‹ Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire MalvyChapitre 44 sur 74 · LA QUESTION DU CHEMIN DES DAMES · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU CHEMIN DES DAMES

Bien entendu, je ne peux pas apporter un document signe « Malvy », disant : ce J'ai reçu du Gouvernement allemand telle somme pour avoir livré le plan d'attaque du Chemin des Dames. » Mais en présence de toutes les présomptions terribles qui figurent dans le rapport et dans le réquisitoire contre Malvy, lorsque l'on suit l'enchaînement des faits, on est porté à aller jusqu'à l'extrémité de cette accusation.

CONCLUSION

J'ai maintenant à résumer ma déposition et voua tirerez la conclusion.

Il est question, dans le rapport, de la moralité de Malvv. Il me déplairait, en raison même des attaques abominables, infâmes, qu'il n'a cessé de faire porter sur les miens par le Bonnet Rouge pendant deux ans, ainsi qu'on peut s'en rendre compte en consultant la collée! ion du Bonnet Rouge, d'avoir l'air d'exercer une vengeance.

Je pourrais donner sur ce chapitre des renseignements qui répondent à ce qui est indiqué dans le dernier paragraphe de M. Pérès, notamment en ce qui concerne la femme avec qui vivait Malvy, et qui avait une installation à Arcachon et au Vésinet. Mais je ne le ferai pas. Je n'insisterai pas là-dessus.

Malvv est un joueur, cela a été démontré. Je le considère comme un débauché, j'ai apporté des preuves, je pourrais en apporter d'autres sur ce point, mais je n'insiste pas.

De tout ce que j'ai su, de tout ce que l'on m'a dit, de tous les documents, généraux ou précis, qui me sont parvenus, j'en ai retiré cette conviction profonde que Malvy avait de la manière la plus certaine trahi la France. Je L'en ai accusé publiquement, je ne m'en repens pas, et si c'était à recommencer, je recommencerais.

M. le Président. — La défense a-t-elle quelque chose à dire sur la déposition du témoin?

M. le bâtonnier Bourdillon. — Aucune.

338 LE POIGNAKt) DANS LE DOS. .

M. le Président. — Monsieur le Procureur général, avez-vous une question à poser au témoin?

M. le Procureur général. — Monsieur Daudet, vous avez dit à la Cour dans quelles conditions, suivant vous, MM. Malvy et Atmereyda étaient on relations avant la guerre, en 1911. Vous avez même dit que ces relations s'étaient manifestées d'une façon tout à fait étroite à l'occasion d'un cambriolage qui avait eu lieu à l'appartement de M. Malvy pendant qu'il était à Bordeaux.

M. Léon Daudet. — Oui, Monsieur le Procureur général.

M. le Procureur général. — Les dates ne cadrent pas entre vos déclarations relativement au cambriolage et les déclarations de Lacour. Comment avez-vous su de Lacour que Malvy avait eu des rapports avec Almerevda avant la guerre?

M. Léon Daudet. — Je l'ai su de Lacour; je crois qu'il me l'a dit en 1911, mais j'ai tant de dates dans: l'esprit que j'ai pu parfois me trompor. Lucien Lacour était détenu en même temps qu'Aîmereyda, mais ils étaient avec les criminels bien qu'ils fussent détenus pour raisons politiques. C'est alors qu'Aîmereyda lui dit : « Mon vieux, ne te fais pas de bile, j'ai un copain, Malvy, qui va devenir sous-secrétaire d'Etat, nous allons être- mis au u politique ». Quelques jours après, en effet, M. Malvy devenait sous-secrétaire d'État etAlmereyda a été mis de suite au régime politique. Quelques jour? après, sur sa réclamation, Lucien Lacour a été mis au même régime. M. le Procureur général. — Vous avez déclaré sous la foi du serment que ceci vous a été rapporté par Lacour. Quelle créance pouvez-vous faire à ces déclara tions?

M. Léon Daudet. — J'ai toute confiance en lui. Lucien Lacour était avant la guerre ouvrier menuisier. C'était un Camelot du Koi. Il s'est battu vaillamment, il a été blessé et actuellement i-1 est en congé temporaire, je crois. Je ne connais pas exactement sa situation au point de vue militaire.

M, le Procureur général. — Monsieur Malvy, vous con-

CONCLUSION. 33g

testez avoir connu Almcrevda à aucun titre avant la guerre;?

M. Malvy. — Je lccontcstc delà façon la plus formelle,

M. le Procureur gênerai. — En ce qui concerne le cambriolage qui a eu lieu chc,; M. Malvy, <lc qui tenez-vous ces renseignements, monsieur Léon Daudet)

M. Léon Daudet. — Je les tiens de M. Georges Desbons, avocat, qui les a confirmes par retire.

.)/. /c Pmr tireur général. — Ces renseignements sont au dossier. Ils ontété donnés par M. Desbons dans l'instruction devant le capitaine Bouchardon. Le dossier est la procédure.

Monsieur Malvy, contestez-vous qu'AÏmereyda ait été mêlé aux recherches relatives au cambriolage de votre appartement?

M. Malvy. — Il a été complètement étranger «à ces recherches. En ce qui concerne les fameuses Roses (V Agadir dont a parlé M. Léon Daudet, je fournirai des explications sur ce point lorsque vous le voudrez.

M. le Procureur Général. — J'ai l'ait citer M. Georges Desbons qui s'expliquera sur ce point.

Monsieur Léon Daudet, yous avez dît que le dossier dVlmereyda au ministère de l'Intérieur ou «à la Préfecture de police contenait un certain nombre de pièces faisant la preuve des accusations diverses que vous porte/ contre M. Malvy., notamment en ce qui touche le nommé Guilbeaux '

M . Léon Daudet, — ( )ui.

II. le Procureur général. — Je ne veux pas insister oaditions dans lesquelles ces pièces vous sont parvenues... (Mouvement'.) Ce que tout le monde désiré avant tont. c'est la découverte de la vérité. J'aurais beaucoup de réserves à faire sur un certain nombre de pièces qui sont arrivées au dossier, mais je reconnais que de chaque coté, du côté do la défense aussi, il y a eu à cet égard des productions qui seraient critiquables. Ce que nous voulons surtout, c'est connaître la vérité. Je vous demanderai, sous la foi de votre serment prêté, de dire la ve-

34o LL POIGNARD DANS LE DOS.

rite : Comment pouvez- vous déclarer que ces pièces étaient au dossier? Les avez-vous vues? Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer?

M. Léon Daudet. — Monsieur le Procureur général, j'ai reçu un certain nombre de pièces émanant de la Préfecture de police et de la Sûreté générale (c'est, je crois, ce que l'on appelle des « fuites ») au cours des années 19 i5, 19 16 et 19 J 7. Par ces pièces, dont beaucoup signalaient des suspects, j'ai pu constater que, si une partie du haut personnel de la Préfecture de police et de la Sûreté ne faisait pas tout son devoir, une autre partie de ce même personnel le faisait d'une façon complète et me procurait des renseignements dans les conditions où il pouvait me les procurer. J'ai remis un certain nombre de ces pièces ou de ces renseignements sur les agents de l'étranger à M. le Président de la Commission d'instruction. Certaines de ces pièces qui m'étaient communiquées ne m'étaient pas laissées; j'en ai fait faire des extraits. J'ai remis un certain nombre des dossiers d'Almerevda, qu'on laissait à ma disposition. Dans plusieurs de ces dossiers il y avait des renseignements par exemple sur la tenancière de la maison de la rue de Hambourg, sur la femme Franken dite Egly ; dans d'autres pièces il y avait des renseignements sur l'affaire Routier, sur les faux passeports de Guilbeaux.

Ce qu'il y a d'intéressant dans ces dossiers, veuillez bien le remarquer, c'est que la responsabilité de M. Malvy est nettement indiquée et engagée sans que son nom soit prononcé. En ce qui touche cette dernière partie du dossier concernant Almerevda, le dossier des fameux faux passeports Guilbeaux ou plutôt des passeports de James Burkley et André Lefaivrc, passeports délivrés par le ministère de l'Intérieur pour aller en Suisse, j'ai été plus loin et j'ai cherché à savoir qui les lui avait remis. J'ai été en relations avec un ancien directeur du Contrôle postal télégraphique dont vous pourrez entendre la déposition, le commandant L... J'ai obtenu de lui beaucoup de détails. Ce commandant avait été chargé d'en-

CONCLUSION. ''i'

quêtes à Royan et flans la région de Bordeaux, faites sous les ordres mentes de la Sûreté générale. Le commandanl I — avait fail Paire des filatures et ees recherches avaient abouti à la dactylographe de M. Malw. (ici!" dactylographe s'en étaft plainteà M. Malw: celui ri ;i\;iii convoqué pour le lendemain Phomme qui avait l'ait la filature, mais le jour venu, i! ne le reçut pas. Le commandant a dû déposer devant la Commission d'instruction à propos de celte surveillance.

Au ministère de l'Intérieur, il v avait des dactylographes dont les agissements étaient très singuliers; l'une d'elles notamment faisait des voyages en Suisse. Vu cours de l'un de ces voyages, elle a été arrêtée à la frontière d touillée, un rapporl a été fait. Je ne veux pas dire le nom de cette jeune tille parce qu'elle a pli être impliquée par Malw dans eette affaire sans savoir ce qu'on lui faisait faire. Le rapport a été défavorable. Je ne me rappelle pas avoir déposé sur ce point devant la Commission d'instruction.

Le commandant L.,., en sa qualité d'officier chargé du service du contrôle télégraphique, se souvenait parfaitement avoir vu les noms de James Burkley et d'André Lefaivre au bas des télégrammes adressés de Suisse en France dans les années Iûj6 et 1917. C'étaient les deux pseudonymes deGuilbeauv .

M. le Procureur gênerai. — Sous la foi du serment, vous pouvez dire d'une façon très nette que \ .mis n'avez pas porté ces diverses accusations sans les avoir appuyées sur des pièces qui vous él .lient arrivées par la voie que vous indiquez et qv.i étaient extraites d'un des dossiers d'Almereyda?

/)/. Léon Daudet. — C'est bien cela.

M. le Procureur général. — 11 résulte de l'ensemble de certaines dépositions que ces dossiers auraient été réduits à tics proportions extrêmement minimes M. Léon Daudet. — Je le crois.

M. le Procureur général. — Pouvez-vousdire, toujours sous la foi du serment, que le dossier Almereyda n'était

POIGNARD DANS LS DOS. l6

plus tel, lorsque vous l'avez revu, qu'il était auparavant lorsqu'il contenait les pièces qui ont servi de base à vos accusations ?

M. Léon Daudet. — Je l'atteste sous la foi du serment. Lorsque j'ai eu porté mes accusations contre M. Malvy, les dossiers ont été immédiatement truqués, par les soins de Maunoury notamment.

M. le Procureur général. — Où étaient ces dossiers?

M. Léon Daudet. — On m'a dit que ces dossiers étaient dans un coiTre-fort de la Préfecture de police.

M. le Procureur général. — Qui vous a dit cela?

M. Léon Daudet. — Je ne peux pas l'indiquer.

M. le Procureur général. — Nous verrons si les explications de M. Léon Daudet sont confirmées par les témoignages que nous entendrons, voilà tout.

Vous avez dit, à un moment donné, que des numéros du Bonnet Rouge non échoppés avaient été distribués aux armées ainsi que des tracts défendus. Qu'est-ce qui vous permet de donner cette affirmation et d'où tenezvous ce renseignement?

M. Léon Daudet. — Je tiens ces renseignements des milieux journalistiques et d'imprimeries, mais je le tiens aussi de la déposition dont je vous ai parlé du soldat qui a comparu devant le colonel du Jonchay.

M. le Président. — La parole est à M. le Procureur général pour ses réquisitions sur le huis clos.

M. Jsnouvrier. — J'aurais une question à poser à M. Malvy. Le témoin Daudet a déclaré qu'un sieur Routier avait rédigé en Espagne un journal nettement francophobe et que ce journal entrait très librement en France. Est-ce vrai ?

M. Malvy. — En ce qui concerne Gaston Routier, je vous apporterai le dossier qui se trouve au ministère de l'Intérieur. Vous comprenez que je ne puis pas, à l'heure actuelle, vous donner de renseignements précis sur Gaston Routier, mais je m'engage bien volontiers à vous apporter le dossier. Ce que je puis vous dire dès maintenant,^.c'est que je n'ai jamais vu ni connu Gaston Routier.

CONCLUSION. 2/|3

)I. Jenouvrier. Ma question ne visait pas la personne de Gaston Routier, mais l'entrée libre en France

du journal rédigé par lui en Espagne.

M. Malvy. — Je crois déjà pouvoir affirmer que non seulement le service de surveillance des étrangers à la frontière n'a jamais laissé passer Gaston Routier, mais encore a interdit l'entrée en France de son journal. Je vous apporterai des précisions sur ce point.

M. Jenouvrier. — Seconde question. M. Léon Daudet a affirmé que des suspects notoires recevaient dans les années 1 9 1 5, 191G, 1 9 1 7, Librement, des passeports pour se rendre en Suisse: notamment, la Compagnie des Wagons-Lits indiquerait la présence de certains individus suspects munis de passeports. \véz-Vous connaissance personnellement de la délivrance de ces passeports?

M. Malvy. — Non, Monsieur le Sénateur, les passeports sont délivrés uniquement par la Préfecture. J'affirme sous la loi du serment que je ne suis jamais intervenu auprès de la Préfecture de police pour la délivrance des passeports.

M. Jenouvrier. — Troisième question. M. Daudet a déclaré sous la loi du serment qu'un nommé Chaînon nous aurait adressé une lettre qui vous aurait été transmise par le consul de Rotterdam dans laquelle il vous signalait les agissements d'un sieur Bolo. Avez- vous reçu la lettre?

M. Malvy. — Je n'ai jamais reçu la lettre de ce M. Chanron. J'ai appris par les journaux qu'il avait été arrêté à Dieppe. C'est la Sûreté militaire qui a procédé à son arrestation.

M. Jenouvrier. — Dernière question. M. Daudet a déclaré que le préfet de la liaute^ ienne ayant arrêté un certain nombre d'Allemands avait reçu de vous l'ordre écrit de les relâcher. Est-ce exact?

M. Malvy. — J'ai lu dans la déposition du préfet de la Haute- Vienne qu'il avait déclaré que, quelques jours avant la guerre, il aurait, par téléphone, appelé l'attention d'un agent du ministère de l'Intérieur sur la pré-

sence d'individus allemands c-t que cet agent du ministère de l'Intérieur lui aurait dit qu'il allait se renseigner. Quelque temps après, il lui avait dit : « Vous pouvez les laisser partir. » Je n'ai jamais eu connaissance de ces f'oits. Je ne peux pas dire dans quelles conditions la réponse a été faite à M. Truc. Le préfet de la Haute- Vienne déposera sur ce point.

M. Gavini. — Tout à l'heure, M. Léon Daudet a dit à la Cour qu'il tenait de quelqu'un, que des pièces auraient été distraites du dossier Almereyda. Je voudrais demander au témoin quel est ce quelqu'un de qui il tient le renseignement qu'il vient de nous donner sous la foi du serment.

M. Léon Daudet. — Monsieur le Sénateur, je ne puis répondre à cette question. Je ne veux pas brûler les agents qui m'ont documenté.

Plusieurs Sénateurs. — Vous devez dire la vérité.

M. Léon Daudet. — La vérité ne m'oblige pas à brûler des agents qui ont eu confiance en moi.

Plusieurs Sénateurs. — Vous avez raison.

M. Léon Daudet. — J'ai peut-être sauvé mon pays à l'aide des renseignements qui m'ont été donnés. Je ne veux pas que ces gens-là soient inquiétés.

Un Sénateur. — Nous n'avons qu'une chose à faire ici, e'esi de constater la réponse du témoin.

M. le Président. — M. le Procureur générai, voulezvo'» \ formuler vos réquisitions à fin de huis clos?

M. le Procureur générai, — Le témoin ayant déclaré q>i il avait des indications à donner, intéressant la défense nationale, je crois qu'il est intéressant que la Co'ii' ordonne le huis clos. Je demande donc à la Cour de Justice, qui appréciera la valeur de ma demande, de vouloir bien prononcer le huis clos par un arrêt pour la fin de la déposition de M. Léon Daudet.

M. le Président. — Monsieur le Bâtonnier, avez-vous quelques observations à présenter?

M. le bâtonnier Bourdillon. — J'ai déjà eu l'honneur de yous dire que je n'en avais aucune.

CONCLUSION

M. le Président — Et l'accu^

M. Maluy. — Aucune.

M . le Président. — Personne ne s'oppose au huis clos?

M. Cornet. — Oui, il y a une protestation, la mienne.

M. le Président. — Dès l'instant qu'il y a une protestation en ce qui touche le huis clos, je suis obligé pour me conformer aux usages, de me rendre à cette observation. Par conséquent, nous allons entrer en Clian du Conseil,

(Ordre ost donné d'évacuer les tribunes.)

Y la reprise de l'audience, M. le président rend l'a] suivant :

« La Cour, statuant sur les réquisitions de M. le Pio- « cureur généial, ouï, l'accusé et ses conseils, dans leurs « observations,

(( Attendu que pour une partie de la déposition du « témoin Daudet, la publicité peut être dangereuse pour « l'ordre public et la défense nationale,

« Yu l'article 80 de la Constitution du 20 uou vembre 1848, ordonne que la tin de la déposition du « témoin Daudet aura lieu à huis clos s'il n') a pas « d'observation. »

Nous allons entrer en séance de huis clos. Faites évacuer de nouveau les tribunes.

(La Haute Cour se réunit à huis clos.)

Page 1