‹ Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire MalvyChapitre 15 sur 74 · COUR DE JUSTICE ASSIGNATION A TÉMOIN · texte numérisé non relu

COUR DE JUSTICE ASSIGNATION A TÉMOIN

L'an mil neuf cent dix-huit, le huit juillet.

A la requête de M. le Procureur général près la Cour de justice lequel fait élection de domicile en son parquet, sis à Paris au Palais du Luxembourg, rue de Vaugirard, n° i5,

J'ai, Bernard Streletskie, huissier près le tribunal civil de la Seine, séant à Paris, y demeurant, 18, rue Montmartre, soussigné,

Donné assignation à M. Daudet, demeurant à Paris,

En son domicile, parlant ainsi qu'il est dit en l'original,

A comparaître en personne, le seize juillet mil neuf cent dix-huit a ireize heures,, à l'audience de la Cour

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de Justice séant au Palais du Luxembourg, i5, rue de Vaugiranl à Paris,

Pour, après serment prêté, y faire sa déposition dans les formes prescrites par la loi, sur les faits dont il lui sera donné connaissance, et se référant à l'acte d'accusation dressé contre M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur.

Déclarant au susnommé qu'il sera indemnisé s'il Le requiert et aussi que faute par lui de comparaître aux jour et licure indiqués il sera condamné à l'amende et aux frais qu'occasionneraient sa négligence et son refus d'obéir, et qu'il sera amené par la force publique, pour être entendu conformément aux articles 80, 354 et 355 du code d'instruction criminelle.

Je lui ai, en parlant comme dessus, laissé cette copie, sous enveloppe fermée portant suscription et cachet, conformément à la loi.

Coût : soixante-quinze centimes.

Streletsrie.

A. ce moment, la situation militaire était la suivante : Le 27 mai, Ludendorff, poursuivant son projet d'offensive générale, avait débordé par surprise le Chemin des Dames et creusé la troisième poche, dite de la Marne, en direction de Château- Thierry et de Châlons, destinée, dans son esprit, à rejoindre la poche dite de Picardie du 21 mars. Il s'agissait, en fin de compte, d'une attaque convergente et de grande allure sur Paris. L'armée von Ilutier recevait, dans l'accomplissement de cette conception, la tâche la plus difficile. Or, le 11 juin, à Courcelles et sur le plateau de Méry, le général Foch avait donné au général Mangin l'ordre d'attaquer, et cette attaque victorieuse surprenait une nouvelle offensive allemande en préparation, la

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bousculait, la décimait. Succès de première importance, reprise du fer magistrale, qui devait déclencher bientôt une série de victoires foudroyantes.

Le mardi 16 juillet, la Bertha boche tonnant à nouveau sur Paris, je me présentai, à l'heure dite, au Sénat. Je pris, au fond de la grande cour à gauche, l'escalier imposant que j'avais monté tant de fois et me trouvai, dans un vaste salon du premier étage, en compagnie de tous les témoins à charge et à décharge, convoqués pour l'appel préli minaire de leurs noms.

J'eus une impression saisissante d'auteur dramatique à sa répétition générale, en voyant réunis, en chair et en os, les- éléments humains d'une affaire que j'avais en somme déclenchée.

Voici Viviani, avec sa face quadranguiaire, ses lèvres onctueuses d'animal fait pour parler, son allure de porteur d'eau endimanché. Il semble assez mal à son aise, désireux de n'être pas appelé chaque jour au Sénat par ses devoirs de témoin à décharge. Le bon juge qui fait l'appel, le papa Sénac, entre ses vastes favoris, lui donne du u monsieur le président » gros comme le bras. Je regarde avec curiosité ce spécimen du parlement de 191 4, chargé de toutes les erreurs, de toutes les faiblesses de l'avant-guerre, qui a un tempérament d'amoureux de collège, une voix chantante, et un moignon de caractère caché dans un étui verbal. Gomme disait Bismarck de Jules Ferry, il m'apparaît très capable de tenir les rênes d'un grand désastre. Faut-il que la France soit solide pour avoir résisté à un pareil guide, à l'heure la plus tragique de son histoire! Il n'a jpas l'air d'un assassin, comme Malvy, mais l'œil, privé de compréhension, est tourné vers ^'admiration de soi.

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Voici Briand, vieilli, ridé, sous sa chevelure foisonnante de photographe mystique. Son œil noir et vif, qu'il tente perpétuellement d'éteindre avec la fumée de sa cigarette, rit el même pouffe comme celui d'un enfant qui fait une niche, quand il rencontre les favoris du papa Sénac. Il est moins solennel, mais beaucoup plus intelligent que Viviani et il porte les traces de l'usure d'assemblée, tel celui qui, pendant tant d'années, a dû répondre aux interpellateurs, appeler « cher ami » son pire ennemi, répéter ce qu'il ne sentait pas, dissimuler ce qu'il sentait, et qui en a assez de son rôle. Je l'ai vu là — je puis me tromper — comme un homme à lisière de franchise, las de la farce parlementaire, rompu aux réalités de la guerre et capable d'une détermination X, qui changerait toutes ses habitudes, Oh! pas la dictature, ni même le consulat... certes non 1 Bien trop nonchalant pour cela. Mais un doux entêtement sur un point donné, dans les parages du patriotisme. C'est la grâce que je lui souhaite. Il doit s'apercevoir maintenant que Caillaux était un fantôme, qu'il suffisait de marcher dessus pour l'exorciser.

Je n'avais jamais vu Albert Thomas. Il est broussailleux, et ses lunettes font de son regard un miroitement indistinct. Assis de biais sur une table, plus malingre et étroit" d'épaules que je ne l'imaginais, il avait un faux air de révolutionnaire russe en pénitence et tortillait ses doigts sans répit. Il a fréquenté dans ses temps difficiles — je veux dire ses temps de professorat — un milieu républicain, radical et protestant que j'ai moi-même beaucoup fréquenté, que Clemenceau a beaucoup fréquenté, un milieu de braves gens, mais puérile-

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ment sectaires et d'une étroitesse d'idées qui s'imaginait être émancipation. Thomas est issu du milieu Ménard-Dorian, comme Ignace est issu du milieu Lockroy. Quand on a atteint un certain âge à Paris, on retrouve partout sa jeunesse.

M. Ribot est voûté, voûté, comme un vieux paysan, cultivateur du chardon libéral, dont les ânes font historiquement leur régal. Il ressemble à une grande cédille, dont la boucle supérieure serait une touffe de cheveux argentés. Je retrouve et salue en lui le vide académique, le vide de la Revue des Deux Mondes, des Débats Politiques et Littéraires, ce vide que mon père a peint immortellement dans l'Immortel et qu'il m'a appris, dès mon tout jeune âge, à sentir vivement. Le libéral, le conservateur, le salonnard, trois têtes également creuses sous le même bonnet, trois types conventionnels du néant. Je revois le salon Buloz, — horresco referens! — cette haine des réalités, gastronomiques ou autres, qui voue au désastre, et à son frère l'ennui, tous les successeurs politiques d'Emile Ollivier et de M. de Tocqueville. Qu'un homme ait pu, pendant soixante ans, charrier dans sa tête tant d'idées fausses, cela rappelle le mot de Scholl sur un bohème de ses amis : « Faut-il pourtant qu'il ait du linge sale, pour pouvoir en changer si souvent! » Le linge de M. Ribot est blanc et amidonné comme celui de Bertin aîné, mais sa conception des hommes et des choses est, depuis plus d'un demisiècle, au rebours du bon sens. Il a prononcé le mot le plus épiquementfaux de toute la guerre : « Nous respecterons, après les hostilités, le libre développement économique du peuple allemand. » Il n'en est pas plus fier pour cela, et, comme c'est un bon

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