvantes, et souvent déchirantes, la même résolution, la même assurance de l'emporter, maintenant que l'ennemi de l'intérieur est maté. 0 bon sens immortel de la France!